Encore un dimanche !… Et, comme le froid clair a succédé au froid noir, nous avons pris notre récréation hygiénique, la chienne et moi, au Bois, entre onze heures et midi, — après le déjeuner, il y a matinée… Cette bête me ruine. Sans elle, je pourrais atteindre le Bois en métro, mais elle me donne du plaisir pour mes trois francs de taxi. Noire comme une truffe, elle reluit au soleil, astiquée à la brosse et au chiffon de flanelle, et le bois tout entier lui appartient, qu’elle possède à grand bruit de ronflements porcins, d’aboiements parmi les feuilles sèches remuées…
Beau dimanche et joli Bois de Boulogne ! C’est notre forêt, notre parc, à Fossette et à moi, vagabondes citadines qui ne connaissons plus guère la campagne, sauf l’été… Fossette court plus vite que moi, mais je marche plus vite qu’elle, et, quand elle ne joue pas « au train de ceinture », les yeux saillants et fous, la langue dehors, elle me suit à une allure traquenardeuse, un petit trot galopé et décousu qui fait rire les gens.
Le fin brouillard rose filtre le soleil, un soleil dépoli qu’on peut admirer en face… Des pelouses découvertes monte un encens tremblant et argenté, qui fleure le champignon. La voilette colle à mon nez, et tout mon corps réchauffé par la course, cinglé par le froid, s’élance… En vérité, qu’y a-t-il de changé en moi, depuis ma vingtième année ? Par une telle matinée d’hiver, au plus beau de l’adolescence, je n’étais ni plus solide, ni plus élastique, ni plus animalement heureuse ?…
Hélas ! je puis le croire, tant que dure ma course à travers le Bois… Au retour, c’est ma fatigue qui me détrompe. Ce n’est plus la même fatigue. À vingt ans, j’aurais joui sans arrière-pensée de ma passagère lassitude, dans un demi-songe assoupi. La fatigue, aujourd’hui, commence à me devenir amère et comparable à une tristesse du corps…
Fossette est née chienne de luxe et cabotine : le plateau la passionne, et elle a la manie de vouloir monter dans toutes les automobiles de maître… C’est pourtant Stéphane-le-Danseur qui me l’a vendue, et Fossette n’a pas fait de stage chez une actrice fortunée. Stéphane-le-Danseur est un camarade. Il travaille en ce moment dans ma « boîte », à l’Empyrée-Clichy. Ce Gaulois blond, que la tuberculose ronge un peu tous les ans, voit fondre ses biceps, ses cuisses roses qu’un duvet d’or irise, les beaux pectoraux dont il était justement fier. Déjà il a dû quitter la boxe pour la danse et le skating à roulettes… Il rinke ici sur la scène inclinée ; entre temps, il s’est « mis » professeur de danse — il élève aussi des bouledogues d’appartement. Il tousse beaucoup cet hiver. Souvent, le soir, il entre dans ma loge, tousse, s’assied et me propose l’achat d’ « une chienne bull bringée gris, toute beauté, qui n’a pas eu le premier prix cette année pour une question de jalousie… »
Pauvre type !… Justement, j’arrive aujourd’hui au corridor souterrain percé de box carrés, qui mène à ma loge, au moment où Stéphane-le-Danseur quitte le plateau. Mince à la taille, large aux épaules, serré dans son dolman polonais vert-myrte bordé de faux chinchilla, la toque de fourrure sur l’oreille, c’est encore un beau miroir à femelles que ce gars-là, avec ses yeux bleus et ses joues frottées de rose… Mais il maigrit, il maigrit lentement, et ses succès féminins hâtent son mal…
— Salut !
— Salut, Stéphane ! Du monde ?
— Et comment ! Je me demande ce qu’ils f… ici, ces c…-là, quand il fait si beau à la campagne… Dites donc, vous n’auriez pas besoin… on m’a parlé d’une chienne shipperke qui pèse six cents grammes… une occasion que j’aurais par une connaissance…
— Six cents grammes !… merci, mon appartement est trop petit !
Il veut bien rire et n’insiste pas. Je les connais, les chiennes shipperkes de six cents grammes que vend Stéphane ! Elles pèsent dans les trois kilos. Ce n’est pas de la malhonnêteté, c’est du commerce.
Qu’est-ce qu’il fera, Stéphane-le-Danseur, quand il en sera à son dernier poumon, quand il ne dansera plus, quand il ne pourra plus coucher avec des petites bonnes femmes qui lui paient des cigares, des cravates et des apéritifs ?… Quel hôpital, quel asile recueillera sa belle carcasse vidée ?… Ah ! que tout cela n’est pas gai, et que c’est donc insupportable, la misère de tant de gens !…
— Salut, Bouty ! Salut, Brague !… On n’a pas de nouvelles de Jadin ?
Brague hausse les épaules, sans répondre, absorbé par le fignolage de ses sourcils, qu’il dessine en violet foncé parce que « ça fait plus féroce ». Il a un certain bleu pour les rides, un certain rouge orangé pour le dedans des lèvres, une certaine ocre pour le fond de teint, un certain carmin sirupeux pour le sang qui coule, et surtout un certain blanc pour les masques de Pierrot « dont je ne donnerais pas, assure-t-il, la recette à mon propre frère ! » D’ailleurs, il dose fort adroitement sa petite manie polychrome, et je ne connais pas d’autre ridicule à ce mime intelligent, presque trop consciencieux.
Bouty, tout maigre dans son flottant vêtement à carreaux, me fait un signe mystérieux.
— Je l’ai vue, moi, la môme Jadin. Je l’ai vue au boulevard, avec un type. Elle avait des plumes comme ça ! et puis un manchon comme ça ! et une gueule à s’emm…er à cent francs de l’heure !
— Si elle les touche, les cent francs de l’heure, elle n’a pas à se plaindre ! interrompt Brague, logique.
— Je ne te dis pas, mon vieux. Mais elle ne restera pas au boulevard ; c’est une fille qui ne connaît rien à l’argent. Il y a longtemps que je la suis, moi, Jadin ; sa mère et elle demeuraient dans ma cour…
De ma loge ouverte, en face de celle de Brague, je vois le petit Bouty, qui s’est tu brusquement sans achever sa phrase. Il a posé son demi-litre de lait cacheté, pour le tiédir, sur le tuyau du « calo » qui traverse les loges à ras de terre. Sa figure grimée en rouge brique et blanc craie ne laisse pas deviner grand’chose de son vrai visage ; pourtant, il me semble bien que ce pauvre petit Bouty, depuis le départ de Jadin, se déprime davantage…
Pour blanchir et poudrer mes épaules, mes genoux truffés de « bleus », — Brague n’y va pas de main morte quand il me jette à terre ! — je ferme la porte, assurée d’ailleurs que Bouty ne dira rien de plus. Comme les autres, — comme moi-même, — il ne parle presque jamais de sa vie privée. C’est ce silence, cette pudeur obstinée qui m’abusa sur ses camarades, à mes débuts au music-hall. Les plus expansifs, les plus vaniteux parlent de leurs succès, de leurs ambitions artistiques, avec l’emphase et le sérieux obligatoires ; les plus méchants vont jusqu’au débinage de la « boîte » et des copains ; les plus bavards ressassent des blagues de plateau et d’atelier, — un sur dix, au plus, éprouve le besoin de dire : « J’ai une femme, j’ai deux gosses, — ma mère est malade, — je suis bien tourmenté de ma petite amie… »
Le silence qu’ils gardent sur leur vie intime ressemble à une manière polie de vous dire : « Le reste ne vous regarde pas. » Le blanc-gras ôté, le foulard et le chapeau remis, ils se séparent, disparaissent avec une promptitude où je veux discerner autant de fierté que de discrétion. Fiers, ils le sont presque tous, et pauvres : le « camarade-tapeur » est, au music-hall, une exception. Ma muette sympathie, qui, depuis trois ans, s’éclaire et s’informe, s’attache à eux tous, sans en préférer aucun.
Les artistes de café-concert… Qu’ils sont mal connus, et décriés, et peu compris ! Chimériques, orgueilleux, pleins d’une foi absurde et surannée dans l’Art ; eux seuls, eux, les derniers, osent encore déclarer, avec une fièvre sacrée :
— Un artiste ne doit pas… un artiste ne peut accepter… un artiste ne consent pas…
Fiers, certes, car, s’ils ont aux lèvres, souvent, un « Cochon de métier ! » ou « Saloperie de vie ! » je n’ai jamais entendu l’un d’eux soupirer : « Je suis malheureux… »
Fiers et résignés à n’exister que pendant une heure sur vingt-quatre ! Car l’injuste public, même s’il les applaudit, les oublie après. Un journal pourra veiller, avec une sollicitude indiscrète, sur l’emploi du temps de Mlle X… du Français, dont les opinions sur la mode, la politique, la cuisine et l’amour occuperont chaque semaine l’oisiveté du monde entier… mais, pauvre petit Bouty intelligent et tendre, qui donc daignera se demander ce que vous faites, ce que vous pensez, ce que vous taisez, quand l’obscurité vous a ressaisi et que vous filez le long du boulevard Rochechouart, vers minuit, presque transparent de minceur dans votre long paletot « genre anglais » qui vient de la Samaritaine ?…
Pour la vingtième fois, je me rabâche, à moi toute seule, ces choses pas gaies. Et mes doigts, pendant ce temps, font alertement, inconsciemment, leur besogne habituelle : blanc-gras, rose-gras, poudre, rose sec, bleu, marron, rouge, noir… Je termine à peine, lorsqu’une griffe dure gratte le bas de ma porte. J’ouvre tout de suite, car c’est la patte quémandeuse d’une petite terrière brabançonne qui « travaille » dans la première partie du spectacle.
— Te voilà, Nelle !
Elle entre, assurée, sérieuse comme une employée de confiance, et me laisse caresser ses petits reins tout fiévreux de l’exercice, pendant que ses dents, un peu jaunies par l’âge, effritent un gâteau sec.
Nelle est rouquine de poil, luisante, avec un masque noir d’ouistiti où brillent de beaux yeux d’écureuil.
— Tu veux encore un gâteau, Nelle ?
Bien élevée, elle accepte, sans sourire. Derrière elle, dans le couloir, sa famille l’attend. Sa famille, c’est un grand homme sec, silencieux, impénétrable, et qui ne parle à personne, plus deux colleys blancs, courtois, qui ressemblent à leur maître. D’où vient cet homme-là ? Quels chemins l’ont amené jusqu’ici, lui et ses colleys, pareils à trois princes déchus ? Son coup de chapeau, son geste, sont d’un homme du monde, comme sa longue figure coupante… Mes camarades, peut-être divinateurs, l’ont baptisé « l’Archiduc ».
Il attend, dans le couloir, que Nelle ait fini son gâteau. Il n’y a rien de plus triste, de plus digne, de plus dédaigneux, que cet homme et ses trois bêtes, orgueilleusement résignés à leur sort de vagabonds.
— Adieu, Nelle…
Je ferme la porte, et les sonnailles de la petite chienne s’éloignent… La reverrai-je ? c’est ce soir la fin d’une quinzaine, et peut-être la fin d’un stage pour « Antonieff et ses chiens »… Où vont-ils ? où brilleront les beaux yeux marrons de Nelle, qui me disent si clairement : « Oui, tu me caresses… oui, tu m’aimes… oui, tu as pour moi une boîte de gâteaux secs… mais demain, ou le jour d’après, nous partirons !… Ne me demande rien de plus que ma politesse de petite chienne gentille, qui sait marcher sur ses pattes de devant et faire le saut périlleux. Comme le repos et la sécurité, la tendresse est pour nous un luxe inaccessible… »
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