La Vagabonde

La Vagabonde
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Chapitre IX

Colette

Colette

La Vagabonde

Roman
Année de parution : 1910

Chapitre IX

Plus que quatre Jours, et je quitterai l’Empyrée-Clichy.

Chaque fois que je termine un stage un peu long au café-concert, j’éprouve, aux derniers jours, l’impression bizarre d’une délivrance que je n’ai pas souhaitée. Heureuse d’être libre, de vivre chez moi le soir, je tarde pourtant à m’en réjouir, et le geste d’étirement « Enfin ! » manque de spontanéité.

Pourtant cette fois, je crois me réjouir sincèrement et, assise dans la loge de Brague, j’énumère à mon camarade, qui s’en moque, les travaux urgents qui vont occuper mes vacances :

— Tu comprends, je fais recouvrir à neuf tous les coussins du divan. Et puis je le pousse, le divan, tout à fait dans le coin, et je fais mettre une lampe électrique au-dessus…

— Chouette ! ça fera maison de passe ! dit Brague gravement.

— Que tu es bête !… Et puis, enfin, j’ai un tas de choses à faire. Il y a si longtemps que je ne m’occupe pas de mon chez moi…

— Bien sûr ! acquiesce Brague, pince-sans-rire… Et pour qui tout ça ?

— Comment, pour qui ? Pour moi, tiens !

Brague se détourne un instant du miroir, montre une figure où l’œil droit, seul frotté de bleu, semble porter le cerne d’un pochon formidable :

— Pour toi ? pour toi toute seule ?… Tu m’excuseras, mais je trouve ça plutôt… gourde ! Et puis, penses-tu que je vais laisser dormir l’Emprise ? Attends-toi bien à un de ces départs pour les établissements de premier ordre de la province et de l’étranger… D’ailleurs, Salomon, l’agent, m’a dit que je te fasse signe de passer chez lui.

— Oh ! déjà ?

Brague, péremptoire, hausse les épaules :

— Oui, oui, je la connais ! « Oh ! déjà ! » Et puis si je te disais qu’il n’y a rien à faire, tu serais là comme un moustique : « Quand part-on ? quand part-on ? » Vous êtes bien toutes les mêmes, les gonzesses !

— Il me semble ! approuve une voix mélancolique derrière nous, — celle de Bouty.

Il a encore maigri depuis le mois dernier, Bouty, et il « fatigue » de plus en plus. Je le regarde à la dérobée, pour ne pas le blesser ; mais que deviner sous ce masque rouge aux yeux bordés de blanc ?… Nous écoutons, muets, la voix de Jadin au-dessus de nous :

Ah ! ah ! petite Muguet-et-te,
Ah ! ah ! viens donc, s’il te plaît,
Que j’te mette
Mon p’tit bou-quet de muguet !

Le compositeur de la Valse du Muguet, homme de métier et d’expérience, a, grivoisement et habilement, césuré le dernier vers du refrain…

— Alors, c’est dans quatre jours qu’on se les met ? interroge brusquement le petit comique en relevant la tête.

— C’est dans quatre jours… Je me plaisais bien, ici. On est si tranquille…

— Oh ! si tranquille ! proteste Bouty, sceptique. Y a des endroits encore plus tranquilles. Vous n’aurez pas de peine à trouver mieux. Je ne dis pas de mal du public, mais c’est un peu gouape tout de même… Je sais bien, répond-il à mon geste d’indifférence, qu’on peut se tenir à sa place partout. Mais quand même… Tenez, écoutez-les gueuler ? Pensez-vous qu’une femme, j’entends une femme jeune, qu’a pas d’idées, qu’est portée à la rigolade et à la bombe, peut prendre là-dedans l’habitude de se tenir ?… J’entends : une louftingue, une bombeuse, comme Jadin, par exemple…

Ah ! pauvre petit Bouty, en qui l’amour souffrant éveille une aristocratie soudaine, et le mépris de ce public qui vous fête, vous cherchez et vous trouvez à Jadin une excuse, et vous inventez, tout seul, la théorie de l’Influence des milieux… à laquelle je ne crois pas !…

Les danseurs russes sont partis, Antonieff, — le « grand-duc », — et ses chiens sont partis. Où ? On ne sait pas. Aucun de nous n’a eu la curiosité de s’en informer. D’autres numéros sont venus prendre leur place, engagés qui pour sept jours, qui pour quatre jours, car la revue immine. Je croise, sur le plateau, dans le couloir, des figures nouvelles, avec qui j’échange un demi-sourire, un haussement de sourcils, en manière de bonjour familier et discret…

De l’ancien programme, on n’a gardé que nous, et puis Jadin, qui créera — Seigneur ! — des rôles dans la revue, et Bouty… Nous causons mélancoliquement, le soir, en vétérans de l’Empyrée-Clichy que le départ d’un jeune régiment aurait oubliés…

Où retrouverai-je ceux que j’ai connus ici ? À Paris, à Lyon, à Vienne ou à Berlin ?… Peut-être jamais, peut-être nulle part. Le cabinet de Salomon, l’agent, nous rassemblera cinq minutes, avec des éclats de voix, des poignées de main cabotines, juste le temps de savoir que nous existons, de lancer le « Qu’est-ce que vous faites ? » indispensable, d’apprendre que « ça boulotte » ou que « ça ne se dessine pas ».

Ça ne se dessine pas… C’est sous cette périphrase vague qu’ils déguisent, mes compagnons errants, la panne, l’arrêt forcé, l’embarras d’argent, la misère… Ils n’avouent jamais, gonflés, soutenus par cette vanité héroïque qui me les rend chers…

Quelques-uns, poussés à bout, trouvent à remplir un petit rôle dans un vrai théâtre et, chose singulière, ne s’en vantent pas. Ils y attendent, patients, obscurs, le retour de la veine, l’engagement au music-hall, l’heure bénie qui les reverra sous la jupe à paillettes, sous le frac qui sent la benzine, affronter de nouveau le halo du projecteur, dans leur répertoire !

« Non, ça ne se dessine pas », me diront quelques-uns, et ils ajouteront :

— Je rapplique au ciné.

Le cinématographe, qui menaça de la ruine les humbles artistes de caf’conc’, les sauve à présent. Ils s’y plient à un labeur anonyme et sans gloire, qu’ils n’aiment pas, qui dérange leurs habitudes, change leurs heures de repas, de flânerie et de travail. Des centaines en vivent, aux époques de chômage, plusieurs s’y enrichissent. Mais, si le « ciné » regorge de figuration et de vedettes, que faire ?

— Ça ne se dessine pas… non, ça ne se dessine pas…

On jette la phrase d’un air à la fois détaché et sérieux, sans insister, sans larmoyer, la main balançant le chapeau ou une paire de vieux gants. On plastronne, la taille serrée dans un pardessus juponné à l’avant-dernière mode, — car l’essentiel, l’indispensable, ce n’est pas d’avoir un complet propre, c’est de posséder un pardessus « un peu là », qui couvre tout : gilet élimé, veston avachi, pantalon jauni aux genoux, — un pardessus tape-à-l’œil, épatant, qui fait impression sur le directeur ou sur l’agent, qui permet, enfin, de lancer crânement, en rentier, le « Ça ne se dessine pas » !

Où serons-nous, le mois qui vient ?… Le soir, Bouty rôde, désemparé, dans le couloir des loges, toussote, jusqu’à ce que j’entr’ouvre ma porte pour l’inviter à s’asseoir un instant chez moi. Il insinue ses reins de chien maigre sur une frêle chaise, dont la peinture blanche s’écaille, et ramène ses pieds sous lui pour ne pas gêner mes mouvements. Brague vient nous rejoindre et s’accroupit en romanichel, le derrière au chaud, sur le tuyau du calo. Debout entre eux, j’achève de me vêtir, et ma jupe rouge, brodée de dessins jaunes, les évente au passage… Nous n’avons pas envie de parler, mais nous bavardons, luttant contre un sourd besoin de nous taire, de nous serrer les uns contre les autres et de nous attendrir…

C’est Brague qui conserve le mieux son activité curieuse et lucide, son appétit commercial de l’avenir. L’avenir, pour moi, ici ou là… Mon goût tardif, — acquis, un peu artificiel, — des déplacements et du voyage fait bon ménage avec un fatalisme foncier et paisible de petite bourgeoise. Bohême désormais, oui, et que les tournées ont menée de ville en ville, — mais bohême ordonnée, attentive à recoudre elle-même ses nippes bien brossées ; — bohême qui porte presque toujours sur elle sa mince fortune ; — mais, dans le petit sac en peau de daim, les sous sont d’un côté, l’argent blanc de l’autre, l’or caché précieusement dans une pochette à secret…

Vagabonde, soit, mais qui se résigne à tourner en rond, sur place, comme ceux-ci, mes compagnons, mes frères… Les départs m’attristent et m’enivrent, c’est vrai, et quelque chose de moi se suspend à tout ce que je traverse, — pays nouveaux, ciels purs ou nuageux, mers sous la pluie couleur de perle grise, — s’y accroche si passionnément qu’il me semble laisser derrière moi mille et mille petits fantômes à ma ressemblance, roulés dans le flot, bercés sur la feuille, dispersés dans le nuage… Mais un dernier petit fantôme, le plus pareil de tous à moi-même, ne demeure-t-il pas assis au coin de ma cheminée, rêveur et sage, penché sur un livre qu’il oublie de lire ?…


Chapitre IX
Question à méditer

Personnages

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