La Vagabonde

La Vagabonde
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Chapitre XI

Colette

Colette

La Vagabonde

Roman
Année de parution : 1910

Chapitre XI

Mon vieil Hamond s’obstinait, depuis tant de jours, à rester chez lui, en alléguant ses rhumatismes, la grippe, un travail pressé, que je l’ai mis en demeure d’accourir. Il n’a pas tardé davantage, et sa mine, discrète et dégagée, de parent en visite chez des jeunes mariés, double ma joie de le revoir.

Nous voici en tête à tête affectueux, comme autrefois…

— Comme autrefois, Hamond ! Et pourtant, quel changement !

— Dieu merci, mon enfant ! Allez-vous être enfin heureuse ?

— Heureuse ?

Je le regarde avec un sincère étonnement.

— Non, je ne serai pas heureuse. Je n’y songe même pas. Pourquoi serais-je heureuse ?

Hamond claque de la langue : c’est sa façon de me gronder. Il croit à un accès de neurasthénie.

— Allons, allons, Renée… Ça ne va donc pas aussi bien que je le croyais ?

J’éclate de rire, très gaie :

— Mais si, Hamond, ça va ! ça ne va que trop bien ! On commence, j’en ai peur, à s’adorer.

— Eh bien ?

— Eh bien ! vous trouvez qu’il y a là de quoi me rendre heureuse ?

Hamond ne peut s’empêcher de sourire, et c’est à mon tour de mélancoliser :

— À quels tourments m’avez-vous de nouveau jetée, Hamond ? Car c’est vous, avouez-le, c’est vous… Des tourments, ajouté-je plus bas, que je n’échangerais pas pour les meilleures joies.

— Eh ! jette Hamond soulagé, au moins, vous voilà sauvée de ce passé qui fermentait encore en vous ! J’en avais assez, vraiment, de vous voir assombrie, défiante, repliée dans le souvenir et la crainte de Taillandy ! Pardonnez-moi, Renée, mais j’aurais fait de bien vilaines choses pour vous doter d’un nouvel amour !

— Vraiment ! Pensez-vous qu’un « nouvel amour », comme vous dites, détruise le souvenir du premier, ou… le ressuscite ?

Déconcerté par l’âpreté de ma question, Hamond ne sait que dire. Mais il a touché si maladroitement ma place malade !… Et puis il n’est qu’un homme : il ne sait pas. Il a dû aimer tant de fois : il ne sait plus… Sa consternation m’attendrit.

— Non, mon ami, je ne suis pas heureuse. Je suis… mieux ou pis que ça. Seulement… je ne sais pas du tout où je vais. J’ai besoin de vous dire cela, avant d’être tout à fait la maîtresse de Maxime…

— Ou sa femme !

— Sa femme ?

— Pourquoi pas ?

— Parce que je ne veux pas !

Ma réponse précipitée a devancé mon raisonnement, — la bête saute loin du piège avant de l’avoir vu…

— Ça n’a pas d’importance, d’ailleurs, dit Hamond négligemment. C’est la même chose.

— Vous croyez que c’est la même chose ? Pour vous, peut-être, et pour beaucoup d’hommes. Mais pour moi ! Souvenez-vous, Hamond, de ce que fut pour moi le mariage… Non, il ne s’agit pas des trahisons, vous vous méprenez ! Il s’agit de la domesticité conjugale, qui fait de tant d’épouses une sorte de nurse pour adulte… Être mariée, c’est… comment dire ? c’est trembler que la côtelette de Monsieur soit trop cuite, l’eau de Vittel pas assez froide, la chemise mal empesée, le faux col mou, le bain brûlant, — c’est assumer le rôle épuisant d’intermédiaire-tampon entre la mauvaise humeur de Monsieur, l’avarice de Monsieur ; la gourmandise, la paresse de Monsieur…

— Vous oubliez la luxure, Renée, interrompt doucement Hamond.

— Fichtre non, je ne l’oublie pas !… Le rôle de médiatrice, je vous dis, entre Monsieur et le reste de l’humanité. Vous ne pouvez pas savoir, Hamond, vous avez été si peu marié ! Le mariage, c’est… c’est : « Noue-moi ma cravate !… Fous la bonne à la porte !… Coupe-moi les ongles des pieds. Lève-toi pour me faire de la camomille… Prépare-moi un lavement… » C’est : « Donne-moi mon complet neuf, et remplis ma valise, pour que je file la retrouver… » Intendante, garde-malade, bonne d’enfant, — assez, assez, assez !

Je finis par rire de moi et de la longue figure scandalisée de mon vieil ami…

— Mon Dieu, Renée, que vous me chagrinez donc, avec cette manie de généralisation ! « Dans ce pays, toutes les servantes sont rousses ! » On n’épouse pas toujours Taillandy ! Et je vous jure bien que pour mon humble part, j’aurais rougi de demander à une femme un de ces menus services qui… Bien au contraire !…

Je bats des mains :

— Chic ! Je vais tout savoir ! « Bien au contraire ! » Je suis sûre que vous n’aviez pas votre pareil pour boutonner les bottines ou écraser les « puces » d’une jupe-tailleur ? Hélas ! tout le monde ne peut pas épouser Hamond !…

Après un silence, je reprends avec une lassitude véritable :

— Laissez-moi généraliser, comme vous dites, malgré l’unique épreuve dont je me sens encore fourbue. Je ne suis plus assez jeune, ni assez enthousiaste, ni assez généreuse pour recommencer le mariage, — la vie à deux, si vous voulez. Laissez-moi attendre, parée, oisive, seule dans ma chambre close, la venue de celui qui m’a choisie pour harem. Je voudrais ne savoir de lui que sa tendresse et son ardeur, — je ne voudrais de l’amour, enfin, que l’amour…

— Je connais beaucoup de gens, dit Hamond après un silence, qui nommeraient cet amour-là du libertinage.

Je hausse les épaules, agacée de me faire si mal comprendre :

— Oui, insiste Hamond, du libertinage ! Mais, pour moi qui vous connais… un peu, je conjecturerais plutôt chez vous un chimérique, un puéril engouement de l’irréalisable : le couple amoureux, prisonnier d’une chambre tiède, isolé par quatre murs du reste de la terre… c’est le rêve familier d’une jeune fille très ignorante de la vie…

— Ou d’une femme déjà mûre, Hamond !

Il proteste, d’un geste évasif et poli, et esquive une réponse directe :

— Dans tous les cas, ma chère enfant, ce n’est pas l’amour.

— Pourquoi ?

Mon vieil ami jette sa cigarette, d’un mouvement presque emporté :

— Parce que ! Vous m’avez dit, tout à l’heure : « Le mariage, c’est pour la femme une domesticité consentie, douloureuse, humiliée ; le mariage, c’est noue-moi ma cravate, prépare-moi un lavement, veille à ma côtelette, subis ma mauvaise humeur et mes trahisons. » Il fallait dire amour et non mariage. Car c’est l’amour seul qui rend facile, joyeux, glorieux, le servage dont vous parlez ! Vous le haïssez à présent, vous le reniez, vous le vomissez, parce que vous n’aimez plus Taillandy ! Souvenez-vous du temps où, de par l’amour, la cravate, le bain de pieds, la camomille devenaient des symboles sacrés, révérés et terribles. Souvenez-vous de votre rôle misérable ! Je tremblais d’indignation à vous voir employée à des complicités presque d’entremetteuse entre Taillandy et ses amies, mais, le jour où j’ai perdu toute discrétion et toute patience : « Aimer, c’est obéir ! » m’avez-vous répondu !… Soyez franche, Renée, soyez lucide et dites-moi si toutes vos immolations n’ont pas plus de prix, à vos yeux, depuis que vous avez recouvré votre libre arbitre ? Vous les cotez à leur valeur, à présent que vous n’aimez plus ! Avant… je vous ai vue à l’œuvre, je vous connais, Renée !… avant, dans le pire temps de vos acceptations navrantes, de vos complicités même, n’avez-vous pas joui, inconsciemment, de la miséricordieuse anesthésie que dispense l’amour ?

À quoi bon répondre ?… Je suis cependant prête à discuter, de la plus mauvaise foi du monde : je ne pourrais, aujourd’hui, m’attendrir, sauf sur ce pauvre homme qui détaille mes infortunes conjugales, en songeant aux siennes… Comme il a dû bien aimer, et bien souffrir, ce faux anesthésié !

— C’est la première fois, Hamond, que j’entends comparer l’amour à la cocaïne !

Froissé par ma maladroite ironie, il riposte assez sèchement :

— Vraiment, ma chère amie ? Un homme aussi vieux, et aussi « vieux jeu » que moi ne s’attendait pas à vous fournir une comparaison inédite, croyez-le !

Mon Dieu, qu’il est jeune, et « blessable », et tout imprégné, lui, du poison dont il s’est voulu sevrer !… Nous voilà loin de mon aventure et de Maxime Dufferein-Chautel…

Je voulais me confier à Hamond, lui demander ses conseils… Par quelle route revenons-nous invinciblement au passé, tout écorchés d’épines mortes ? Il me semble que, si Maxime entrait, nous n’aurions pas le temps, Hamond et moi, de quitter assez vite nos visages que nul ne doit voir : Hamond est tout jaune de bile, avec un petit tic dans la pommette gauche, — et moi je rapproche mes sourcils, comme si la migraine les opprimait, et je tends durement le cou en avant, mon cou robuste, mais qui perd le moelleux, l’enveloppé de la chair jeune…

— Hamond, dis-je très doucement, vous n’oubliez pas que je dois partir en tournée, — pour changer ?

— Partir… Oui, oui, fait-il comme un homme qu’on éveille. Eh bien ?

— Eh bien ! et Maxime ?

— Vous l’emmenez, naturellement ?

— « Naturellement » ! ce n’est pas si simple que vous avez l’air de le croire ! Cette vie de tournée, c’est terrible… à deux ! Les réveils, les départs au petit matin ou en pleine nuit, les soirées interminables pour celui qui attend, et puis l’hôtel !… Quels débuts pour une lune de miel !… Une femme de vingt ans ne se risquerait pas aux surprises de l’aube, du sommeil en wagon, ce sommeil des fins de journées éreintantes, pendant lequel on a l’air d’une morte un peu bouffie… Non, non, le danger est trop grand pour moi ! Et puis, nous valons mieux que ça, lui et moi ! J’avais songé… vaguement… à ajourner notre…

— … cœur-à-cœur…

— Merci… jusqu’à la fin de la tournée, et commencer alors une vie, oh ! une vie !… Ne plus penser, Hamond, se terrer quelque part, avec lui, dans un pays qui me tendrait, à portée de ma bouche et de mes mains, tout ce qui s’offre et se dérobe à moi derrière la vitre du wagon : des feuilles humides, des fleurs que le vent balance, des fruits embués et des ruisseaux surtout, de l’eau libre, capricieuse, de l’eau vivante… Tenez, Hamond, quand on vit depuis une trentaine de jours en wagon, vous ne pouvez pas savoir comme la vue de l’eau courante, entre les berges d’herbe neuve, crispe la peau tout entière d’une espèce de soif indéfinissable… Pendant ma dernière tournée, je me souviens, nous roulions toute la matinée, et souvent l’après-midi aussi. À midi, dans les prés, les filles de ferme trayaient les vaches : je voyais, dans l’herbe profonde, les seaux de cuivre fourbi, où le lait mousseux gicle en jets fins et raides. Quelle soif, quel douloureux désir j’avais de ce lait tiède, couronné d’écume ! C’était un vrai petit supplice quotidien, je vous assure… Alors, voilà… je voudrais… je voudrais jouir à la fois de tout ce qui me manque : l’air pur, un pays généreux où tout abonde, et mon ami…

Malgré moi, je tends mes bras, mes mains unies, pour mieux appeler ce que je désire. Hamond écoute encore, comme si je n’avais pas fini de parler :

— Et puis, mon enfant ? après ?

— Comment « après ? » dis-je avec véhémence… Après ? mais c’est tout ! Je ne demande plus rien.

— C’est heureux ! murmure-t-il pour lui-même… J’entends : comment vivrez-vous, après, avec Maxime ? Vous renoncerez aux tournées ? Vous ne… travaillerez plus au music-hall ?

Sa question, si naturelle, suffit à m’arrêter court, et je regarde mon vieil ami, défiante, inquiète, presque intimidée :

— Pourquoi pas ? dis-je faiblement.

Il hausse les épaules :

— Voyons, Renée, raisonnez un peu ! Vous pourrez, grâce à Maxime, vivre confortablement, luxueusement même, et… reprendre, nous l’espérons tous, cette plume spirituelle qui se rouille… Et puis, peut-être qu’un enfant… Quel joli petit gars ça ferait !

Imprudent Hamond ! A-t-il cédé à son instinct d’ex-peintre de genre ? Ce petit tableau de ma vie future, entre un amant fidèle et un bel enfant, produit sur moi le plus inexplicable, le plus désastreux effet… Et il continue, le malheureux ! Il insiste ! sans s’apercevoir qu’une gaîté détestable danse dans mes yeux qui fuient les siens et qu’il n’obtient plus de moi que des « oui » ennuyés, des « sans doute… je ne sais pas… » de pensionnaire qui trouve la leçon trop longue…


Chapitre XI
Question à méditer

Personnages

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