Acte II - Scène II



(LES MÊMES, LOUIS XV, FOLLENTIN Louis XV paraît, accompagné de Follentin en habit, le claque sous le bras. Les dames s'inclinent et font la révérence de cour.)

LOUIS XV
Malepeste ! Mesdames, que voilà un joli parterre pour réjouir nos yeux !

LES DAMES
Sire !

FOLLENTIN(saluant à droite et à gauche,)
Mesdames !

LOUIS XV(à Madame de Châteauroux.)
Bonjour, duchesse ! Cela me fait plaisir de vous voir !

MADAME DE CHÂTEAUROUX
Votre Majesté me comble.

LOUIS XV(lui baisant la main.)
J'ai la reconnaissance du souvenir. Mesdames, permettez-moi de vous présenter le chevalier Follentin qui a bien voulu quitter son époque pour faire une incursion sous notre règne.

LES DAMES (s'inclinant.)
Chevalier !…

LOUIS XV
Nous vous ferons remarquer, Chevalier, que donnant cette fête en votre honneur, nous avons eu soin de ne réunir que des dames et d'éliminer tous les maris.

FOLLENTIN
Ah ! Sire, c'est d'un galant ! Le fait est que les maris, c'est toujours un peu gênant.

LOUIS XV
Pas sous notre règne. Allons, mesdames, pour le chevalier Follentin, toutes vos séductions et vos plus jolis sourires.

LES DAMES (entourant Follentin et l'aguichant.)
Ah ! Chevalier ! mon beau chevalier !

FOLLENTIN
Eh ! Eh ! j'aime bien ça, moi ! (Il tire son mouchoir et s'évente.)

MADAME DE CHÂTEAUROUX
Ah ! le mouchoir ! le mouchoir !

MADAME DE BOUFFLERS
Ah ! C'est moi qui l'ai !

FOLLENTIN
Elle m'a fait mon mouchoir !

MADAME DE BOUFFLERS
Si vous voulez le ravoir, cela coûtera un baiser.

FOLLENTIN
Mais deux, madame ! Deux !

LOUIS XV
Vous ne vous ennuyez pas ! La marquise de Boufflers !

FOLLENTIN
Oh ! pendant que j'y suis ! . (Il l'embrasse)
Ah ! c'est exquis ! (Dans sa joie, il fait jouer le ressort de son chapeau claque qui détonne bruyamment. )

LES DAMES (poussant un cri)
Ah !

LOUIS XV(sursautant également.)
Qu'est-ce que c'est que ça ?

FOLLENTIN
Quoi Sire ?

LOUIS XV
Cet engin ?

FOLLENTIN
Ça !… c'est mon chapeau.

MADAME DE CHÂTEAUROUX
Vous nous avez fait une peur !

MADAME DE BOUFFLERS
J'en ai des palpitations.

LOUIS XV
Qu'est-ce qu'il a, votre chapeau ? Il est à pétards ?

FOLLENTIN
A claque, Sire, à claque tout simplement.

MADAME DE CHÂTEAUROUX
Ah ! Chevalier, je vous. en veux pour la peur que vous venez de me faire.

FOLLENTIN
Vous m'en voulez, Madame ?

LOUIS XV
Bah ! Embrassez donc la duchesse de Châteauroux et tout sera pardonné.

FOLLENTIN
Mais… comment donc !

MADAME DE BOUFFLERS
Eh ! bien, mais… et moi aussi j'ai eu peur !

LOUIS XV
Ah ! marquise ! Vous avez déjà eu votre compte.

FOLLENTIN
Ça ne fait rien ! (Il l'embrasse.)

LES DAMES
Eh bien ! et nous ?

LOUIS XV
Allez ! la duchesse de Chevreuse ! La marquise de Mirepoix ! Madame de Bouffémont ! Toutes ces dames, enfin !

FOLLENTIN
Voilà, mesdames, voilà ! et allez donc, c'est pas mon père ! (Tapant sur son talon noir.)
Suis-je assez talon rouge ?

LES DAMES
Il m'a embrassée ! Il m'a embrassée !…

LOUIS XV
Vous voyez, Chevalier, que vous n'aurez pas le temps de vous ennuyer sous notre règne.

FOLLENTIN
Ah ! je vous crois ! Sire, quel siècle ! Celui de la galanterie, du libertinage, de l'amour !

LOUIS XV
J'espère que vous avez assez de jolies femmes comme ça !

FOLLENTIN
Il y en aurait une de plus que cela ne serait pas pour me faire peur ! (A ce moment, on entend un craquement dans l'arbre praticable. Une branche sur laquelle est une jeune paysanne à cheval se brise et la petite roule à terre. )

TOUS
Ah !

LOUIS XV
Eh bien ! vous êtes servi !

FOLLENTIN
C'est le ciel qui l'envoie !

CHOEUR
Ah ! mon Dieu ! Qu'est-ce que c'est qu'ça ? Quelle est cette jouvencelle ? D'où sort-elle, t-elle ? D'où sort-elle, celle-là ?

LOUIS XV
Elle tombe de la lune, Sans trompette ni tambour. La façon est peu commune De s'introduire à la cour. Quelle est cette jouvencelle ?

LA PAYSANNE
Rondeau Messieurs, Mesdames, m'en veuillez pas, De m'présenter de cette manière, Vous d'vez comprendr' qu'on n'est pas fière Quand on déboul' la tête en bas ! Je vous d'mande bien excuse, Mais ce qui m'fait le plus d'effet, C'est de constater, sauf vot' respect Le beau résultat de ma ruse. On disait tant, tout alentour "Ce soir, au château, grande fête ! " Tout ça me trottait dans la tête. Ah ! si je pouvais voir la Cour ! A ce désir qui m'affriole, J'éprouve un bonheur de gamin, Et je sens mon cœur sous ma main, Pan, pan, qui fait la cabriole, Je m'dis : "Y a pas, faut pénétrer ! S'agit d'escalader la grille, Dam' ! c'est pas très jeune fille, Mais c'est le seul moyen d'entrer ! " Seul'ment, voilà la grosse affaire, Se glisser dans le parc, ça va ! Mais voyez-vous qu'une fois là, Je sois pincée ? Eh bien ! ma chère, J'suis dans la place, c'est au mieux, Mais encor' faut-il que j'y reste ! En vain, j'aurai la jambe leste : Tous vos gardes ont de bons yeux. Soudain j'eus cette pensée folle : "Sur un arbre je verrai tout ! Quitte à me rompre ainsi le cou, Si j'viens à faire la cabriole ! " J'aperçois ce gros chêne-là, Il est au centre de la fête. "Je m'en vais monter jusqu'au faîte, Bien fin qui m'dénichera." Et me voilà de branche en branche Grimpant, grimpant jusque là-haut, En éreintant bien comme il faut, Ma pauvre robe de Dimanche. Mais cela m'était bien égal, C'est en dessous que tout se passe. J'étais à la meilleure place, Pour moi c'était le principal. Quand soudain j'sens qu'ça dégringole, Voilà ma branche qui fait crac. Je perds l'équilibre et puis, flac ! J'crois qu'on a vu… ma cabriole ?

LOUIS XV
Elle est délicieuse, cette petite tombée de l'arbre.

LA PAYSANNE
Ah ! m'sieur le roi.

LES DAMES (, soufflant. )
Sire ! Sire ! Sire !

LA PAYSANNE
Quoi ?

MADAME DE CHÂTEAUROUX
Quand on parle au roi, on dit "Sire ou Votre Majesté ! "

LA PAYSANNE (, au Roi. )
C'est vrai ?

LOUIS XV
Ça n'a pas d'importance ! Comment t'appelles-tu, mon enfant ?

LA PAYSANNE
Jeanne, M'sieur Sire !

LOUIS XV
Tu n'as pas un autre nom ?

LA PAYSANNE
Si !… mais je ne peux pas le dire devant la Cour. Il n'est pas convenable !

LOUIS XV
Va donc !

LA PAYSANNE
Bécu !
TOUS. Oh !

MADAME DE BOUFFLERS
Quelle horreur !

FOLLENTIN
Bécu ! Bécu ! Jeanne Bécu ! (Il va à Bécu.)

TOUS
Qu'est-ce qu'il y a ?

FOLLENTIN
Sire ! Sire ! Mais c'est la Du Barry.

TOUS
La Du Barry !

LOUIS XV
Quoi ? Quoi ? Qu'est-ce que c'est que ça, la Du Barry ?

FOLLENTIN
Votre favorite, Sire !

JEANNE
Favorite, moi ?

FOLLENTIN
Oui ! Oui ! Si vous ne le savez pas, je vous l'apprends, moi ! Jeanne Bécu, la future femme du Barry ! Votre favorite de l'avenir !

LOUIS XV
Comment le savez-vous ?

FOLLENTIN
Par les Mémoires !

LOUIS XV
Au fait, pourquoi pas ?… Elle est délicieuse, cette enfant !

FOLLENTIN
Là ! là ! Vous le voyez ! Vous le sentez poindre en vous, ce sentiment qui doit vous dominer un jour.

LOUIS XV
Mais oui ! mais oui !

FOLLENTIN
Eh ! bien, alors n'attendez donc pas la date de l'histoire ! Avancez les événements puisque vous en avez l'occasion !

LOUIS XV
Quelle flamme, Chevalier ! C'est à croire que j'entends parler mon fidèle Lebel.

FOLLENTIN
Dis, petite, ça ne te dirait pas de devenir la favorite du Roi ?

JEANNE
S'il n'y a pas trop d'ouvrage.

LOUIS XV
Elle est délicieuse !… Vous avez raison, Chevalier, nous allons donner ce croc-en-jambe à l'histoire ! (A Jeanne.)
Désormais, ma chère enfant, vous faites partie de la Cour.

JEANNE
Moi ?

LES DAMES
Ah ! Ah ! (Elles s'inclinent toutes.)

JEANNE(sautant de joie.)
Dans la cour !… Moi !… Je pourrai amener Maman ?

TOUS
Hein ?

LOUIS XV
Ah ! non ! Nous y pourvoirons plus tard. Allons, petite, embrasse-moi !

JEANNE
Ah ! Ce n'est pas de refus. (Elle l'embrasse, se pavanant.)
Mesdames ! Je suis de la Cour ! Je suis de la Cour !

LOUIS XV
Eh ! bien, au moins, ça fait plaisir de lui faire plaisir ! Ah ! chevalier ! Je suis très emballé ! Comment pourrai-je reconnaître ?…

FOLLENTIN
Donnez-moi la Légion d'Honneur.

JEANNE
Oh ! donnez-lui ça !

LOUIS XV
Qu'est-ce que c'est que ça ?

FOLLENTIN
Comment ! Vous ne connaissez pas ?… Ah ! c'est vrai ! Ça n'est pas vous qui… Oh ! mais il faut instituer ça, Sire ! Ressource précieuse pour un Gouvernement ! Ça permet de favoriser ceux qui la méritent, et encore plus ceux qui ne la méritent pas.

LOUIS XV
J'instituerai, Chevalier, j'instituerai !

FOLLENTIN
C'est ça ! (A part.)
Je ne suis pas fâché de jouer ce tour-là à Napoléon !

LOUIS XV(tendant sa tabatière.)
Une prise, Chevalier ?

FOLLENTIN
Merci, Sire, le tabac, je ne le prise qu'en cigare.

LOUIS XV
En cigare ?… Qu'entendez-vous par là ?

FOLLENTIN
Vous ne connaissez pas les cigares, Sire ? Mais si vous voulez me permettre… (Il ouvre son porte- cigares et lui en offre un.)

JEANNE
Oh ! qu'est-ce que c'est que ça ?

LOUIS XV
Oh ! les étranges rouleaux ! Voyez donc, Mesdames.

TOUTES LES DAMES
Oh !

LOUIS XV
Et comment les prisez-vous ? Vous ne pouvez pas cependant vous introduire cela dans le nez.

FOLLENTIN
Je les fume, Sire.

LOUIS XV
Oh ! que cela est curieux ! Oh ! montrez-nous donc ça !

FOLLENTIN
A vos ordres, Majesté.

LES DAMES
Un réchaud ! Un réchaud !

FOLLENTIN
Inutile ! Tenez !… (Tirant une boîte d'allumettes, il allume une allumette.)

TOUS
Oh !

LOUIS XV
Ah ! que c'est ingénieux ! Vraiment ! vous avez fait là une invention admirable.

FOLLENTIN
Moi ! Au fait, pourquoi pas ? (Avec suffisance.)
Oui, je fais ça avec une mèche que je trempe dans la cire et dont j'enduis l'extrémité de phosphore. (Le Roi prend l'allumette, qu'il donne à Bécu.)

BÉCU
Oh ! que c'est amusant !

MADAME DE CHÂTEAUROUX
On dirait un petit feu d'artifice.

LOUIS XV
Ah ! Chevalier ! Il faudra que je vous achète votre invention pour le compte de l'État.

FOLLENTIN
Très volontiers, Sire ! Mais si j'ai un conseil à donner à Votre Majesté, ne les faites pas mettre en régie parce qu'elles ne prendraient plus.

LOUIS XV
Malepeste ! Cela sent bon, ce que vous fumez-là !

FOLLENTIN
Vous trouvez, Sire ?

JEANNE
Oh ! oui, alors !

LOUIS XV
Ma parole ! J'ai presque envie d'y goûter !

FOLLENTIN
Oh ! Sire ! Je n'osais pas vous en offrir.

LOUIS XV
Osez, Chevalier ! (Follentin lui tend son porte-cigares, prenant un cigare.)
Allons, nous allons un peu goûter ça !

JEANNE
Oh ! et moi ! Et moi !… Je ne pourrais pas en goûter un ?

FOLLENTIN
Ma petite, fille, je veux bien, mais pour une femme, c'est peut-être un peu fort.

JEANNE
Allez donc !… Allez donc !

FOLLENTIN
Soit ! A vos risques et périls !

LOUIS XV
Dites-moi, Chevalier ! Par quel côté cela se fume-t-il, ce machin-là ?

FOLLENTIN
Mais… par la bouche, Sire !

LOUIS XV
Oui, ça je sais bien.

FOLLENTIN
Ah ! pardon !… Tenez !… Vous mordez le petit bout pour faciliter le tirage…. comme ça ! Et maintenant, vous tirez ! (Louis allume son cigare.)

MADAME DE BOUFFLERS
Le Roi tire !

LES DAMES
Le Roi fume ! Le Roi fume !

LOUIS XV
Mon Dieu, oui ! Le Roi fume !

JEANNE
Un peu de feu, Sire.

LOUIS XV
Voilà, petite ! (Jeanne allume son cigare à celui du Roi.)
Amusante en diable, cette petite ! (Tirant une bouffée.)
C'est très bon, vous savez, très bon !

JEANNE
Ça sent les feuilles sèches qu'on brûle.

FOLLENTIN
Pur Havane.

LOUIS XV
Mesdames ! Je crois que je vais me mettre au cigare.

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