Nous répétons, depuis quelques jours, une nouvelle pantomime, Brague et moi. Il y aura une forêt, une grotte, un vieux troglodyte, une jeune hamadryade, un faune dans la force de l’âge.
Le faune, c’est Brague, la nymphe forestière, c’est moi, — quant au vieux troglodyte, il n’en est pas encore question. Son rôle est épisodique, et, pour le jouer, dit Brague, « j’ai un petit salopin de dix-huit ans, dans mes élèves, qui fera tout à fait préhistorique ! »
On veut bien nous prêter la scène des Folies, le matin, de dix à onze heures, pour les répétitions. Débarrassée de ses toiles de fond, la profonde scène nous montre tout son plateau nu. Qu’il y fait triste, qu’il y fait gris lorsque j’arrive, sans corset, un chandail en guise de blouse, et culottée de satin noir sous la jupe courte !…
J’envie Brague d’être, à toute heure, si pareil à lui-même, éveillé, noiraud, autoritaire… Je lutte mollement contre le froid, l’engourdissement, l’écœurement de cette atmosphère mal purgée des relents de la nuit, qui sent encore l’humanité et le punch aigre… Le chaudron des répétitions épèle la musique neuve, mes mains s’agrippent l’une à l’autre et tardent à se quitter, mon geste est court, près du corps, mes épaules remontent frileusement, je me sens médiocre, gauche, perdue…
Brague, accoutumé à mon inertie matinale, a pénétré aussi le secret de la guérir. Il me harcèle sans relâche, court autour de moi comme un ratier, prodigue de brefs encouragements, des exclamations claquantes qui me cinglent…
De la salle monte une fumée de poussière : c’est l’heure où les garçons poussent dehors, avec la boue séchée sur les tapis, le petit fumier de la soirée précédente : papiers, noyaux de cerises, mégots, crotte des souliers…
Au troisième plan, — car on nous prête seulement une tranche de scène, une passerelle large de deux mètres environ, — une troupe d’acrobates travaille sur son épais tapis : ce sont de beaux Allemands roses au poil blond, silencieux et âpres à la besogne. Ils ont de sordides maillots de travail, et, dans les intervalles de leur numéro, leur repos, leurs jeux sont encore exercice ; deux d’entre eux cherchent, avec des rires endormis, un miracle d’équilibre irréalisable… qu’ils réussiront peut-être le mois prochain. À la fin de la séance, ils se tiennent, très graves, autour de la périlleuse éducation du plus jeune de la troupe, un bambin à figure de fillette sous de longues boucles blondes, qu’on lance en l’air, qu’on reçoit sur un pied, sur une main, un aérien petit être qui semble voler, ses boucles tendues horizontalement derrière lui, ou dressées toutes droites comme une flamme au-dessus de sa tête, tandis qu’il retombe, les pieds joints et pointus, les bras collés au corps…
— Au temps ! crie Brague. Tu l’as encore raté, ton mouvement ! En voilà une répétition à la mords-moi-le-jonc ! Tu ne peux donc pas être à ce que tu fais ?
C’est difficile, je l’avoue. Au-dessus de nous voltigent maintenant, sur trois trapèzes, des gymnastes qui échangent des appels aigus, des cris d’hirondelles… L’éclair nickelé des trapèzes de métal, le grincement, sur les barres polies, des mains colophanées, toute cette dépense, autour de moi, de force élégante et souple, ce mépris méthodique du danger m’exaltent, m’échauffent, à la fin, d’une contagieuse émulation… Et c’est alors, hélas ! qu’on nous déloge, quand je commençais à sentir sur moi, comme une parure soudain revêtue, la beauté de mon geste achevé, la justesse d’une expression d’épouvante ou de désir…
Galvanisée trop tard, j’use le reste de mon ardeur en rentrant à pied avec Fossette, en qui les répétitions accumulent une rage muette, qu’elle assouvit dehors, sur des chiens plus grands qu’elle. Elle les terrorise, en mime géniale, par une seule convulsion de son masque de dragon japonais, par une grimace abominable qui pousse ses yeux hors de la tête, retrousse les babines et montre, sous leur sanguine doublure, quelques dents blanches plantées de guingois comme les lattes d’une palissade bousculée par le vent.
Grandie dans le métier, Fossette connaît le music-hall mieux que moi-même, trotte dans les sous-sols obscurs, boule le long des couloirs, se guide à l’odeur familière d’eau savonneuse, de poudre de riz et d’ammoniaque… Son corps bringé connaît l’étreinte des bras enduits de blanc de perle ; elle daigne manger le sucre que les figurants raflent dans les soucoupes, au café d’en-bas. Capricieuse, elle exige parfois que je l’emmène, le soir, et, d’autres jours, me regarde partir, roulée en turban dans sa corbeille, avec le mépris d’une rentière qui prend, elle, tout le temps de digérer.
— C’est samedi, Fossette ! Courons ! Hamond sera arrivé avant nous !
Nous avons couru comme deux folles au lieu de prendre un fiacre : c’est que l’air, ce matin, porte une si surprenante et si molle douceur d’avant-printemps… et nous rejoignons Hamond, juste comme il atteint ma case blanche, couleur de beurre sculpté.
Mais Hamond n’est pas seul : il cause sur le trottoir avec… avec Dufferein-Chautel cadet, prénommé Maxime, et dit le Grand-Serin…
— Comment ! c’est encore vous !
Sans lui laisser le temps de protester, j’interroge sévèrement Hamond :
— Vous connaissez M. Dufferein-Chautel ?
— Mais oui ! dit Hamond, paisible. Vous aussi, je vois. Mais, moi, je l’ai connu tout petit. J’ai encore dans un tiroir la photographie d’un gosse à brassard blanc : « Souvenir de la Première Communion de Maxime Dufferein-Chautel, 15 mai 18… »
— C’est vrai, s’écrie le Grand-Serin. C’est maman qui vous l’avait envoyée, parce qu’elle me trouvait si beau !
Je ne ris pas avec eux. Je ne suis pas contente qu’ils se connaissent. Et je me sens humiliée par la grande lumière de midi, avec mes cheveux défrisés sous le bonnet de fourrure, le nez luisant qui demande la poudre, la bouche sèche de soif et de faim…
Je cache sous ma jupe mes bottines de répétition, des bottines lacées, avachies, dont le chevreau écorché montre le bleu, mais qui collent bien à la cheville et dont la semelle amincie est aussi souple que celle d’un chausson de danse… D’autant que le Grand-Serin m’épluche comme s’il ne m’avait jamais vue…
Je refoule une soudaine et puérile envie de pleurer pour lui demander, comme si j’allais le mordre :
— Qu’est-ce qu’il y a ? j’ai du noir sur le nez ?
Il ne se presse pas pour répondre :
— Non… mais… c’est bizarre… quand on ne vous a vue que le soir, on ne croirait jamais que vous avez les yeux gris… Ils paraissent bruns, à la scène.
— Oui, je sais. On me l’a déjà dit. Vous savez, Hamond, l’omelette sera froide. Adieu, Monsieur.
Moi non plus, d’ailleurs, je ne l’avais jamais si bien vu, au grand jour. Ses yeux enfoncés ne sont pas noirs comme je le croyais, mais d’un marron un peu fauve, comme les prunelles des chiens de berger…
Ils n’en finissent plus de se serrer les mains ! Et Fossette, la petite grue ! qui dit « bonjour au Monsieur » avec un sourire d’ogresse fendu jusqu’aux oreilles ! Et le Grand-Serin qui fait, parce que j’ai parlé d’omelette, une figure de pauvre devant le rôti ! S’il attend que je l’invite !…
J’en veux, injustement, à Hamond. Et c’est en silence que j’expédie mon nettoyage superficiel de mains et de museau, avant de rejoindre mon vieil ami dans le petit salon de travail où Blandine dresse le couvert. Car j’ai supprimé, une fois pour toutes, cette pièce triste et inutile qu’on nomme salle à manger, et qu’on habite une heure sur vingt-quatre. Il faut dire que Blandine couche dans l’appartement et qu’une pièce de plus m’eût coûté trop cher…
— Ah ! ah ! vous connaissez Maxime ! s’écrie Hamond, en dépliant sa serviette.
Je l’attendais !
— Moi ? Je ne le connais pas du tout ! J’ai fait un cachet en ville, chez son frère, où je l’ai rencontré. Voilà.
J’omets — pourquoi ? — de mentionner la première entrevue, l’intrusion du Grand-Serin, échauffé, dans ma loge…
— Il vous connaît, lui. Et il vous admire beaucoup. Je le crois même amoureux de vous !
Subtil Hamond ! Je le regarde, avec ce sentiment félin, hilare et sournois, que nous inspire la naïveté masculine…
— Il sait que vous aimez les roses, les bonbons à la pistache. Il a commandé un collier pour Fossette…
Je bondis :
— Il a commandé un collier pour Fossette !… Après tout, ça ne me regarde pas ! dis-je en riant. Fossette est une créature sans moralité : elle acceptera, je l’en sais capable !
— Nous avons parlé de vous, naturellement… je vous croyais très amis…
— Oh !… vous l’auriez su, Hamond.
Mon vieil ami baisse les yeux, flatté dans sa jalousie amicale.
— C’est un très gentil garçon, je vous assure.
— Qui ça ?
— Maxime. J’ai connu sa mère, qui est veuve, en… Voyons, ça doit faire trente… non, trente-cinq…
Et allez donc ! Il me faut subir l’histoire des Dufferein-Chautel, mère et fils… Maîtresse femme… c’est elle qui dirige tout… scieries dans les Ardennes… hectares de forêts… Maxime un peu paresseux… le plus jeune et le plus gâté des fils… beaucoup plus intelligent qu’il ne le paraît… trente-trois ans et demi…
— Tiens ! comme moi !
Hamond se penche vers moi, par-dessus la petite table, avec une attention de miniaturiste :
— Vous avez trente-trois ans, Renée ?
— Hélas !
— Ne le dites pas. On n’en saura rien.
— Oh ! je sais bien qu’à la scène…
— À la ville non plus.
Hamond ne pousse pas plus loin le compliment et reprend l’histoire des Dufferein-Chautel. Je suce des raisins, mécontente. Le Grand-Serin s’insinue chez moi plus que je ne lui ai permis. À cette heure-ci, nous devrions, comme de coutume, Hamond et moi, remuer de mauvais vieux souvenirs, éclos hebdomadairement à l’amer arome de nos tasses fumantes…
Pauvre Hamond ! C’est pour moi qu’il déroge à sa funèbre et chère habitude. Je sais bien que ma solitude le fait trembler ; s’il osait, il me dirait, en paternel entremetteur :
— Voilà l’amant qu’il vous faut, ma chère ! Bonne santé, ne joue pas, ne boit pas, fortune suffisante… Vous me remercierez !
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