ACTE III - Scène IV


Œdipe
Madame, quand des dieux la réponse funeste,
De peur d'un parricide et de peur d'un inceste,
Sur le mont Cythéron fit exposer ce fils
Pour qui tant de forfaits avoient été prédits,
Sûtes-vous faire choix d'un ministre fidèle ?

Jocaste
Aucun pour le feu roi n'a montré plus de zèle,
Et quand par des voleurs il fut assassiné,
Ce digne favori l'avait accompagné.
Par lui seul on a su cette noire aventure ;
On le trouva percé d'une large blessure,
Si baigné dans son sang, et si près de mourir,
Qu'il fallut une année et plus pour l'en guérir.

Œdipe
Est-il mort ?

Jocaste
Non, seigneur : la perte de son maître
Fut cause qu'en la cour il cessa de paraître ;
Mais il respire encore, assez vieil et cassé ;
Et Mégare, sa fille, est auprès de Dircé.

Œdipe
Où fait-il sa demeure ?

Jocaste
Au pied de cette roche
Que de ces tristes murs nous voyons la plus proche.

Œdipe
Tâchez de lui parler.

Jocaste
J'y vais tout de ce pas.
Qu'on me prépare un char pour aller chez Phorbas.
Son dégoût de la cour pourrait sur un message
S'excuser par caprice et prétexter son âge.
Dans une heure au plus tard je saurai vous revoir.
Mais que dois-je lui dire, et qu'en faut-il savoir ?

Œdipe
Un bruit court depuis peu qu'il vous a mal servie,
Que ce fils qu'on croit mort est encor plein de vie.
L'oracle de Laïus par là devient douteux,
Et tout ce qu'il a dit peut s'étendre sur deux.

Jocaste
Seigneur, ou sur ce bruit je suis fort abusée,
Ou ce n'est qu'un effet de l'amour de Thésée :
Pour sauver ce qu'il aime et vous embarrasser,
Jusques à votre oreille il l'aura fait passer ;
Mais Phorbas aisément convaincra d'imposture
Quiconque ose à sa foi faire une telle injure.

Œdipe
L'innocence de l'âge aura pu l'émouvoir.

Jocaste
Je l'ai toujours connu ferme dans son devoir ;
Mais si déjà ce bruit vous met en jalousie,
Vous pouvez consulter le devin Tirésie,
Publier sa réponse, et traiter d'imposteur
De cette illusion le téméraire auteur.

Œdipe
Je viens de le quitter, et de là vient ce trouble
Qu'en mon cœur alarmé chaque moment redouble.
" Ce prince, m'a-t-il dit, respire en votre cour:
Vous pourrez le connaître avant la fin du jour;
Mais il pourra vous perdre en se faisant connaître.
Puisse-t-il ignorer quel sang lui donne l'être ! "
Voilà ce qu'il m'a dit d'un ton si plein d'effroi,
Qu'il l'a fait rejaillir jusqu'en l'âme d'un roi.
Ce fils, qui devait être inceste et parricide,
Doit avoir un cœur lâche, un courage perfide ;
Et par un sentiment facile à deviner,
Il ne se cache ici que pour m'assassiner :
C'est par là qu'il aspire à devenir monarque,
Et vous le connaîtrez bientôt à cette marque.
Quoi qu'il en soit, madame, allez trouver Phorbas :
Tirez-en, s'il se peut, les clartés qu'on n'a pas.
Tâchez en même temps de voir aussi Thésée :
Dites-lui qu'il peut faire une conquête aisée,
Qu'il ose pour Dircé, que je n'en verrai rien.
J'admire un changement si confus que le mien :
Tantôt dans leur hymen je croyais voir ma perte,
J'allais pour l'empêcher jusqu'à la force ouverte ;
Et sans savoir pourquoi, je voudrais que tous deux
Fussent, loin de ma vue, au comble de leurs vœux,
Que les emportements d'une ardeur mutuelle
M'eussent débarrassé de son amant et d'elle.
Bien que de leur vertu rien ne me soit suspect,
Je ne sais quelle horreur me trouble à leur aspect ;
Ma raison la repousse, et ne m'en peut défendre ;
Moi-même en cet état je ne puis me comprendre ;
Et l'énigme du Sphinx fut moins obscur pour moi
Que le fond de mon cœur ne l'est dans cet effroi :
Plus je le considère, et plus je m'en irrite.
Mais ce prince paraît, souffrez que je l'évite ;
Et si vous vous sentez l'esprit moins interdit,
Agissez avec lui comme je vous ai dit.

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