— Monsieur Maxime est là qui attend Madame.
Car ma femme de chambre Blandine dit à présent : « Monsieur Maxime », tendrement, comme si elle parlait de son nourrisson.
Il est là !
Je me jette dans ma chambre et m’y enferme : qu’il ne voie pas mon visage ! Vite ! la poudre de riz, le koheul, le bâton de raisin… Oh ! là, sous l’œil, ce sillon nacré, attendri… « Tu as vieilli… » Sotte, qui t’en vas pleurer comme une petite fille ! N’as-tu pas appris à « souffrir à sec » ? Où est le temps de mes pleurs étincelants, roulant sans le mouiller sur le velours de ma joue ? Pour reconquérir mon mari, j’ai su, autrefois, me parer de mes larmes, lorsque je pleurais vers lui, le visage levé, les yeux grands ouverts, et secouant sans les essuyer les lentes perles qui me faisaient plus belle… Pauvre que je suis !
— Enfin, vous voilà, ma chérie, ma parfumée, mon appétissante, ma…
— Mon Dieu ! que vous êtes bête !
— Oh ! oui ! soupire mon ami avec une conviction extasiée.
Il se livre à son jeu favori, qui est de m’enlever dans ses bras jusqu’à toucher le plafond, et il m’embrasse sur les joues, sur le menton, sur les oreilles, sur la bouche. Je me débats, assez pour qu’il soit obligé de montrer sa force. Notre lutte finit à son avantage, et il me fait basculer complètement sur son bras, tête en bas et pieds en l’air, jusqu’à ce que je crie : « Au secours ! » et qu’il me remette debout. La chienne se précipite pour me défendre, et le jeu rude, qui me plaît, se mêle d’aboiements enroués, de cris et de rires…
Ah ! que c’est bon, cette stupidité saine ! Le gai camarade que j’ai là, insoucieux de paraître spirituel comme de déranger sa cravate !… Qu’il fait tiède, ici, et comme notre rire de jouteurs qui s’affrontent se change vite en défi voluptueux ! Il la dévore, son « appétissante », il la savoure lentement, en gourmet…
— Comme tu serais bonne à manger, ma chérie !… Ta bouche est sucrée, mais tes bras, quand je les mords, sont salés, un tout petit peu, et ton épaule, et tes genoux… J’en suis sûr, tu es salée de la tête aux pieds, comme une coquille fraîche, dis ?…
— Vous ne le saurez que trop tôt, Grand-Serin !
Car je l’appelle encore « Grand-Serin », mais… avec un autre accent.
— Quand ?… Ce soir ? C’est jeudi, aujourd’hui, n’est-ce pas ?
— Je crois… oui… pourquoi ?
— Jeudi… c’est un très bon jour…
Il dit des choses bêtes, très heureux, renversé entre des coussins écroulés. Une mèche de cheveux lui barre l’œil, il a ses yeux vagues des grandes crises de désir et entr’ouvre la bouche pour respirer. Un beau gars de campagne, un bûcheron qui « sieste » sur l’herbe, voilà ce qu’il redevient, — non pour me déplaire, — à chaque attitude abandonnée…
— Levez-vous, Max : nous avons à causer sérieusement…
— Je ne veux pas qu’on me fasse de la peine ! soupire-t-il plaintivement.
— Max, voyons !
— Non ! Je sais ce que ça veut dire, causer sérieusement… C’est le mot de maman chaque fois qu’elle veut parler affaires, argent, ou mariage !
Il s’enfonce dans les coussins et ferme les yeux. Ce n’est pas la première fois qu’il montre cette frivolité obstinée…
— Max ! Vous vous souvenez que je pars le 5 avril ?
Il entr’ouvre ses paupières aux longs cils féminins et me flatte d’un long regard :
— Vous partez, chérie ? Qui donc a décidé ça ?
— Salomon, impresario, et moi.
— Bon. Mais je n’ai pas encore donné mon consentement… Enfin, soit. Vous partez. Eh bien ! vous partez avec moi.
— Avec vous ! dis-je effarée… Vous ne savez donc pas ce que c’est qu’une tournée ?
— Si. C’est le voyage… avec moi !
Je répète :
— Avec vous ? Pendant quarante-cinq jours ! Vous n’avez donc rien à faire ?
— Oh ! si ! Depuis que je vous connais, je n’ai pas une minute à moi, Renée.
C’est gentiment répondu, mais…
Je contemple, déconcertée, cet homme qui n’a rien à faire, qui trouve de l’argent dans sa poche à toute heure… Il n’a rien à faire, c’est vrai, je n’y avais jamais songé ! Il n’a pas de métier : aucune sinécure ne déguise sa liberté d’oisif… Comme c’est étrange ! je n’avais jamais connu, avant lui, d’homme inoccupé… Il peut se donner tout entier, jour et nuit, à l’amour, comme… comme une grue…
Cette idée baroque que, de nous deux, c’est lui la courtisane, me cause une brusque gaîté, et ses sourcils susceptibles se rapprochent…
— Qu’est-ce que c’est ? Tu ris ?… Tu ne partiras pas !
— Voyez-vous ça ! Et mon dédit ?
— Je le paye.
— Et le dédit de Brague ? Et celui du Vieux Troglodyte ?
— Je les paye.
Même si c’est une plaisanterie, elle ne me plaît qu’à demi. Puis-je encore douter que nous nous aimons ? nous voici au bord de la première querelle !…
Je me trompais, car voici mon ami près de moi, presque à mes pieds :
— Ma Renée, vous ferez ce que vous voudrez, vous le savez bien !
Mais il a posé sa main sur mon front, et ses yeux s’attachent aux miens, pour y lire l’obéissance… Ce que je voudrai ? Hélas ! pour l’instant, je ne veux que lui !
— C’est encore l’Emprise que vous allez jouer, en tournée ?
— Nous emportons la Dryade aussi… Oh ! que vous avez une belle cravate violette ! elle vous fait tout jaune !
— Laissez ma cravate ! L’Emprise, la Dryade, tout ça, ce sont des prétextes pour montrer vos belles jambes, et le reste !
— Plaignez-vous-en ! N’est-ce pas sur les planches que ce « reste » eut l’honneur de vous être présenté ?
Il me serre contre lui, à me faire mal :
— Taisez-vous ! je me souviens ! Tous les soirs, pendant cinq jours, je me suis dit des choses pénibles, et chaque fois définitives. Je me trouvais stupide de venir à l’ « Emp’Clich’ », comme tu dis, et quand tu sortais de scène, je m’en allais en m’injuriant. Et puis, le lendemain, je transigeais lâchement : « C’est bien le dernier soir qu’on me verra dans cette boîte ! Mais je voudrais être sûr de la nuance des yeux de Renée Néré, et puis, hier, je n’ai pas pu arriver au commencement. » Enfin, j’étais déjà idiot !
— Déjà idiot ! Vous avez l’euphémisme savoureux, Max ! Ça me semble si étrange qu’on puisse s’éprendre d’une femme rien qu’en la regardant…
— Ça dépend de la femme qu’on regarde. Vous ne connaissez rien à ces choses, Renée Néré… Figure-toi : j’ai passé une heure au moins, après t’avoir vu mimer l’Emprise pour la première fois, à crayonner le schéma de ton visage. J’y ai réussi, et j’ai répété je ne sais combien de fois, dans les marges d’un livre, un petit dessin géométrique lisible pour moi seul… Il y avait aussi, dans ta pantomime, une minute où tu m’emplissais d’une joie insupportable : c’est quand tu lisais, assise sur la table, la lettre menaçante de l’homme que tu trompais. Tu sais ? tu te claquais la cuisse, en te renversant de rire, et on entendait que ta cuisse était nue sous ta robe mince. Tu faisais le geste robustement, en jeune poissarde, mais ton visage brûlait d’une méchanceté si aiguë et si fine, si supérieure à ton corps accessible… Tu te rappelles ?
— Oui, oui… comme ça… Brague était content de moi, à cette scène-là… Mais ça, Max, c’est de… de l’admiration, du désir ! ça s’est changé en amour, depuis ?
Il me regarde très surpris :
— Changé ? Je n’y ai jamais songé. Je vous aimais, sans doute, dès cette heure-là. Il y a beaucoup de femme plus belles que vous, mais…
Il exprime, d’un mouvement de main, tout ce qu’il y a d’incompréhensible, d’irrémédiable dans l’amour…
— Max, si vous étiez tombé, pourtant, au lieu d’une bonne petite bourgeoise comme moi, sur une rosse habile et froide, et méchante comme la teigne ? Cette crainte-là ne vous a pas retenu ?
— Elle ne m’est pas venue, dit-il en riant. Quelle drôle d’idée. On ne pense pas à tant de choses, quand on aime, voyons !
Il y a de ces mots qui me châtient, moi qui pense à tant de choses !
— Petite, murmure-t-il, pourquoi fais-tu du café-concert ?
— Grand-Serin, pourquoi ne faites-vous pas de l’ébénisterie ? Ne me répondez pas que vous avez le moyen de vivre autrement, je le sais ! Mais, moi, que voulez-vous que je fasse ? De la couture, de la dactylographie, ou le trottoir ? Le music-hall, c’est le métier de ceux qui n’en ont appris aucun.
— Mais…
J’entends, à sa voix, qu’il va dire quelque chose de grave et d’embarrassant. Je relève ma tête qui reposait sur son épaule, et j’observe attentivement ce visage au nez droit et dur, les farouches sourcils qui abritent les yeux tendres, la moustache drue où se cache une bouche petite, aux lèvres habiles…
— Mais, chérie, vous n’avez plus besoin de music-hall, puisque je suis là, et que…
— Chut !
Je le presse de se taire, agitée, presque effrayée. Oui, il est là, prêt à toutes les générosités. Mais cela ne me concerne pas, je ne veux pas que cela me concerne. Je ne parviens pas à tirer, du fait que mon ami est riche, une conclusion personnelle. Je n’arrive pas à lui ménager, dans mon avenir, la place qu’il ambitionne. Cela viendra, sans doute. Je m’y habituerai. Je ne demande pas mieux que de mêler ma bouche à la sienne, et d’éprouver par avance que je lui appartiens, et je ne puis associer sa vie à ma vie ! S’il m’annonçait : « Je me marie ! » il me semble que je lui répondrais poliment : « Toutes mes félicitations ! » en pensant au fond de moi : « Cela ne me regarde pas. » Et pourtant je n’aimais guère, il y a quinze jours, qu’il détaillât avec tant de complaisance la petite Jadin…
Complications sentimentales, chichis, coupage de cheveux en quatre, soliloques psychologiques… Dieu ! que je suis ridicule ! Est-ce qu’au fond ce ne serait pas plus honnête, et plus digne d’une amoureuse, de lui répondre : « Mais oui, tu es là ! puisqu’on s’aime, c’est à toi que je demande tout. C’est si simple ! Si je t’aime vraiment, tu me dois tout, et le pain impur est celui qui ne me vient pas de ta main. »
C’est très bien, ce que je pense là. Je devrais le dire tout haut, au lieu de me taire câlinement, en frottant ma joue contre la joue rasée de mon ami, qui est douce à la façon d’une pierre ponce très douce.
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