— L’Amérique du Sud, qu’est-ce que ça te dit, à toi ?
Cette baroque question de Brague est tombée, hier, comme un caillou dans ma rêverie d’après-dîner, pendant l’heure si courte où je lutte contre le sommeil et le dégoût d’aller, en pleine digestion, me maquiller, me déshabiller.
— L’Amérique du Sud ? c’est loin…
— Flemmarde !
— Tu ne comprends pas, Brague. Je dis « c’est loin » comme j’aurais dit « c’est beau ! »
— Ah ! bon… comme ça… C’est Salomon qui me tâte pour là-bas. Alors ?
— Alors ?…
— Oh peut voir ?
— On peut voir.
Ni l’un ni l’autre nous ne sommes dupes de notre indifférence jouée. J’ai appris, à mes dépens, à ne pas « allumer » l’impresario sur une tournée, en montrant mon envie de partir. D’autre part, Brague se garde, jusqu’à nouvel ordre, de me présenter l’affaire sous un jour avantageux, dans la crainte de provoquer un enchérissement sur « le cachet global ».
L’Amérique du Sud ! J’ai eu, à ces trois mots-là, un éblouissement d’illettrée qui voit le Nouveau Monde à travers une féerie d’étoiles en pluie, de fleurs géantes, de pierres précieuses et d’oiseaux-mouches… Le Brésil, l’Argentine… quels noms étincelants ! Margot m’a conté qu’on l’y emmena tout enfant, et mon désir émerveillé s’accroche à la puérile peinture qu’elle me fit d’une araignée au ventre d’argent et d’un arbre couvert de lucioles…
Le Brésil, l’Argentine, mais… Et Max ?
Et Max ?… Depuis hier, je rôde autour de ce point d’interrogation. Et Max ? et Max ? Ce n’est plus une pensée, c’est un refrain, un bruit, un petit croassement rythmé, qui fatalement amène une de mes « crises de grossièreté ». Quel ancêtre mal embouché aboie en moi avec cette virulence non seulement verbale, mais sentimentale ? Je viens de froisser la lettre commencée pour mon ami, en jurant à mi-voix.
« Et Max ! Et Max ! Encore ! jusqu’à quand le trouverai-je dans mes jambes, celui-là ? Et Max ! et Max ! Alors, moi, je n’existe que pour me soucier de cet encombrant rentier ? La paix, Seigneur, la paix ! assez de chichis, assez d’idylles, assez de temps perdu, assez d’hommes ! Regarde-toi, ma pauvre amie, regarde-toi ! Tu n’es pas, il s’en faut, une vieille femme, mais tu es déjà une manière de vieux garçon. Tu en as les manies, le sale caractère, la sensibilité tatillonne, — de quoi souffrir, de quoi te rendre insupportable. Que vas-tu faire dans cette galère… pas même ! dans ce bateau-lavoir, solidement amarré, où l’on blanchit une lessive patriarcale ? Si tu étais capable, au moins, de te payer un bon petit béguin pour ce grand gars-là, quinze jours, trois semaines, deux mois, et puis adieu ! on ne se doit rien, on s’est bien réjoui l’un de l’autre… Tu aurais dû apprendre, chez Taillandy, comment on se plaque !… »
Et je vais, et je vais… J’apporte, à insulter mon ami et moi-même, une ingéniosité crue, méchante ; c’est une sorte de jeu où je m’excite à dire des choses vraies que je ne pense pas, — que je ne pense pas encore… Et cela dure jusqu’au moment où je m’aperçois qu’il pleut à verse : les toits, de l’autre côté de la rue, ruissellent, et la gouttière déborde. Une longue goutte froide roule le long de la vitre et tombe sur ma main. Derrière moi, la chambre est devenue noire… Il ferait bon, contre l’épaule de celui que j’humiliais tout à l’heure en le traitant d’encombrant rentier…
J’allume l’ampoule du plafond, je risque, pour m’occuper, un arrangement éphémère de la table à écrire, — j’ouvre le buvard, entre le miroir-chevalet et le bouquet de narcisses, — je cherche un semblant de home, je souhaite le thé chaud, le pain doré, ma lampe familière et son abat-jour rose, l’aboiement de ma chienne, la voix de mon vieil Hamond… Une grande feuille blanche est là, tentante, et je m’assieds :
Max, mon chéri, oui, je reviens ; je reviens un peu tous les jours. Est-il possible que douze nuits seulement me séparent de vous ? Rien n’est moins sûr : il me semble que je ne dois plus vous revoir… Comme ce serait terrible ! comme ce serait sage !…
Je m’arrête : n’est-ce pas trop net ?… Non. D’ailleurs, j’ai écrit : « ce serait », et jamais un amant ne prendra au tragique un conditionnel… Je puis continuer sur le même mode rassurant, risquer des généralités mélancoliques, des restrictions timorées… Et comme, tout de même, j’appréhende une décision brusque qui amènerait Max ici en moins de douze heures, je n’oublie pas de noyer le tout dans un flot de tendresses, hélas ! qui m’entraîne…
C’est un peu dégoûtant, ce que je fais là…
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