La Vagabonde

La Vagabonde
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Chapitre III

Colette

Colette

La Vagabonde

Roman
Année de parution : 1910

Chapitre III

Nous tournons. Je mange, je dors, je marche, je mime et je danse. Point d’entrain, mais point d’effort. Un seul instant de fièvre dans toute la journée : celui où je demande, chez la concierge du music-hall, s’il y a « du courrier » pour moi ? Je lis mes lettres en affamée, accotée au chambranle graisseux de l’entrée des artistes, dans le fétide courant d’air qui sent la cave et l’ammoniaque… L’heure qui suit en est plus lourde, quand il n’y a plus rien à lire, quand j’ai déchiffré la date du timbre, et retourné l’enveloppe, comme si j’espérais en voir tomber une fleur, une image…

Je ne fais pas attention aux villes où nous jouons. Je les connais et ne me soucie pas de les reconnaître. Je m’accroche à Brague, qui reprend possession de ces « patelins » familiers, — Reims, Nancy, Belfort, Besançon, — en conquérant débonnaire…

— Tu as vu ? la petite gargote est toujours au coin du quai : je parie qu’ils me reconnaissent, quand on ira ce soir bouffer la saucisse au vin blanc !

Il respire largement, se jette dans les rues avec une joie de vagabond, et flâne aux boutiques, et grimpe aux cathédrales. Je l’escorte, moi qui le précédais l’an passé. Il me traîne dans son ombre, et quelquefois nous remorquons aussi le Vieux Troglodyte, qui, d’habitude, s’en va seul, efflanqué, minable sous son veston mince et son pantalon trop court… Où couche-t-il ? où mange-t-il ? je l’ignore. Brague, questionné, m’a répondu brièvement :

— Où il veut. Je ne suis pas sa bonne !

L’autre soir, à Nancy, j’ai aperçu le Troglodyte dans sa loge. Debout, il mordait dans un pain d’une livre et tenait délicatement entre deux doigts une tranche de fromage de tête. Ce repas de pauvre, et le vorace mouvement de ses mâchoires… J’en eus le cœur serré et j’allai trouver Brague :

— Brague, est-ce que le Troglodyte a de quoi vivre en tournée ? Il gagne bien quinze francs, n’est-ce pas ? Pourquoi ne se nourrit-il pas mieux ?

— Il fait des économies, répondit Brague. Tout le monde fait des économies en tournée ! Tout le monde n’est pas Vanderbilt ou Renée Néré, pour se coller des chambres à cent sous et des cafés au lait servis dans la taule ! Le Troglodyte me doit son costume de scène que je lui ai avancé : il me le paye une thune par jour. Dans vingt jours, il pourra bouffer des huîtres et se laver les pieds dans du cocktail, s’il veut. Ça le regarde.

Ainsi tancée, je me suis tue… Et je « fais des économies », moi aussi, par habitude d’abord, et puis pour imiter mes compagnons, pour n’exciter ni leur jalousie, ni leur mépris. Est-ce l’amie de Max, cette dîneuse que reflète la glace enfumée d’une « brasserie lorraine », cette voyageuse aux yeux cernés, un grand voile noué sous le menton, et tout entière, — du chapeau aux bottines, — couleur de route, avec l’air indifférent, calme et insociable, de ceux qui ne sont ni d’ici ni d’ailleurs ? Est-ce l’amante de Max, la claire amante qu’il étreignait, demi nue dans un kimono rose, cette comédienne fatiguée qui s’en vient, en corset et en jupon, chercher dans la malle de Brague la chemise, le linge du lendemain, et ranger ses frusques pailletées ?…

Chaque jour, j’attends la lettre de mon ami. Chaque jour, elle me console et me déçoit tout ensemble. Il écrit simplement, mais, — cela se devine, — sans facilité. Sa belle écriture fleurie retarde l’élan de sa main. Et puis sa tendresse le gêne, et sa tristesse, il s’en plaint avec ingénuité : « Quand je t’aurai dit cent fois que je t’aime, et que je t’en veux terriblement de m’avoir quitté, que te dirai-je ? Ma femme chérie, mon petit bas-bleu de femme, vous allez vous moquer de moi, mais ça m’est bien égal… Mon frère va partir pour les Ardennes, et je l’accompagne : écris-moi aux Salles-Neuves, chez Maman. Je m’en vais toucher de l’argent, — de l’argent pour nous, pour notre ménage, petite aimée ! »

Il me raconte ainsi ses faits et gestes, sans commentaires, sans guirlandes. Il m’associe à sa vie, et m’appelle sa femme… Sa chaude sollicitude m’arrive, il s’en doute, toute refroidie sur ce papier, traduite en une écriture bien équilibrée : si loin, de quel secours nous sont les mots ? Il faudrait… je ne sais… il faudrait quelque fougueux dessin, tout embrasé de couleurs…


Chapitre III
Question à méditer

Personnages

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