La Vagabonde

La Vagabonde
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Chapitre IV

Colette

Colette

La Vagabonde

Roman
Année de parution : 1910

Chapitre IV

11 avril.

Ça, c’est le comble ! Vous vous faites tirer les cartes par Blandine, maintenant ! Mon chéri, vous êtes perdu ! Cette fille a coutume de prophétiser, dès que je quitte la maison, les catastrophes les plus pittoresques. Si je pars en tournée, elle rêve chats et serpents, eau trouble, linge plié, et lit dans les cartes les aventures tragiques de Renée Néré (la dame de trèfle) avec le Jeune Homme Faux, le Militaire et l’Homme de la Campagne ! Ne l’écoutez pas, Max : comptez les jours comme je fais, et souriez — oh ! ce sourire qui remonte imperceptiblement vos narines ! — à penser que la première semaine est presque finie !…

Dans un mois et quatre jours, je vous prédis, moi, que je « ferai route » pour rejoindre l’ « Homme de tout cœur » et que « grande joie vous en aurez », et que le Jeune Homme Faux en sera « piqué », ainsi que la mystérieuse « Femme de mauvaise vie » — j’ai nommé la Dame de carreau.

Nous voici pour cinq jours à Lyon. C’est le repos, dites-vous ? Oui, si par là vous entendez que je pourrai, quatre matins de suite, me réveiller en sursaut, au jour levant, avec la peur folle de manquer mon train, puis retomber sur mon lit, dans une paresse dégoûtée que fuit le sommeil, et écouter longtemps s’éveiller autour de moi les servantes, les sonnettes, les voitures de la rue ! C’est bien pis, mon chéri, que le départ quotidien à l’aube ! Il me semble que, du fond de mon lit, j’assiste à une remise en branle dont je suis exclue, que le monde recommence à « tourner » sans moi… Et puis, c’est du fond de mon lit, aussi, que je vous regrette le plus, — sans défense contre mes souvenirs, terrassée d’ennui et d’impuissance…

Ô cher ennemi, nous aurions pu passer ici ces cinq jours ensemble… Ne crois pas à un défi : je ne veux pas que tu viennes !… Eh ! je n’en mourrai pas, que diable ! Tu as toujours l’air de croire que je suis déjà morte de ton absence ! Mon beau paysan, je n’en suis qu’endormie — j’hiverne…

Il ne pleut pas, il fait doux, mou, gris, — un très beau temps de Lyon. C’est un peu bête, ces informations météorologiques qui reviennent dans toutes mes lettres ; mais si vous saviez comme, en tournée, notre sort et notre humeur sont suspendus à la couleur du ciel ! « Temps mouillé, poche sèche », dit Brague.

Depuis quatre ans, j’ai passé sept ou huit semaines à Lyon, mon ami. Et ma première visite fut pour les cerfs du Parc Saint-Jean, pour les blonds petits faons au regard borné et tendre. Ils sont si nombreux, si pareils l’un à l’autre, que je ne peux pas en choisir un : ils me suivent le long du grillage, d’un trottinement qui grêle le sol, et mendient le pain noir par un bêlement clair, obstiné et timide. L’odeur du gazon, de la terre remuée, est si forte dans ce jardin, à la fin du jour, sous l’air immobile, qu’elle suffirait à me rendre à vous si j’essayais de m’échapper…

Adieu, chéri. J’ai retrouvé à Lyon des errants de ma sorte, rencontrés ici et ailleurs. Quand je vous aurai dit que l’un se nomme Cavaillon, chanteur comique, et l’autre Amalia Barally, duègne de comédie, vous serez bien avancé ! Barally est pourtant presque une amie, car nous avons joué ensemble une pièce en trois actes, tout autour de la France, il y a deux ans. C’est une ex-belle femme, brune et busquée, routière finie et connaissant par leurs noms les auberges du monde entier. Elle a chanté l’opérette à Saïgon, joué la tragédie au Caire, et fait les belles nuits de je ne sais quel khédive…

Je goûte en elle, outre sa gaîté qui résiste à la misère, cette humeur protectrice, cette adresse à soigner, cette maternité délicate dans le geste, — apanage des femmes qui ont sincèrement et passionnément aimé les femmes : elles en gardent un attrait indéfinissable, et que vous ne percevrez jamais, vous autres hommes…

Mon Dieu, comme je vous écris ! Je passerais tout mon temps à vous écrire, — j’y ai moins d’effort, je crois, qu’à vous parler. Embrassez-moi ! il fait presque nuit, c’est la mauvaise heure. Embrassez-moi bien serré, bien serré !

Votre

Renée.

15 avril.

Mon chéri, que vous êtes gentil ! quelle bonne idée ! Merci, merci de tout mon cœur pour cet instantané mal lavé, jaune d’hyposulfite ! vous y êtes, mes chers, ravissants tous deux. Et voilà que je ne peux plus vous gronder d’avoir emmené, sans ma permission, Fossette aux Salles-Neuves. Elle a l’air si contente dans vos bras ! Elle a pris sa figure pour photographes, sa gueule de lutteur costaud, détenteur de la Ceinture d’Or.

Il est clair — je le constate avec une gratitude un peu jalouse — qu’en cet instant elle ne pensait pas du tout à moi. Mais à quoi rêvaient vos yeux que je ne vois pas, paternellement baissés sur Fossette ? La gaucherie tendre de vos bras autour de cette petite chienne m’émeut et m’égaie. Je glisse ce portrait de vous avec les deux autres, dans le vieux portefeuille de cuir, vous savez ? auquel vous trouvez l’air mystérieux et méchant…

Envoyez-moi encore d’autres photographies, dites ! J’en ai emporté quatre, je les compare, je vous y examine, avec une loupe, pour retrouver, sur chacune, malgré le léchage des retouches, les lumières travaillées, un peu de votre être secret… Secret ? ma foi, non, rien en vous ne donne le change. Il me semble que n’importe quelle petite oie vous connaîtrait, en un regard, aussi bien que moi.

Je dis ça, vous savez, et je n’en pense pas un mot. Il y a, sous ma taquinerie, un vilain petit désir de vous simplifier, d’humilier en vous le vieil adversaire : c’est ainsi que j’appelle, depuis toujours, l’homme destiné à me posséder…

C’est vrai qu’il y a tant d’anémones dans vos bois, et de violettes ? J’en ai vu, des violettes, du côté de Nancy, tandis que je traversais ce pays d’Est ondulé, bleui de sapins, coupé de rivières vives et miroitantes, où l’eau est d’un noir vert. Était-ce vous, ce grand gars debout, jambes nues dans l’eau glacée, et pêchant la truite ?…

Adieu. Nous partons demain pour Saint-Étienne. Hamond ne m’écrit presque pas, je m’en plains à vous. Tâchez de m’écrire beaucoup, cher souci, pour que je ne me plaigne pas à Hamond ! je t’embrasse…

Renée.


Chapitre IV
Question à méditer

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