La Vagabonde

La Vagabonde
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Chapitre VII

Colette

Colette

La Vagabonde

Roman
Année de parution : 1910

Chapitre VII

Les jours passent. Il n’y a rien de nouveau dans ma vie, — qu’un homme patient qui me guette.

Nous venons de franchir Noël et le 1er janvier, — Noël, soirée enfiévrée qui a secoué toute la « boîte » d’un branle fou. Le public, saoul plus qu’à moitié, a gueulé comme un seul homme ; les avant-scènes pailletées ont jeté vers les secondes galeries des mandarines et des cigares à vingt-cinq sous ; Jadin, grise depuis le déjeuner, a perdu le fil de sa chanson et dansé en scène une « chaloupée » terrible, la jupe levée sur des bas aux mailles rompues, une grande mèche de cheveux lui battant le dos… Belle soirée où notre Patronne trônait dans sa loge, supputant la royale recette, l’œil à la verrerie poissée qui chargeait les tablettes clouées au dos des fauteuils…

Brague aussi s’était grisé dès le dîner et pétillait d’une fantaisie lubrique de petit bouc noir. Seul dans sa loge, il a improvisé un extraordinaire monologue d’halluciné qui se défend contre des larves, avec des « Oh ! non, assez… laisse-moi ! » des « Pas ça ! Pas ça ! ou bien une fois seulement… » des soupirs et des plaintes d’homme qu’une volupté diabolique supplicie…

Quant à Bouty, tout tordu de crampes d’entérite, pauvre gosse, il sirotait son lait bleuâtre…

En guise de réveillon, j’ai mangé le beau raisin de serre que m’avait apporté mon vieil ami Hamond, en tête-à-tête avec Fossette qui croquait des bonbons, — des bonbons envoyés par le Grand-Serin. J’ai lutté, me moquant de moi-même, contre une jalousie chagrine d’enfant qu’on a oublié d’inviter…

Qu’aurais-je donc voulu ? Souper avec Brague, ou avec Hamond, ou avec Dufferein-Chautel ? Dieu, non ! mais quoi ? Je ne suis ni meilleure, ni pire que tout le monde, et il y a des heures où j’aimerais défendre aux autres de s’amuser quand je m’embête…

Mes amis, les vrais, les fidèles, comme Hamond, ce sont, — la chose vaut que je la remarque, — des pas-de-chance, des irrémédiablement tristes. Est-ce la « solidarité du malheur » qui nous lie ? Je n’en crois rien.

Il me semble plutôt que j’attire et retiens les mélancoliques, les solitaires voués à la réclusion ou à la vie errante — comme moi… Qui se ressemble…

Je remâche ces pensées folâtres en revenant de ma visite à Margot.

Margot, c’est la sœur cadette de mon ex-mari. Elle porte lugubrement, depuis l’enfance, ce petit nom badin, qui lui va comme un anneau dans le nez. Elle vit seule et ressemble assez, avec ses cheveux grisonnants, coupés sous l’oreille, sa chemise à broderie russe et sa longue veste noire, à une Rosa Bonheur qui serait nihiliste.

Dépouillée par son mari, tapée par son frère, volée par son avoué, grugée par ses domestiques, Margot s’est embastillée dans une sérénité funèbre, faite de bonté inguérissable et de silencieux mépris. Une vieille habitude d’exploitation fait que l’on continue, autour d’elle, à écorner ses rentes viagères, et elle laisse faire, prise seulement parfois de rages subites, et jetant sa cuisinière à la porte pour une carotte, trop flagrante, de dix centimes.

— Je veux bien qu’on me vole, crie Margot, mais je veux encore qu’on y mette des égards !

Puis elle retombe, pour de longs jours, à son universel mépris.

Du temps que j’étais mariée, j’ai peu connu Margot, toujours froide, douce et peu loquace. Sa réserve n’a point quêté mes confidences. Seulement, le jour où ma rupture avec Adolphe sembla définitive, elle mit hors de chez elle, poliment, brièvement, mon mari étonné et ne le revit plus. Je connus alors que j’avais en Margot une alliée, une amie et un appui, puisque c’est d’elle que me viennent les quinze louis mensuels qui me gardent de la misère.

— Prends-les, va ! m’a dit Margot. Tu ne me fais pas de tort. Ce sont les dix francs quotidiens que m’a toujours carottés Adolphe !

Ce n’est pas, certes, chez Margot que je trouverais des consolations, ni cette hygiénique gaieté qu’on me recommande comme un régime. Mais, au moins, Margot m’aime à sa manière, à sa découragée et décourageante manière, — tout en pronostiquant pour moi la plus fâcheuse fin :

— Toi, ma fille, m’a-t-elle dit aujourd’hui encore, tu auras de la veine si tu ne retombes pas dans un beau collage, avec un Monsieur genre Adolphe. Tu es faite pour être mangée, comme moi. Je suis bien bonne de te prêcher ! Chatte échaudée, tu retourneras à la chaudière, c’est moi qui te le dis ! Tu es bien de celles à qui un Adolphe ne suffit pas comme expérience !

— Mais enfin, Margot, vous êtes extraordinaire ! C’est chaque fois le même réquisitoire ! lui reprochai-je en riant : « Tu es ci, tu es ça, tu es de celles qui, de celles que… » Attendez au moins que j’aie péché, il sera temps de m’en vouloir après !

Margot eut un de ces regards qui la font paraître très grande, qui ont l’air de tomber de si haut !

— Je ne t’en veux pas, ma fille. Je ne t’en voudrai pas davantage quand tu auras péché, comme tu dis. Seulement, tu auras bien de la peine à t’empêcher de commettre la bêtise, — puisqu’il n’y en a qu’une : recommencer… J’en sais quelque chose… Et encore, ajoute-t-elle avec un singulier sourire, je n’avais pas de sens, moi !…

— Alors, que faire, Margot ? Que blâmez-vous dans ma vie actuelle ? Dois-je, comme vous, me cloîtrer dans la crainte d’un malheur pire, et n’aimer, comme vous, que les petits terriers brabançons à poil ras ?

— Garde-t’en bien ! s’écria Margot avec une vivacité enfantine. Les petits terriers brabançons ! il n’y a pas de rossards comme eux ! Voilà une bête, dit-elle en me montrant une petite chienne rousse, pareille à un écureuil tondu, — une bête que j’ai soignée quinze nuits, pendant sa bronchite. Quand je me permets de la laisser seule, une heure, à la maison, la petite crapule fait semblant de ne pas me reconnaître et gronde à mes trousses comme si j’étais un chemineau !… Et, à part ça, mon enfant, tu vas bien ?

— Très bien, Margot, merci.

— La langue ?… Le blanc de l’œil ?… le pouls ?…

Elle m’a retroussé les paupières, m’a pressé le poignet, d’une main assurée, professionnelle, ni plus ni moins qu’à un petit brabançon. C’est que nous savons, Margot et moi, le prix de la santé, et l’angoisse de la perdre. Vivre seule, on s’en tire, on s’y fait ; mais languir seule et fiévreuse, tousser dans la nuit interminable, atteindre, sur des jarrets défaillants, la fenêtre aux vitres battues de pluie, puis revenir à une couche froissée et moite, — seule, seule, seule !…

Durant quelques jours, l’an dernier, j’ai connu l’horreur d’être celle qui gît, et délire vaguement, et redoute, en sa demi-lucidité, de mourir lentement, loin de tous, oubliée… Depuis, à l’exemple de Margot, je me soigne, je me soucie de mon intestin, de ma gorge, de mon estomac, de ma peau, avec une sévérité un peu maniaque de propriétaire attaché à son bien…

Je songe, aujourd’hui, au mot bizarre de Margot. Elle n’avait « pas de sens », elle… Et moi ?

Mes sens… C’est vrai. Il y a bien longtemps, il me semble, que je n’ai songé à eux…

La « question des sens »… Margot a l’air de penser qu’elle importe. La meilleure littérature — et la pire aussi — tâche de m’apprendre que toutes les voix se taisent quand celle des sens a parlé. Qu’en faut-il croire ?

Brague m’a dit une fois, d’un ton de médecin :

— Ça n’est pas sain, tu sais, ta façon de vivre !

Et il a ajouté, comme Margot :

— D’ailleurs, tu y passeras ni plus ni moins que les camarades. Retiens ce que je te dis !

Je n’aime pas songer à cela. Brague se mêle volontiers de décréter et joue à l’infaillible… Ça ne signifie rien… C’est égal, je n’aime pas songer à cela.

J’assiste, au music-hall, sans feindre la moindre bégueulerie, à des conversations où l’on traite « la question des sens » avec une précision statistique et chirurgicale, et j’y prends le même intérêt, détaché et respectueux, qu’à lire dans un journal les ravages de la peste en Asie. Je veux bien trembler, mais je préfère rester à demi incrédule. C’est égal, je n’aime pas beaucoup songer à cela…

Et puis, il y a cet homme — le Grand Serin — qui s’arrange pour vivre dans mon ombre, pour mettre ses pas dans l’empreinte des miens, avec une obstination de chien…

Je trouve des fleurs dans ma loge, Fossette reçoit une petite auge de nickel pour sa pâtée ; trois minuscules animaux fétiches tiennent salon, nez à nez, sur ma table à écrire : un chat d’améthyste, un éléphant calcédoine, un crapaud de turquoise… Un cercle de jade, vert comme une rainette, serrait les tiges du bouquet de lis verdâtres qu’on me remit le 1er janvier… Dans la rue, je croise, trop souvent, le même Dufferein-Chautel, qui me salue avec une surprise si mal imitée…

Il me force à me rappeler, trop souvent, que le désir existe, demi-dieu impérieux, faune lâché qui gambade autour de l’amour et n’obéit point à l’amour, — que je suis seule, saine, jeune encore et rajeunie par ma longue convalescence morale…

Des sens ? oui, j’en ai… J’en avais, du moins, au temps où Adolphe Taillandy daignait s’occuper d’eux. Des sens timides, routiniers, dirai-je « ordinaires » ? — heureux de la caresse habituelle qui les comblait, craintifs de toute recherche ou complication libertines… lents à s’enfiévrer, mais lents à s’éteindre, — des sens bien portants, en somme…

La trahison, la longue douleur les ont anesthésiés, — jusqu’à quand ? Les jours de gaîté, d’allégresse physique, je m’écrie : « Pour toujours ! » à me sentir candide, amputée de ce qui faisait de moi une femme comme les autres…

Mais il y a aussi des jours lucides, où je raisonne durement contre moi-même : « Prends garde ! veille à toute heure ! Tous ceux qui t’approchent sont suspects, mais tu n’as pas de pire ennemi que toi-même ! Ne chante pas que tu es morte, inhabitée, légère : la bête que tu oublies hiverne, et se fortifie d’un long sommeil… »

Et puis, je perds derechef la mémoire de ce que je fus, avec la crainte de redevenir vivante ; je ne convoite pas, je ne regrette rien… jusqu’au prochain naufrage de ma confiance, jusqu’à la crise inévitable où je regarde avec terreur s’approcher la Tristesse aux douces mains puissantes, guide et compagne de toutes les voluptés…


Chapitre VII
Question à méditer

Personnages

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