Comme le temps passe ! Où sont les Pyrénées fleuries de cerisiers, la grande montagne sévère qui semblait nous suivre, étincelante d’une neige qui donne soif, sabrée d’ombres vertigineuses, fendue d’abîmes bleus et tachée de forêts de bronze ? Où, les vallées étroites, et le gazon d’Espagne, et les orchidées sauvages d’un blanc de gardénia ? et la placette basque où fumait le chocolat noir ? Qu’il est déjà loin, le Gave glacé, plein d’une grâce méchante, troublé par la fonte des neiges, transparent et laiteux comme les pierres de lune !
Nous laissons Bordeaux, maintenant, après cinq représentations données en trois jours :
— Bonne ville ! soupirait Brague à la gare. Je m’ai appliqué une petite Bordelaise… aux cèpes ! une de ces demi-portions comme il en pleut sur le Courss, tu vois d’ici ? Haute comme trois pommes, du nichon, la jambe courte, un petit pied gras, et ça se fout tant de noir aux yeux, tant de poudre, tant de cheveux frisés, que je te défie de savoir si elles sont jolies ou non. Ça brille, ça cause, ça remue… ça fait bien mon blot !
Il exhalait sa félicité tranquille, et je le regardais avec une hostilité un peu écœurée, comme je regarde les gens qui mangent quand je n’ai plus faim…
Le printemps craintif fuit devant nous. Il rajeunit d’heure en heure et se referme feuille à feuille, fleur à fleur, à mesure que nous regagnons le nord. À l’ombre plus grêle des haies, les pâquerettes d’avril ont reparu, et les dernières violettes décolorées… L’azur plus pâle, l’herbe plus courte, une humidité acide de l’air créent l’illusion de rajeunir et de remonter le temps…
Si je pouvais dévider à rebours les mois échus, jusqu’au jour d’hiver où Max entra dans ma loge… Quand j’étais petite et que j’apprenais à tricoter, on m’obligeait à défaire des rangs et des rangs de mailles, jusqu’à ce que j’eusse trouvé la petite faute inaperçue, la maille tombée, ce qu’à l’école on appelait « une manque »… Une « manque » ! voilà donc tout ce qu’aura été, dans ma vie, mon pauvre second amour, celui que je nommais ma chère chaleur, ma lumière… Il est là, tout près de ma main, je peux le saisir, et je fuis…
Car je fuirai ! Une dérobade préméditée s’organise là-bas, très loin, au fond de moi, sans que j’y prenne encore une part directe… Au moment décisif, lorsqu’il n’y aura plus qu’à crier, comme affolée : « Vite, Blandine, ma valise et un taxi-auto ! » je serai peut-être dupe de mon désordre, mais, ô cher Max que j’ai voulu aimer, je le confesse ici avec la douleur la plus vraie : tout est, dès cette heure, résolu.
À cette douleur près, ne suis-je pas redevenue ce que j’étais, c’est-à-dire libre, affreusement seule et libre ? La grâce passagère dont je fus touchée se retire de moi, qui refusai de m’abîmer en elle. Au lieu de lui dire : « Prends-moi ! » je lui demande : « Que me donnes-tu ? Un autre moi-même ? Il n’y a pas d’autre moi-même ? Tu me donnes un ami jeune, ardent, jaloux, et sincèrement épris ? Je sais : cela s’appelle un maître, et je n’en veux plus… Il est bon, il est simple, il m’admire, il est sans détour ? Mais alors, c’est mon inférieur, et je me mésallie… Il m’éveille d’un regard, et je cesse de m’appartenir s’il pose sa bouche sur la mienne ? Alors, c’est mon ennemi, c’est le pillard qui me vole à moi-même !… J’aurai tout, tout ce qui s’achète, et je me pencherai au bord d’une terrasse blanche, où déborderont les roses de mes jardins ? Mais ? c’est de là que je verrai passer les maîtres de la terre, les errants !… — Reviens ! supplie mon ami, quitte ton métier et la tristesse miséreuse du milieu où tu vis, reviens parmi tes égaux… — Je n’ai pas d’égaux, je n’ai que des compagnons de route… »
Des moulins tournent à l’horizon. Dans les petites gares que le train traverse, les coiffes bretonnes, les premières coiffes blanches fleurissent comme des marguerites… Voici que j’entre, éblouie, dans le jaune royaume des genêts et des ajoncs ! L’or, le cuivre, le vermeil aussi, — car le colza pâle s’y mêle, — enflamment ces landes pauvres d’une insoutenable lumière. J’appuie ma joue, et mes mains ouvertes, à la vitre du wagon, surprise de ne la point sentir tiède. Nous traversons l’incendie, — où est le cor de Siegfried ? Des lieues et des lieues d’ajoncs en fleurs, une richesse désolée qui rebute même les chèvres, où les papillons, alourdis par le chaleureux parfum de pêche à demi mûre et de poivre, tournoient d’une aile déchirée…
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