ACTE II - SCENE XII



PHEDRE
ETIENNE, puis GABRIELLE.

PHEDRE
Dites, ça ne vous chiffonne pas que j'aie retenu Rudebeuf à dîner ?

ETIENNE
Pensez-vous, patronne ! D'ailleurs, ce serait… que je ne me permettrais pas. Je ne suis pas chez moi.

PHEDRE
Oh! c'est la seconde fois que vous me le dites!… Ce n'est pas gentil.

ETIENNE
(étonné. )
Ah !

PHEDRE
Voyons, vous ne vous sentez pas ici comme chez vous ?

ETIENNE
Ah, çà!… je dois dire que vous êtes tous bien complaisants.

PHEDRE
Nous n'y avons aucun mérite. Quant à moi, je vous trouve… je vous trouve… très gentil.

ETIENNE
(gêné. )
Patronne, je…

PHEDRE
Je sais bien que c'est des choses qu'une femme ne dit pas à un homme, mais qu'est- ce que vous voulez, je suis franche.

ETIENNE
Oui.

PHEDRE
Et vous êtes très joli garçon.

ETIENNE
(avec assurance. )
Oui.

PHEDRE
Ah ?… eh bien ! au moins, je ne vous apprends rien.

ETIENNE
Hein ? Oh ! patronne, non !… ce n'est pas ce que… non, je…

PHEDRE
(souriant. )
Mais oui ! mais oui ! ça va bien !

ETIENNE
Mais pas mal, merci ! et vous aussi, patronne ?

PHEDRE
Quoi ?

ETIENNE
Le pied.

PHEDRE
Quel pied ?

ETIENNE
Le pied! ça va mieux, le pied?

PHEDRE
(s'asseyant sur le canapé. )
Hein ?… ah ! le… oh ! comme ça ! c'est moins aigu, mais quand on y touche !… tenez, c'est là !…

ETIENNE
Ah ! oui ?

PHEDRE
Vous pouvez tâter, vous savez.

ETIENNE
Ah !

PHEDRE
(lui prenant le doigt et l'appuyant sur sa cheville. )
Oui, là !… (Poussant un petit cri.)
ah !… sentez-vous ?

ETIENNE
Non, pas moi.

PHEDRE
Mais si, voyons !… tenez la cheville, là, entre le pouce et l'index.

ETIENNE
Entre le p…

PHEDRE
(lui faisant prendre sa cheville. )
Oui, comme ça. Sentez-vous l'enflure ?

ETIENNE
Heu ! heu !

PHEDRE
Non ? mais naturellement, vous êtes debout. Comment voulez-vous que debout on sente !… Asseyez-vous.

ETIENNE
C'est que…

PHEDRE
Quoi ? vous avez bien une minute. Vous n'avez rien à faire !

ETIENNE
Evidemment, mais…

PHEDRE
Mais quoi ?

ETIENNE
On a beau n'avoir rien à faire, il y a des moments où il vaudrait mieux s'en aller.

PHEDRE
Oui ? eh bien ! tout à l'heure !… tenez, asseyez-vous devant moi, sur ce tabouret. (Il obéit.)
Là !… et en comparant les deux chevilles, vous pourrez vous rendre compte…
(Elle met son autre jambe sur l'autre genou d'ETIENNE.)

ETIENNE
(très troublé. )
Mais, patronne…

PHEDRE
Touchez ! touchez ! n'ayez pas peur… Sentez-vous la différence ?

ETIENNE
C'est bien peu sensible.

PHEDRE
(reprenant sa première position. )
Parce que vous ne frottez pas! mais frottez, frottez doucement!… vous sentirez sous la main le vallonnement… Eh bien ?

ETIENNE
(sans conviction. )
Oui, un peu.

PHEDRE
(qui a posé sa main sur la sienne. )
Vous avez la main chaude.

ETIENNE
(voulant la retirer. )
Ah ! pardon !

PHEDRE
(le retenant. )
Oh ! mais laissez-la ! Je ne dis pas ça pour que vous la retiriez. Au contraire ! vous frottez si bien !…

ETIENNE
C'est que, patronne, si on entrait…

PHEDRE
Eh ! bien, quoi ! le massage n'est pas interdit.

ETIENNE
(tout en massant. )
Oh ! je sais bien qu'on ne fait pas de mal. Mais pour les gens mal intentionnés, on fait le bien, ils y voient du mal.

PHEDRE
Ne vous occupez pas du monde, vous avez votre conscience. Ah ! C'est ça !… c'est ça !… un peu plus haut, voulez-vous ?… Ah ! c'est bien.

ETIENNE
Oui ?

PHEDRE
Ah! votre femme a de la chance d'avoir un mari comme vous.

ETIENNE
Mon Dieu, patronne, si c'est pour le massage que vous dites ça !

PHEDRE
Pour le massage… comme pour le reste ! Ah ! vous êtes un beau gaillard.

ETIENNE
Oui ?… oh !…

PHEDRE
Un gaillard comme on n'en voit pas assez. Vous êtes bâti ! c'est épatant !… C'est à vous, tout ça ?

ETIENNE
C'est à moi, oui !

PHEDRE
Vous êtes musclé, hein !

ETIENNE
Je tiens ça de mon père. Il mesurait près de deux mètres et il était forgeron. On l'appelait le père Pont-Neuf. Un jour qu'il revenait d'Asnières…

PHEDRE
Il y a longtemps que vous êtes avec Gabrielle ?

ETIENNE
Deux mois qu'on est mariés et sept qu'on est ensemble. Donc un jour, le père Pont-
Neuf…

PHEDRE
Et avant, vous avez connu beaucoup de femmes ?

ETIENNE
Oh ! des pas grand'chose !… Celles qui voulaient.

PHEDRE
Dites donc, beaucoup voudraient bien.

ETIENNE
Pardon, patronne, mais si vous avancez comme ça tout le temps sur moi !… J'ai déjà votre pied dans le dos, et dame !… si je dois le masser !…

PHEDRE
(se renfonçant dans le canapé. )
Oui, vous avez raison, mettez-vous sur le canapé à côté de moi.

ETIENNE
Vous croyez?

PHEDRE
Mais oui, vous serez mieux.
(Elle le fait asseoir sur le canapé.)

ETIENNE
Bon !

PHEDRE
(par le fait qu'ETIENNE s'est mis à sa gauche, étendant sa jambe gauche sur ses genoux. )
Là, tenez !…

ETIENNE
(massant. )
Tout de même, patronne, c'est pas raisonnable!… Si le patron, des fois, arrivait…

PHEDRE
Eh bien ?

ETIENNE
Il dirait sûrement que c'est pas pour ça qu'il m'a engagé.

PHEDRE
Laissez-moi donc tranquille avec Le Brison… Ah ! c'est bon ! je sens du mieux.

ETIENNE
Mais, patronne, c'est plus la même jambe.

PHEDRE
(les yeux à moitié clos. )
Qu'est-ce que ça vous fait ? Ne vous occupez donc pas de ça !

ETIENNE
Ah ?

PHEDRE
L'autre n'est pas à votre portée, je vous donne celle-là.

ETIENNE
Oui.

PHEDRE
Ah ! ça fait du bien. Vous ne trouvez pas ?

ETIENNE
Ben, je ne sais pas, vous êtes plus à même que moi…

PHEDRE
(entre chair et cuir. )
Imbécile !

ETIENNE
Comment ?

PHEDRE
Pourquoi fais-tu la bête ?

ETIENNE
Moi ?

PHEDRE
Alors, quoi, je ne te plais pas ?

ETIENNE
Patronne, mais…

PHEDRE
Alors, tu ne vois rien ! Tu ne comprends rien !…

ETIENNE
Patronne, patronne, si M. Le Brison…

PHEDRE
Ah ! Le Brison ! Quand je te considère à côté de lui et que j'établis un parallèle !…

ETIENNE
Patronne !

PHEDRE
Ah ! si tu savais ! Certains soirs que je te laisse avec Gabrielle pour rentrer avec Le
Brison dans ma chambre !… Ah ! ces soirs-là, si tu savais… ah! là! là!…

ETIENNE
Patronne, c'est des choses à ne pas dire.

PHEDRE
Ah ! les dire, ça ne serait encore rien, mais c'est que je les pense et je pense : ah ! si au lieu de ce gros-là qui ronfle, c'était Etienne qui dormait…!

ETIENNE
Oh ! patronne.
(Il veut se lever, mais en est empêché par la jambe de PHEDRE sur la sienne.)

PHEDRE
Si au lieu des baisers de Le Brison, c'étaient les baisers d'Etienne…!

ETIENNE
Non ! il ne faut pas. C'est pas équitable ! M. Le Brison n'est pas si toc.

PHEDRE
Ah ! mon pauvre ami, en chemise de nuit, il a l'air d'une blague.

ETIENNE
Oh !

PHEDRE
Et puis, enfin ! Est-ce qu'il est… toi ?… Est-ce qu'il a ton physique, tes yeux, ta bouche, tes dents, tes joues, tes bonnes grosses joues ?

ETIENNE
(voulant se dégager. )
Patronne, votre jambe !

PHEDRE
Est-ce qu'il a tes cheveux, tes cheveux si drus, si brillants ?… (Elle lui passe la main dans les cheveux.)

ETIENNE
Patronne, les cheveux du patron… 'PHEDRE.
Ah ! non, mon vieux, il est chauve ! Et tes bras, est-ce qu'il a tes bras musclés, le patron ?

ETIENNE
(essayant de se dégager. )
Patronne, votre j…

PHEDRE
Est-ce qu'il a tes moustaches ?

ETIENNE
Votre…

PHEDRE
Tes jolies moustaches ?…

ETIENNE
…Jambe.

PHEDRE
Tes moustaches que. j'ai envie d'embrasser!

ETIENNE
Patronne! patronne!

PHEDRE
Quoi?

ETIENNE
(énergique. )
Non, enlevez votre jambe ! vous êtes sur mes genoux.

PHEDRE
Eh ! bien, après ?

ETIENNE
Eh bien ! je pense à monsieur Le Brison. Si monsieur Le Brison…

PHEDRE
Ah ! et puis crotte à la fin avec Le Brison ! Crotte, comme disait Cambronne quand il était petit.

ETIENNE
Oh !

PHEDRE
C'est vrai, ça ! voilà une heure que je vous fais une déclaration, que je me jette à votre cou et vous restez là, comme une motte de beurre.

ETIENNE
Ah! vous trouvez, vous!… Eh bien! non, et c'est justement pour ça que c'est des jeux à ne pas jouer! Ah! bien! Je voudrais bien vous y voir, à ma place. Motte de beurre ! Ah ben !… mais vous êtes là, vous êtes jeunes, vous êtes jolie, vous êtes asticotant, et, avec ça, vous êtes la patronne !… moi, je ne peux pas ! je ne peux plus ! la volonté humaine, c'est limitrophe!

PHEDRE
(le faisant asseoir. )
Eh! bien, alors, grosse bête, puisque la volonté humaine, c'est limitrophe, fais comme moi, laisse-toi aller!…

ETIENNE
Non!

PHEDRE
Ah ! mollusque !

ETIENNE
Mais vous ne comprenez donc pas qu'en moi, il y une lutte… une lutte qui…

PHEDRE
Tais-toi, je comprends ! je sais ce que tu penses.

ETIENNE
Oui, j'aime mieux tout vous dire.

PHEDRE
Tu le dirais très mal. Tu penses, j'aime ma femme ! c'est malheureux, mais je ne peux pas aimer deux femmes à la fois.

ETIENNE
Eh ! oui, voilà !

PHEDRE
Tu penses : je ne peux pas tromper Gabrielle qui est si bonne et qui m'aime tant.

ETIENNE
Mais oui ! mais voilà !

PHEDRE
Ça lui ferait trop de peine !… ça ne serait pas chic.

ETIENNE
Eh ! oui, voilà ! voilà !

PHEDRE
Mais certainement, voyons! (Il va pour se lever. PHEDRE, à ce moment lui enfonce sa main dans son col.)

ETIENNE
(essayant de se défendre. )
Ah! non, patronne, faites pas ça! Vous me chatouillez.

PHEDRE
Ah! je te chatouille. Ah! je te chatouille. Eh bien! attends un peu!
(Elle enfonce davantage.)

ETIENNE
(se tordant nerveusement )
Oh! oh!… oh!… non!… non!…

PHEDRE
Oh ! ma bague !

ETIENNE
Ah ! qu'est-ce qui me dégouline dans le dos ?

PHEDRE
Ma bague, avec un diamant.
(A ce moment, on entend la corne de l'auto. A partir de ce moment, une seconde scène simultanée se joue à l'extérieur… A la corne de l'auto, on a vu LE VALET de pied traverser en courant la terrasse pour aller au devant du maître. L'auto s'est arrêtée et on entend le bruit confus des voix. Cela, peu à peu, se rapproche et on entend le dialogue suivant : )
(A LA CANTONADE :)

CHATEL-TARRAUT
Oh ! là ! là ! doucement ! Prenez garde !

LE BRISON
Tenez, Julien, venez aider !

GABRIELLE
Prenez-le sous le bras, plutôt !

CHATEL-TARRAUT
Oh ! mes reins !…

LE BRISON
Il faudrait de l'alcool camphré et de l'arnica !

GABRIELLE
Je vais en demander !

ETIENNE
Sapristi !… v'là l'auto ! Retirez votre main !

PHEDRE
Tournez-vous, je ne peux pas…

ETIENNE
Votre main, que je vous dis !

PHEDRE
Mais je ne peux pas, mon bracelet est pris !

GABRIELLE
(paraissant sur la terrasse et appelant, la tête en l'air, dans la direction des étages supérieurs. )
Madame Phèdre ! Madame Phèdre !

ETIENNE
(à la voix de sa femme. )
Gabrielle!… (A PHEDRE.)
Retirez votre main, nom de
Dieu !…
(Il a un brusque mouvement du cou qui dégage la main de PHEDRE.)

PHEDRE
(à qui le mouvement a fait mal. )
Oh !

GABRIELLE
(entrant en scène. )
Ah ! Madame Phèdre, je…

ETIENNE
(bêtement, à GABRIELLE. )
Voilà!… on…on causait, on causait… GABRIELLE. —
Quoi?

PHEDRE
(à part. )
Le maladroit !

GABRIELLE
(à part. )
Ah !

ETIENNE
Non, je veux dire…

GABRIELLE
Mais, mon ami, ça suffit, je ne demande rien.

PHEDRE
Mais oui, en effet, vous feriez supposer…

GABRIELLE
(à part. )
Ah, çà ! mais…

PHEDRE
Vous me cherchez? Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce qui se passe ?

GABRIELLE
(sans quitter des yeux ETIENNE. )
Rien ! un petit accident. M. Châtel-Tarraut…

TOUS DEUX
Un accident?

ETIENNE
Tu n'es pas blessée, au moins ?

GABRIELLE
Non ! non ! on m'envoie vous demander de l'alcool camphré et de l'arnica.

PHEDRE
Oh ! mon Dieu !

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