La Vagabonde

La Vagabonde
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Chapitre II

Colette

Colette

La Vagabonde

Roman
Année de parution : 1910

Chapitre II

Dijon, le 3 avril.

Oui, oui, je me porte bien. Oui, j’ai trouvé votre lettre ; oui, j’ai du succès… Ah ! mon chéri, sachez toute la vérité ! J’ai sombré, en vous quittant, dans le plus absurde, le plus impatient désespoir. Pourquoi suis-je partie ? Pourquoi vous ai-je quitté ? Quarante jours ! jamais je ne pourrai supporter cela, maintenant ! Et je n’en suis qu’à la troisième ville !

À la troisième ville
Son amant l’habille
En or, en argent…

Hélas ! mon amant, je n’ai besoin ni d’argent, ni d’or, mais seulement de vous. Il a plu sur mes deux premières stations, pour que je savoure mieux mon abominable abandon, entre des murs d’hôtel tendus de chocolat et de beige, dans ces salles à manger en faux chêne que le gaz fait plus sombres !

Vous ignorez l’inconfort, fils gâté de Mme Coupe-Toujours ! Quand nous nous retrouverons, je vous raconterai, pour vous indigner et me faire chérir davantage, les retours à minuit vers l’hôtel, la boîte à maquillage qui pèse au bras las, l’attente sous le brouillard fin, contre la porte, pendant que le garçon de nuit s’éveille lentement, — la chambre affreuse aux draps mal séchés, — l’exigu pot d’eau chaude qui a eu le temps de refroidir… Et je vous ferais partager ces joies quotidiennes ? Non, mon chéri, laissez-moi user ma résistance avant de vous crier : « Viens, je n’en puis plus ! »

Il fait beau sur Dijon, d’ailleurs, et j’accueille timidement ce soleil, comme un cadeau qu’on va me reprendre tout de suite.

Vous m’avez promis de consoler Fossette. Elle est à vous autant qu’à moi. Faites attention qu’elle ne vous pardonnerait pas, en mon absence, une exagération de prévenances. Son tact de chienne bull va jusqu’à la plus délicate austérité sentimentale et s’offense, quand je la délaisse, qu’un tiers affectueux s’aperçoive de son chagrin, fût-ce pour l’en distraire.

Adieu, adieu ! je vous embrasse et je vous aime. Quel froid crépuscule, si vous saviez !… Le ciel est vert et pur comme en janvier, lorsqu’il gèle très fort. Écrivez-moi, aimez-moi, réchauffez votre

Renée.

10 avril.

Ma dernière lettre a dû vous faire de la peine. Je ne suis pas contente de moi, — ni de vous. Votre belle écriture est grasse et ronde, et pourtant élancée, élégante et frisée, comme cette plante qu’on nomme chez nous l’ « osier fleuri » ; elle remplit quatre pages, huit pages, de quelques « je t’adore », de malédictions amoureuses, de grands regrets tout brûlants. Cela se lit en vingt secondes ! et je suis sûre que, de bonne foi, vous croyez m’avoir écrit une longue lettre ? Et puis, vous n’y parlez que de moi !…

Mon chéri, je viens de traverser, sans m’y arrêter, un pays qui est le mien, celui de mon enfance. Il m’a semblé qu’une longue caresse me couvrait le cœur… Un jour, promets-le-moi, nous y viendrons ensemble ? Non, non ! qu’est-ce que j’écris là ? nous n’y viendrons pas ! Vos forêts d’Ardennes humilieraient, dans votre souvenir, mes taillis de chênes, de ronces, d’alisiers, et vous ne verriez point, comme moi, trembler au-dessus d’eux, ni sur l’eau ténébreuse des sources, ni sur la colline bleue que la haute fleur du chardon décore, le mince arc-en-ciel qui sertit, magiquement, toutes choses de mon pays natal !…

Rien n’y a changé. Quelques toits neufs, d’un rouge frais, c’est tout. Rien n’a changé dans mon pays, — que moi. Ah ! mon ami chéri, que je suis vieille ! Pouvez-vous bien aimer une aussi vieille jeune femme ? Je rougis de moi, ici. Que n’avez-vous connu la longue enfant qui traînait ici ses royales tresses, et sa silencieuse humeur de nymphe des bois ? Tout cela, que je fus, je l’ai donné à un autre, à un autre que vous ! Pardonnez-moi ce cri, Max, c’est celui de mon tourment, celui que je retiens depuis que je vous aime ! Et qu’aimez-vous en moi, maintenant, maintenant qu’il est trop tard, sinon ce qui me change, ce qui vous ment, sinon mes boucles foisonnant comme un feuillage, sinon mes yeux que le koheul bleu allonge et noie, sinon la fausse matité d’un teint poudré ? Que diriez-vous si je reparaissais, si je comparaissais devant vous, coiffée de mes lourds cheveux plats, avec mes cils blonds lavés de leur mascaro, avec les yeux enfin que ma mère m’a faits, sommés d’un bref sourcil prompt à se froncer, gris, étroits, horizontaux, au fond desquels brille un dur et rapide regard où je retrouve celui de mon père ?

N’ayez pas peur, mon ami chéri ! Je vous reviendrai telle, à peu près, que je partis, un peu plus lasse, — un peu plus tendre… Mon pays m’enchante d’une ivresse triste et passagère, chaque fois que je le frôle, mais je n’oserais pas m’y arrêter. Peut-être n’est-il beau que parce que je l’ai perdu…

Adieu, cher, cher Max. Il nous faut partir très tôt, demain, pour Lyon, sans quoi nous n’aurions pas notre répétition d’orchestre à laquelle je veille, tandis que Brague, jamais fatigué, s’occupe des programmes, des cadres d’affiches, de la vente de nos cartes postales…

Ah ! que j’ai eu froid encore hier soir, sous ce léger costume de l’Emprise ! C’est mon ennemi, le froid ; il suspend ma vie et ma pensée. Vous le savez, vous, aux mains de qui se réfugient mes mains, recroquevillées comme deux feuilles sous la gelée ! Tu me manques, ma chère chaleur, autant que le soleil.

Ta

Renée.


Chapitre II
Question à méditer

Personnages

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