La Vagabonde

La Vagabonde
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Chapitre IX

Colette

Colette

La Vagabonde

Roman
Année de parution : 1910

Chapitre IX

Il va falloir que je parle à Margot, que je lui avoue l’événement, ce coup de soleil qui embrase ma vie… Car, c’en est fait, nous nous aimons. C’en est fait et, d’ailleurs, j’y suis résolue. J’ai envoyé au diable tous mes souvenirs-et-regrets, et ma manie, comme je dis, du filigrane sentimental, et mes si, mes car, mes mais, mes cependant

Nous nous voyons à toute heure, il m’entraîne, m’étourdit de sa présence, m’empêche de penser. Il décide, il ordonne presque, et je lui fais, en même temps que l’hommage de ma liberté, celui de mon orgueil, puisque je tolère qu’arrive chez moi une abondance gaspilleuse de fleurs, de fruits de l’été prochain, — et je porte, épinglée à mon cou, une fléchette scintillante, comme fichée dans ma gorge, toute saignante de rubis.

Et pourtant nous ne sommes pas amants ! Patient désormais, Max s’impose et m’impose des fiançailles étrangement déprimantes, qui, en moins d’une semaine, nous ont déjà un peu maigris et alanguis. Ce n’est pas vice, chez lui, c’est coquetterie d’homme qui veut se faire désirer et me laisser en même temps, aussi longtemps que je voudrai, un fallacieux « libre arbitre »…

Il ne me reste pas grand’chose à souhaiter, d’ailleurs… Et je ne tremble à présent que devant cette ardeur ignorée, jaillie de moi au premier contact, toujours sauvagement prête à lui obéir… L’heure qui nous joindra tout à fait, oui, il a raison de la retarder. Je sais à présent tout ce que je vaux, et la magnificence du don qu’il recevra. Son espoir le plus exaspéré, je le dépasserai, j’en suis sûre ! Qu’il grappille, un peu, son verger, s’il veut…

Et il veut souvent. Pour mon plaisir et pour mon inquiétude, le hasard a mis, en ce grand garçon d’une beauté simple et symétrique, un amant subtil, créé pour la femme, et si divinateur que sa caresse semble penser en même temps que mon désir. Il me fait songer, — j’en rougis, — au mot d’une luxurieuse petite camarade de music-hall, qui me vantait l’habileté d’un nouvel amant : « Ma chère, on ne ferait pas mieux soi-même ! »

Mais… il va falloir que j’avertisse Margot ! Pauvre Margot que j’oublie… Quant à Hamond, il a disparu. Il sait tout, grâce à Max, et s’écarte de ma demeure comme un parent discret…

Et Brague ! Oh ! la tête de Brague à notre dernière répétition ! Sa plus belle grimace de Pierrot accueillit mon arrivée dans l’automobile de Max, mais il ne dit rien encore. Il témoigna même d’une courtoisie singulière et imméritée, car je fus, ce matin-là, gaffeuse, absente, prompte à rougir et à m’excuser. Enfin, il éclata :

— Fous le camp ! Retournes-y ! Prends-en ton content, et ne rapplique ici que quand tu en auras jusque-là !…

Plus je riais, plus il fulminait, pareil à un petit diable asiatique :

— Rigole, va, rigole ! Si tu voyais la gueule que t’as !

— Ma gu… !

— Elle en veut, elle en demande, ta gueule ! Ne lève pas les yeux sur moi, Messaline !… Vous la voyez ! criait-il en prenant à témoin des dieux invisibles : elle montre ces calots-là en plein midi ! et quand je réclame, pour la scène d’amour de la Dryade, d’en mettre tant et plus, et de me mouiller un peu ça, elle vous sort un carafon de première communiante !

— Est-ce que ça se voit vraiment ? demandais-je à Max qui me ramenait chez moi.

Le miroir, — le même qui refléta, l’autre soir, ma glorieuse figure de défaite, — encadre un visage effilé, au sourire défiant de renard aimable. Je ne sais quelle flamme, pourtant, y passe et repasse, le fardant, si je puis dire, d’une jeunesse harassée…

J’avouerai donc tout à Margot : ma rechute, mon bonheur, le nom de celui que j’aime… Il m’en coûte. Margot n’est pas la femme du « Je te l’avais bien dit ! » mais je crois que je vais, sans qu’elle le manifeste, l’attrister, la décevoir. « Chatte échaudée, tu retourneras à la chaudière ! » Certes, j’y retourne, et de quel cœur !…

Je trouve Margot immuablement pareille à elle-même dans le grand atelier où elle dort, se nourrit, et élève ses chiens brabançons. Grande, droite, en blouse moscovite et longue veste noire, elle penche sa pâle figure aux joues romaines, ses rudes cheveux gris coupés au-dessous de l’oreille, sur un panier où remue un petit avorton jaune, un minuscule chien en chemise de flanelle qui lève vers elle un front bossué de bonze, de beaux yeux implorants d’écureuil… Autour de moi jappent et frétillent six bestioles effrontées, qu’un claquement de fouet précipite dans leurs niches de paille.

— Comment, Margot, encore un brabançon ? C’est de la passion !

— Ah ! Dieu, non ! dit Margot qui s’assied en face de moi, berçant sur ses genoux la bête malade. Je ne l’aime pas, cette pauvrette-là.

— On vous l’a donnée ?

— Non, je l’ai achetée, — naturellement. Ça m’apprendra à ne plus passer devant le marchand de chiens, cette vieille fripouille d’Hartmann. Si tu avais vu cette brabançonne dans la vitrine, avec sa petite figure de rat malade, et cette épine dorsale en chapelet saillant, et surtout ces yeux… Il n’y a plus guère qu’une chose qui me touche, tu sais, c’est le regard d’un chien à vendre… Alors je l’ai achetée. Elle est à moitié claquée d’entérite ; ça ne se voit jamais chez le marchand : on les dope au cacodylate… Dis-moi, mon enfant, il y a bien longtemps que je ne t’ai vue : tu travailles ?

— Oui, Margot, je répète…

— Ça se voit, tu es fatiguée.

Elle me prend le menton, de son geste familier, pour renverser et attirer mon visage. Troublée, je ferme les yeux…

— Oui, tu es fatiguée… Tu as vieilli, dit-elle d’un ton de voix profond.

— Vieilli !… Oh ! Margot !…

Tout mon secret m’échappe dans ce cri de douleur, avec un flot de larmes. Je me réfugie contre ma sévère amie, qui me caresse l’épaule, avec le « Pauvre petit ! » dont elle rassurait tout à l’heure la brabançonne malade…

— Allons, allons, pauvre petit, allons… Ça va passer. Tiens, voilà de l’eau boriquée pour laver tes yeux. Je venais justement d’en faire pour les yeux de Mirette. Pas avec ton mouchoir ! prends du coton hydrophile… Là !… Pauvre petit, tu as donc bien besoin de ta beauté, en ce moment-ci ?

— Oh ! oui… oh ! Margot…

— « Oh ! Margot ! » Dirait-on pas que je t’ai battue ? Regarde-moi ! Tu m’en veux beaucoup, pauvre petit ?

— Non, Margot…

— Tu sais bien, poursuit-elle de sa voix égale et douce, que tu dois trouver toujours chez moi toute espèce de secours, même le plus cuisant de tous : la vérité… Qu’est-ce que je t’ai dit ? Je t’ai dit : tu as vieilli…

— Oui… Oh ! Margot…

— Allons, ne recommence pas ! Mais tu as vieilli cette semaine ! tu as vieilli aujourd’hui ! Demain, ou dans une heure, tu auras cinq ans de moins, dix ans de moins… Si tu étais venue hier, ou demain, je t’aurais dit sans doute : « Tiens, tu as rajeuni ! »

— Songez donc, Margot, j’ai bientôt trente-quatre ans !

— Plains-toi ! j’en ai cinquante-deux.

— Ce n’est pas la même chose. Margot, j’ai tant besoin d’être jolie, d’être jeune, d’être heureuse… J’ai… Je…

— Tu as un amant ?

Sa voix est toujours douce, mais l’expression de son visage a changé légèrement.

— Je n’ai pas d’amant, Margot ! Seulement, il est hors de doute que… je vais en avoir un. Mais… je l’aime, vous savez !

Cette manière de niaise excuse égaie Margot.

— Ah ! tu l’aimes ?… Lui aussi t’aime ?

— Oh !

D’un geste orgueilleux, je garantis mon ami du moindre soupçon.

— C’est bien. Et… quel âge a-t-il ?

— Juste mon âge, Margot : tout près de trente-quatre ans.

— C’est… c’est bien.

Je ne trouve plus rien à ajouter. Je suis affreusement gênée. J’espérais, le premier embarras passé, bavarder ma joie, raconter tout de mon ami, la couleur de ses yeux, la forme de ses mains, sa bonté, son honnêteté…

— Il est… il est très gentil, vous savez, Margot… risqué-je timidement.

— Tant mieux, mon enfant. Vous avez des projets tous deux ?

— Des projets ? non… Nous n’avons encore pensé à rien… On a le temps…

— C’est juste : on a bien le temps… Et la tournée, qu’est-ce qu’elle devient dans tout ça ?

— Ma tournée ? Eh bien ! Ça n’y change rien.

— Tu emmènes ton… ton individu ?

Je ne puis, tout humide de larmes, m’empêcher de rire : Margot désigne mon ami avec une discrétion dégoûtée, comme si elle parlait de quelque chose de sale !

— Je l’emmène, je l’emmène… c’est-à-dire… À la vérité, Margot, je n’en sais rien. Je verrai…

Ma belle-sœur hausse les sourcils :

— Tu n’en sais rien ! tu n’as pas de projets ! tu verras !… Vous êtes étonnants, ma parole ! À quoi pensez-vous donc ? Vous n’avez pourtant que ça à faire : projeter, préparer votre avenir !

— L’avenir… Oh ! Margot, je ne l’aime pas ! Préparer l’avenir ! Brr… Il se prépare bien tout seul, et il arrive si vite…

— Est-il question d’un mariage, ou d’un collage ?

Je ne réponds pas tout de suite, gênée, pour la première fois, par le vocabulaire assez cru de la chaste Margot…

— Il n’est question de rien… On fait connaissance tous les deux, on s’apprend…

— On s’apprend !

Margot m’observe, la bouche pincée, avec une cruelle gaîté dans ses petits yeux lumineux.

— On s’apprend !… Je vois : c’est la période où l’on parade l’un pour l’autre, hein ?

— Je vous assure, Margot, nous ne paradons guère, dis-je en me forçant à sourire. Ce jeu-là est bon pour de tout jeunes amants, et nous ne sommes plus, lui ni moi, de tout jeunes amants.

— Raison de plus ! réplique Margot, impitoyable. Vous avez plus de choses à vous cacher… Ma petite, ajoute-t-elle doucement, tu sais bien qu’il faut rire de ma manie. Le mariage m’apparaît comme une chose si monstrueuse ! T’ai-je assez fait rire en te racontant que, dès mes premiers jours de ménage, j’ai refusé de faire chambre commune avec mon mari, parce que je trouvais immoral de vivre aussi près d’un jeune homme étranger à ma famille ! C’est de naissance, que veux-tu ? je ne me corrigerai pas… Tu ne m’as pas amené Fossette aujourd’hui ?

Je fais, comme Margot, effort pour m’égayer :

— Non, Margot. Votre meute lui a fait un si mauvais accueil, la dernière fois !

— C’est vrai. Elle n’est pas brillante, ma meute, en ce moment ! Venez, les éclopées !

Elles ne se le font pas dire deux fois. D’une rangée de niches surgissent, petit troupeau grelottant et misérable, une demi-douzaine de chiens dont le plus gros tiendrait dans un fond de chapeau. Je connais presque tous ceux-ci, sauvés par Margot du « marchand de chiens », arrachés à ce commerce imbécile et malfaisant qui parque, en vitrine, des bêtes malades, gavées ou affamées, alcoolisées… Quelques-unes sont redevenues, chez elle, des animaux sains, gais, robustes ; mais d’autres gardent à jamais l’estomac détraqué, la peau dartreuse, une hystérie indélébile… Margot les soigne de son mieux, découragée de penser que sa charité ne sert à rien et qu’il y aura éternellement des « chiens de luxe » à vendre…

La chienne malade s’est endormie. Je ne trouve rien à dire… Je regarde la grande chambre qui a toujours l’air un peu d’une infirmerie, avec ses fenêtres sans rideaux. Sur une table s’alignent des flacons de pharmacie, des bandes roulées, un thermomètre minuscule, une toute petite poire en caoutchouc pour les lavements des chiens. Ça sent la teinture d’iode et le crésyl-Jeyes… J’ai brusquement envie de m’en aller, de retrouver tout de suite, oh ! tout de suite ! ma case étroite et chaude, le divan creusé, les fleurs, l’ami que j’aime…

— Adieu, Margot, je m’en vais…

— Va, mon enfant.

— Vous ne m’en voulez pas trop ?

— De quoi donc ?

— D’être si folle, ridicule, amoureuse enfin… Je m’étais tellement promis…

— T’en vouloir ? Pauvre petit, ça serait bien méchant !… Un nouvel amour… Tu ne dois pas être à la noce… Pauvre petit !…

J’ai hâte de revenir chez moi. Je me sens gelée, contractée, et si triste !… C’est égal, ouf ! c’est fait : j’ai tout dit à Margot. J’ai reçu la douche que j’attendais, et je cours me sécher, m’ébrouer, m’épanouir à la flamme… Ma voilette, baissée, cache les traces de mon chagrin, et je cours, — je cours vers lui !


Chapitre IX
Question à méditer

Personnages

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