Acte I - Scène IV



(LES MÊMES, GRÉGOIRE SOUS LES TRAITS DE GABRIEL)

GRÉGOIRE
Voilà, patron !

LA HURIÈRE
Tiens ! occupe-toi de ces gentilshommes.

GRÉGOIRE
Vous désirez, messires ?

FOLLENTIN
Ah !

TOUS
Quoi ?

FOLLENTIN
Et celui-là ! et celui-là !… Comme il ressemble à ce galopin de Gabriel !

COCONAS
Gabriel, mais je ne le connais pas.

FOLLENTIN
Il ne connaît personne.

MARTHE
Attends un peu. Comment vous appelez-vous, garçon ?

GRÉGOIRE
Moi, Mademoiselle ! Je m'appelle Grégoire !

FOLLENTIN
Ah ! Ah ! ce n'est pas ça, alors.

MARTHE
C'est dommage !

MADAME FOLLENTIN
Tu vois des ressemblances partout.

COCONAS
Vous avez fini ? Allons, garçon, un troisième broc du même. (Grégoire sort.)
Un peu de gaité ! Vive Dieu ! Votre fille est charmante, Follentin, et je l'aime !

MADAME FOLLENTIN
Mais monsieur ! Voulez-vous bien !…

COCONAS
Laissez-moi, la mère !

MARTHE
Oh !… Oh !… papa ! il me fait du pied !

FOLLENTIN
Vous faites du pied à ma fille ?

COCONAS
C'est exprès ! C'est ainsi qu'aujourd'hui on exprime une invite à l'amour, ange de ma vie.

LES DEUX FEMMES
Oh !

FOLLENTIN
Mais, à la fin, Monsieur Coconas !

COCONAS
Qu'est-ce à dire, Monsieur Follentin ?

FOLLENTIN
Je dis, Monsieur, que je ne permettrai pas…

COCONAS
Ventrebleu ! Voudrez-vous me disputer cette enfant à la pointe de votre épée ?… (Son épée d'une main, saisissant Marthe de l'autre.)
Venez donc l'arracher de mes bras !

MARTHE
Voulez-vous me lâcher ! Voulez-vous me lâcher !

MADAME FOLLENTIN
Mon enfant ! Mon enfant ! Rendez-moi mon enfant !

FOLLENTIN
Mon Dieu, que c'est embêtant ! Mon Dieu, que c'est embêtant !

MADAME FOLLENTIN
Adolphe ! Tue-le ! Tue-le !

FOLLENTIN
Mais comment veux-tu que je le tue ! J'ai rien (A Coconas.)
Monsieur, vous vous conduisez comme un pignouf !

COCONAS
Pignouf ! J'ignore ce mot, mais je sens qu'il me blesse ! Par le nom vénéré de mon maître, Monseigneur le duc de Guise….

LA HURIÈRE ET MAUREVEL
Le duc de Guise !

COCONAS
…Voudriez-vous en découdre ?

FOLLENTIN
Quoi ?

LA HURIÈRE(bas à Maurevel.)
Son maître, le duc de Guise.

MAUREVEL
Celui-là est des nôtres.

COCONAS(à Follentin.)
Allons, monsieur ! Flamberge au vent !

FOLLENTIN
Non, monsieur, non ! Pas de flamberge ! je ne suis pas de ceux qui croisent le fer au coin des rues ! Je me contente de répondre en protestant !

LA HURIÈRE ET LES CONSOMMATEURS AU FOND(chuchotant.)
C'est un protestant ! C'est un protestant !

MAUREVEL(s'approchant de Coconas, à mi-voix.)
A vous, messire, deux mots. Au nom du duc de Guise, suivez-nous. Ici, on pourrait nous entendre !

COCONAS
Sortons !

MAUREVEL
Sortons !

LA HURIÈRE
Sortons ! (Il entraîne Coconas dans la rue.)

FOLLENTIN
Eh ! bien, où va-t-il ? Il nous laisse là ! (Pendant tout le dialogue qui suit, les conjurés qui sont dans la rue avec Coconas reprennent en sourdine l'ensemble de la conjuration.)

MADAME FOLLENTIN
Je t'assure, mon ami, que nous devrions retourner aux XXe siècle.

FOLLENTIN
Ah ! tu es bonne, toi ! (Voyant Grégoire qui rentre de la cuisine avec une bouteille de vin.)
Ah ! voici le garçon qui ressemble à Gabriel.

GRÉGOIRE
Vous êtes seuls ?… Je peux enfin vous parler.

FOLLENTIN
Qui êtes-vous ?

GRÉGOIRE
Je suis celui qui vous protège ! Vous ne pouvez pas rester une minute de plus ici.

MADAME FOLLENTIN
Pourquoi ?

GRÉGOIRE
Parce qu'il y a des armes qui se fourbissent dans l'ombre ! Parce qu'il y a du feu qui couve ! Parce que tout à l'heure, quand, tintera la cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois, il sera trop tard, parce que c'est la nuit de la Saint-Barthélemy.

FOLLENTIN
Nom de Dieu !… Filons !

GRÉGOIRE
Oh ! mais pas comme ça. Pour assurer votre sauvegarde, mettez ces croix à vos chapeaux !

FOLLENTIN
La croix de Lorraine ! Vite ! mes enfants ! mettez votre croix.

MARTHE
Ah ! oui ! la croix de Lorraine.

FOLLENTIN
Ah ! merci, jeune homme, merci. (A sa femme et sa fille qui mettent leurs croix.)
Mon chapeau, où est mon chapeau ? (Il le prend et dans son trouble, il met la croix sur le derrière du chapeau et se coiffe.)
Maintenant, filons ! (Il se précipite vers la porte de la rue qu'il ouvre.)

TOUS
On ne passe pas.

FOLLENTIN
Pardon, messieurs, regardez ! J'ai la croix de Lorraine ! ( Il montre le devant de son chapeau où il suppose la croix.)

TOUS (tirant leurs épées.)
Il ne l'a pas ! Sus aux Huguenots !

FOLLENTIN(rentrant affolé dans l'auberge.)
Ah ! mon Dieu ! au secours ! Au secours !

MARTHE ET MADAME FOLLENTIN
Au secours ! Au secours ! (Elles rentrent précipitamment, entraînées par Grégoire dans l'hôtellerie. Maurevel, La Hurière et les consommateurs poursuivent Follentin qui se sauve dans l'escalier.)

MADAME FOLLENTIN(à Grégoire.)
Au nom du ciel, monsieur ! Sauvez-nous, sauvez ma fille !

GRÉGOIRE
Venez par ici !… (Il les fait entrer toutes les deux dans la cuisine.)
Vous trouverez une issue !

MAUREVEL ET LES AUTRES(arrivant devant la porte.)
Sus aux Huguenots ! tue ! tue !

FOLLENTIN
Au secours ! Au secours ! Poursuite, tocsin.

MAUREVEL
Le tocsin !

TOUS
Le tocsin !

MAUREVEL
Voilà qui va donner l'éveil ! Au Louvre ! Au Louvre ! Gens armés, tocsin.

FOLLENTIN
Ah ! non ! Tomber juste sur la Saint-Barthélemy ! Zut ! Zut ! Zut !
(RIDEAU)
(Variante)

COCONAS(chantant.)
J'ai le gosier sec Et je bois de même Se rincer le bec Est tout ce que j'aime.(A Follentin.)
L'ami, s'il vous plaît, Votre gobelet ! Il verse, (Aux deux femmes.)
Et vous, toutes chères, Tendez-moi vos verres !

LES DEUX FEMMES(plus préoccupées de ce qui se passe au fond.) (Chanté)
Voilà ! Voilà !

FOLLENTIN(bas à sa femme indiquant Bienencourt et les conjurés.)
As-tu remarqué depuis qu'il est là Tous ces gens soudain qui sortent de terre.

MADAME FOLLENTIN
Oui, j'ai remarqué.

MARTHE
Qu'augurer de ça ?

FOLLENTIN
Je me sens troublé par tour ce mystère.

COCONAS
5 Ah ! c'est bon ! Ah c'est bon ! Ah c'est bon ! Le vieux vin, le bon vieux vin de France. Cela vous met d'aplomb, Cela donne du ton. Ça vous chauffe et réchauffe la panse. C'est la joie en flacon Avec la déraison, Tout au fond, tout au fond, Au fond du carafon.

FOLLENTIN
5 Que font-ils ?

MADAME FOLLENTIN
Chut ! prends garde, Ne te retourne pas ! (En chuchotant tout bas)
La bande nous regarde.

COCONAS
Ah ! c'est doux ! Ah ! c'est doux ! Ah ! c'est doux !
Ce divin, cet exquis cher breuvage.

MADAME FOLLENTIN
Chacun nous dévisage, Nous observe en dessous. Vrai ! l'on dirait, je gage, Qu'ils en ont après nous.

FOLLENTIN
Après nous ? Les deux femmes. Après nous.

COCONAS
Eh ! bien qu'attendez-vous Pour boire davantage ?

FOLLENTIN(chanté.)
Voilà ! Voilà ! (A part.)
Mon Dieu, je suis en nage.

COCONAS
Quel buveur de deux sous. (Il lui verse.)

LES CONJURÉS(chuchotant entre eux de façon qu'on n'entend qu'une rumeur confuse.)
Chi bi chi bi chi.

BIENENCOURT
Ha bou la bou tcha,

LES CONJURÉS
Pa la patcha patcha.

BIENENCOURT
Tou la nitchou macha.

FOLLENTIN(pendant que les autres continuent à chuchoter.)
Entends-tu ce qu'ils disent

MADAME FOLLENTIN
Rien, rien.

COCONAS
C'est bon ! ces vins vous grisent !

FOLLENTIN
Ecoute bien.

MADAME FOLLENTIN
J'entends, mais je ne comprends rien.

FOLLENTIN
Mon Dieu, mon Dieu, les sales blagues.

MADAME FOLLENTIN
Je ne perçois que des sons vagues, Quelque chose comme cela : Chibou, chiboula, ala tchi ma na ! Si tu comprends ce parler-là !

FOLLENTIN
Ça y est, je flaire un drame.

COCONAS
Mais buvez donc un peu !

TOUS LES TROIS
Mon Dieu, qu'est-ce qui se trame ? Qu'est-c'qui s'trame mon Dieu ?

COCONAS(à La Hurière qui est occupé à fourbir un casque.)
L'aubergiste, une autre bouteille !

LA HURIÈRE(sans se déranger.)
A merveille ! Justement voici Notre garçon d'office. Affaire de service, Adressez-vous à lui.

COCONAS
Garçon !

LE GARÇON
Votre grandeur désire ?

TOUS LES TROIS
Ciel !

FOLLENTIN
C'est Gabriel.

MADAME FOLLENTIN
C'est Gabriel.

MARTHE
C'est Gabriel.

COCONAS
Gabriel ?

FOLLENTIN(au garçon.)
Vite, pas de cachotterie,Gabriel c'est bien votre nom ?

LE GARÇON
Mon nom ? Non ! non ! Mon nom, c'est Jean-Marie.

FOLLENTIN
Ah ! pardon, c'est une erreur.

LE GARÇON
Pas de mal, Monseigneur.

LES DEUX FEMMES
Ce n'est pas Gabriel ?

FOLLENTIN
Ce n'est que son sosie.

COCONAS
Alors, mordi ! valet, Vite une autre bouteille. Et surtout la pareille Du même, s'il te plaît. (Le garçon sort. )

ENSEMBLE (Les Conjurés, prêtant serment.)
Sept, neuf, vingt-sept, quarante Dix, deux, huit, quatre, un, trente, Trois, huit, dix, neuf, zéro, Vingt, dix, deux, sept, neuf, seize, Six, cent, mille, onze, un, treize, Neuf, trois, huit, huit, dito.

FOLLENTIN
Mon Dieu cet air qu'on chante ! Ceux que j'ai dans le dos !

LES DEUX FEMMES
Quoi ? quoi ?

FOLLENTIN
Ne t'en déplaise, Ce sont des Huguenots.

LES DEUX FEMMES
Des Huguenots ! des Huguenots !

FOLLENTIN
Oui, nous tombons, ma chère, Ah ! la fameuse affaire ! En plein dans leurs complots. Que c'est épouvantable ! Que c'est donc effrayant De se sentir à table Au-dessus d'un volcan ! (Ensemble)

COCONAS
Le vin est délectable Et pétille en sortant, S'épandant sur la table En lave de volcan !

TOUS LES TROIS
Que c'est épouvantable ! Que c'est donc effrayant De se sentir à table. Au-dessus d'un volcan.

MARTHE(indiquant La Hurière assis sur un baril et nettoyant une arquebuse.)
Eh là !… Eh là !…

MADAME FOLLENTIN
Plaît-il ?… Plaît-il ?…

MARTHE
Et là sur son baril Le patron qui s'amuse, moins que je m'abuse fourbir son fusil.

FOLLENTIN
Ce n'est pas un fusil, Ce n'est qu'une arquebuse. Mais tout ça c'est subtil, Arquebuse et fusil, Quand sur vous l'on en use Ça se vaut comme outil ! (Reprise de l'ensemble - Ensemble)

COCONAS
Ce vin est délectable, Et pétille en sortant S'épandant sur la table En lave de volcan.

TOUS LES TROIS
Que c'est épouvantable ! Que c'est donc effrayant De se sentir à table Au-dessus d'un volcan.

COCONAS
Ah ! c'est bon ! Ah ! c'est bon ! Ah ! c'est bon ! Le vieux vin ! le bon vieux vin de France ! Cela vous met d'aplomb. Etc.

LES CONJURÉS
Sept, neuf, vingt-sept, quarante, Dix-neuf, huit, quatre, un, trente. Etc.

LES DEUX FEMMES
Quel émoi Me pénètre ! Je sens dans tout mon être La terreur et l'effroi Ah ! tout se glace en moi ! Oh ! mon Dieu, mon doux Maître… Sauvez-les, sauvez-moi.

FOLLENTIN
Près de moi Se perpètre, Tout prêt à se commettre Un drame, sais-je quoi, Qui me glace d'effroi. O Seigneur, ô mon Maître Sauvez-les, sauvez-moi !

COCONAS
Allons, Follentin ! un peu de gaieté ! Vive Dieu ! vous avez une façon de me tenir tête quand je me sens d'humeur folâtre ! Votre fille est charmante, Follentin, et je l'aime !
(2e Tableau La chambre de la reine Margot, au Louvre Le fond du décor forme un angle. Sur le pan gauche, fenêtre du Louvre. Sur le pan droit, porte donnant sur les couloirs du Louvre. Premier plan gauche, porte donnant sur un cabinet. Au- dessus, deuxième plan, le lit de la Reine Margot. A droite, premier plan, porte donnant sur un escalier secret. Au deuxième plan, porte donnant sur la chambre de Gilonne.)

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