Adieu, mon chéri. Je m’en vais, pas bien loin d’ici, dans un village ; ensuite, je partirai sans doute pour l’Amérique, avec Brague. Je ne vous verrai plus, mon chéri. En lisant ceci, vous ne croirez pas à un jeu cruel, puisque vous m’avez écrit avant-hier : « Ma Renée, est-ce que vous ne m’aimez plus ? »
Je m’en vais, c’est le moindre mal que je puisse vous faire. Je ne suis pas méchante, Max, mais je me sens toute usée, et comme incapable de reprendre l’habitude de l’amour, et effarée d’avoir encore à souffrir par lui.
Vous ne me croyiez pas si lâche, mon chéri ? Quel petit cœur que le mien ! Autrefois, il eût été pourtant digne du vôtre, qui s’offre si simplement. Mais maintenant… que vous donnerais-je, maintenant, ô mon chéri ? Le meilleur de moi, ce serait, dans quelques années, cette maternité ratée qu’une femme sans enfant reporte sur son mari. Vous ne l’acceptez pas, — ni moi non plus. C’est dommage… Il y a des jours, — moi qui me regarde vieillir avec une terreur résignée, — des jours où la vieillesse m’apparaît comme une récompense…
Mon chéri, un jour vous comprendrez tout ceci. Vous comprendrez que je ne devais pas être à vous, ni à personne, et qu’en dépit d’un premier mariage et d’un second amour, je suis demeurée une espèce de vieille fille… vieille fille à la ressemblance de certaines, si amoureuses de l’Amour qu’aucun amour ne leur paraît assez beau, et qu’elles se refusent sans daigner s’expliquer ; — qui repoussent toute mésalliance sentimentale et retournent s’asseoir pour la vie devant une fenêtre, penchées sur leur aiguille, en tête-à-tête avec leur chimère incomparable… J’ai voulu tout, comme elles ; une lamentable erreur m’a punie.
Je n’ose plus, mon chéri, — voilà tout, je n’ose plus. Ne soyez pas irrité si je vous ai caché, longtemps, mes efforts pour ressusciter en moi l’enthousiasme, le fatalisme aventureux, l’espoir aveugle, toute l’allègre escorte de l’amour… Point d’autre délire que celui de mes sens. Hélas ! il n’en est pas dont les trêves soient plus lucides. Tu m’aurais consumée en vain, toi de qui le regard, les lèvres, les longues caresses, le silence émouvant, guérissaient, pour un peu de temps, une détresse dont tu n’es pas coupable…
Adieu, mon chéri. Cherchez loin de moi la jeunesse, la fraîche beauté intacte, la foi en l’avenir et en vous-même, — l’amour, enfin, tel que vous le méritez, tel que j’aurais pu autrefois vous le donner. Ne me cherchez pas. J’ai juste la force de vous fuir. Si vous entriez là, devant moi, pendant que je vous écris… mais vous n’entrerez pas !
Adieu, mon chéri. Vous êtes le seul être du monde que j’appelle mon chéri, et après vous, je n’ai plus personne à qui donner ce nom-là. Pour la dernière fois, embrassez-moi comme quand j’avais froid, embrassez-moi bien serré, bien serré…
Renée.
J’ai écrit très lentement ; avant de signer, j’ai relu ma lettre, j’ai arrondi des boucles, ajouté des points, des accents, j’ai daté : 15 mai, sept heures du matin…
Mais, signée, datée, et close enfin, c’est quand même une lettre inachevée… La rouvrirai-je ?… Je grelotte soudain, comme si, en fermant l’enveloppe, j’avais aveuglé le guichet lumineux où soufflait encore une chaude haleine…
C’est une matinée sans soleil, et le froid de l’hiver semble s’être réfugié dans ce petit salon, derrière les persiennes cadenassées depuis quarante jours… Assise à mes pieds, ma chienne se tait et regarde la porte, — elle attend. Elle attend quelqu’un qui ne viendra plus… J’entends Blandine remuer les casseroles, je sens l’odeur du café moulu : la faim tiraille maussadement mon estomac. Un drap usé couvre le divan, une buée humide et bleue ternit la glace… On ne m’attendait pas si tôt. Tout se voile de vieux linge, d’humidité, de poussière, tout porte encore ici l’appareil un peu funèbre du départ et de l’absence, et je traverse mon abri furtivement, sans enlever les housses blanches, sans écrire un nom sur le velours de poussière, sans laisser d’autre trace, sur mon passage, que cette lettre, — inachevée.
Inachevée… Cher intrus, que j’ai voulu aimer, je t’épargne. Je te laisse ta seule chance de grandir à mes yeux : je m’éloigne. Tu n’auras, à lire ma lettre, que du chagrin. Tu ne sauras pas à quelle humiliante confrontation tu échappes, tu ne sauras pas de quel débat tu fus le prix, le prix que je dédaigne…
Car je te rejette, et je choisis… tout ce qui n’est pas toi. Je t’ai déjà connu, et je te reconnais. N’es-tu pas, en croyant donner, celui qui accapare ? Tu étais venu pour partager ma vie… Partager, oui : prendre ta part ! Être de moitié dans mes actes, t’introduire à chaque heure dans la pagode secrète de mes pensées, n’est-ce pas ? Pourquoi toi plutôt qu’un autre ? Je l’ai fermée à tous.
Tu es bon, et tu prétendais, de la meilleure foi du monde, m’apporter le bonheur, car tu m’as vue dénuée et solitaire. Mais tu avais compté sans mon orgueil de pauvresse : les plus beaux pays de la terre, je refuse de les contempler, tout petits, au miroir amoureux de ton regard…
Le bonheur ? Es-tu sûr que le bonheur me suffise désormais ?… Il n’y a pas que le bonheur qui donne du prix à la vie. Tu me voulais illuminer de cette banale aurore, car tu me plaignais obscure. Obscure, si tu veux : comme une chambre vue du dehors. Sombre, et non obscure. Sombre, et parée par les soins d’une vigilante tristesse ; argentée et crépusculaire comme l’effraie, comme la souris soyeuse, comme l’aile de la mite. Sombre, avec le rouge reflet d’un déchirant souvenir… Mais tu es celui devant qui je n’aurais plus le droit d’être triste…
Je m’échappe, mais je ne suis pas quitte encore de toi, je le sais. Vagabonde, et libre, je souhaiterai parfois l’ombre de tes murs… Combien de fois vais-je retourner à toi, cher appui où je me repose et me blesse ? Combien de temps vais-je appeler ce que tu pouvais me donner, — une longue volupté, suspendue, attisée, renouvelée… la chute ailée, l’évanouissement où les forces renaissent de leur mort même… le bourdonnement musical du sang affolé… l’odeur de santal brûlé et d’herbe foulée… Ah ! tu seras longtemps une des soifs de ma route !
Je te désirerai tour à tour comme le fruit suspendu, comme l’eau lointaine, et comme la petite maison bienheureuse que je frôle… Je laisse, à chaque lieu de mes désirs errants, mille et mille ombres à ma ressemblance, effeuillées de moi, — celle-ci sur la pierre chaude et bleue des combes de mon pays, celle-là au creux moite d’un vallon sans soleil, et cette autre qui suit l’oiseau, la voile, le vent et la vague. Tu gardes la plus tenace : une ombre nue, onduleuse, que le plaisir agite comme une herbe dans le ruisseau… Mais le temps la dissoudra comme les autres, et tu ne sauras plus rien de moi, jusqu’au jour où mes pas s’arrêteront et où s’envolera de moi une dernière petite ombre… qui sait où ?
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