La Vagabonde

La Vagabonde
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Chapitre V

Colette

Colette

La Vagabonde

Roman
Année de parution : 1910

Chapitre V

— Décide-toi, ou ne te décide pas, voyons. Ça te va, ou ça ne te va pas ?

Ils sont là tous deux, Brague et Salomon, à me bousculer de la voix et du regard. Celui-ci rit pour me donner confiance, celui-là grommelle. Une lourde main, celle de Salomon, se pose sur mon épaule :

— Pour un contrat, c’est un contrat, je pense !

Je le tiens, ce contrat dactylographié, et je le relis pour la dixième fois, dans la crainte d’y découvrir, entre ses quinze lignes brèves, le piège caché, la clause louche… Je le relis surtout pour gagner du temps. Et puis je regarde la fenêtre, les rideaux de tulle empesé et, derrière eux, la cour triste et propre…

J’ai l’air de réfléchir, mais je ne réfléchis pas. Hésiter, ce n’est pas réfléchir… Distraitement, j’inventorie ce bureau genre anglais que j’ai déjà vu tant de fois, illustré de photographies étrangères : dames en buste, décolletées, très coiffées, qui ont le sourire viennois ; hommes en habit, dont on ne peut conjecturer s’ils sont chanteurs ou acrobates, mimes ou écuyers…

Quarante jours de tournée, à cent cinquante francs par jour, ça fait… six mille francs. Bon tabac. Mais…

— Mais, dis-je enfin à Salomon, je ne veux pas t’engraisser de six cents balles ! Dix pour cent, à la fin, c’est de l’assassinat !

J’ai retrouvé la parole et l’art de m’en servir, et le vocabulaire qui sied. Salomon devient de la couleur de ses cheveux, rose brique : ses yeux insaisissables eux-mêmes rougissent, mais de sa grosse bouche amène se précipite un flot de supplications presque amoureuses :

— Ma chérie ! ma mignonne ! ne commence pas à dire des bêtises !… Un mois, un mois que je travaille à ton itinéraire ! Demande à Brague ! Un mois que je m’éreinte à te trouver des établissements de premier ordre, de tout premier ordre !… un affichage comme… comme… comme Mme Otéro, tiens !… Et c’est comme ça que tu me remercies ! Tu n’as pas de cœur, alors ? Dix pour cent ? mais c’est douze que tu devrais me donner, tu entends ?

— Je t’entends. Mais je ne veux pas t’engraisser de six cents balles. Tu ne les vaux pas.

Les petits yeux roux de Salomon rapetissent encore. Sa lourde main, sur mon épaule, caresse, avec l’envie de m’écraser :

— Ah ! mauvaise graine ! Tu la vois, Brague ? une enfant à qui j’ai fait son premier engagement !

— Une enfant bigrement majeure, mon vieux, et qui a besoin de renouveler sa garde-robe ! Mon costume de l’Emprise est fini, tu sais ? un costume truqué, trente louis, plus les chaussures, plus le voile pour danser, enfin, voyez accessoires ! Tu ne me les payes pas à part, vieille frappe ?

— Brague, tu la vois ? répète Salomon… J’ai honte pour elle, devant toi ! Qu’est-ce que tu vas penser d’elle ?

— Je pense, dit Brague tranquillement, qu’elle aurait raison d’accepter la tournée et tort de te donner six cents francs.

— C’est bon. Rendez-moi les papiers.

La grosse main me lâche. Salomon, froncé et pâle, retourne à son bureau genre anglais, sans nous accorder un coup d’œil.

— Salomon, vous savez, pas de chiqué entre nous ! Je suis mauvaise comme la gale quand je m’y mets, et je me fiche de rater une affaire quand on m’embête !

— Madame, répond Salomon, digne et glacé, vous m’avez parlé comme à un homme qu’on méprise, et je l’ai sur le cœur !

— Fourneau ! intervient Brague sans élever la voix. Quand tu auras fini de jacter ! Six cents pour sa part à elle, quatre cent quarante pour la mienne… tu nous prends pour des acrobates allemands ! Donne-moi les feuilles : on ne signe pas aujourd’hui. Je demande vingt-quatre heures pour consulter ma famille.

— Alors, c’est foutu ! jette Salomon avec une impétuosité bafouilleuse. Tous ces gens-là, c’est des directeurs d’établissements très chics, des gens qui n’aiment pas qu’on les lanterne, des gens…

— … Qu’ont le derrière dans la friture bouillante, je sais ! interrompt mon camarade. Eh ben ! dis-leur que je repasse demain… Tu viens, Renée ?… Salomon, pour nous deux, c’est sept et demi pour cent. Et je trouve que c’est grand et généreux.

Salomon essuie ses yeux secs et son front mouillé :

— Oui, oui, vous êtes encore deux jolis cochons !

— Salomon, on ne peut pas dire que vous soyez joli, joli…

— Laisse-le donc, Renée, c’est un amour, cet homme-là ! Il fera ce que nous voudrons. D’abord, il t’aime. Pas, Salomon ?

Mais Salomon boude. Il tourne l’épaule comme un gros enfant, et dit d’une voix pleurarde :

— Non. Allez-vous-en. Je ne veux plus vous voir. J’ai un vrai chagrin. C’est bien la première fois, depuis que je fais des engagements, qu’on m’inflige une humiliation pareille ! Allez, allez ! J’ai besoin d’être tout seul. Je ne veux plus vous voir.

— C’est ça. À demain !

— Non, non ! c’est fini, nous trois !

— Cinq heures ?

Salomon, assis à son bureau, lève vers nous son mufle rose éploré :

— Cinq heures ? C’est ça, il faudrait encore que je manque pour vous mon rendez-vous de l’Alhambra ! Pas avant six heures, vous entendez ?

Désarmée, je serre sa courte patte, et nous sortons.

L’encombrement de la rue rendant tout colloque impossible, nous nous taisons. J’appréhende la solitude relative du boulevard Malesherbes, où Brague va commencer à discuter et à me convaincre. Convaincue, je le suis d’avance, et décidée à partir… Hamond ne sera pas content. Margot me dira : « Tu as bien raison, ma fille ! » et n’en pensera pas un mot, mais elle me donnera d’excellents conseils et trois ou quatre boîtes de « spécialités » contre la migraine, la constipation et la fièvre…

Et Dufferein-Chautel, au fait, qu’est-ce qu’il dira ? Ça m’amuse de penser à sa figure. Il se consolera auprès de Jadin, voilà tout… Partir… Quand donc déjà ?

— La date, Brague ? je n’ai pas fait attention, figure-toi !

Brague hausse les épaules et se range près de moi, parmi le peloton de passants qui attendent, soumis, que le bâton blanc fende la file des voitures et nous ouvre un gué, du trottoir Haussmann au refuge de la place Saint-Augustin.

— S’il n’y avait que toi pour boucler des engagements, ma pauvre amie ! Madame gueule, Madame monte sur ses grands chevaux, Madame veut ci, ne veut pas ça, et puis, au bout : « Tiens ! j’ai pas fait attention à la date ! »

Je le laisse, déférente, savourer sa supériorité. C’est un des plus vifs plaisirs de Brague que de me traiter en novice, en élève gaffeuse… Nous courons, sous la houlette de l’agent, jusqu’au boulevard Malesherbes…

— Du 5 avril au 15 mai, achève Brague. Tu n’as rien contre ? Rien ne te retient ?

— Rien…

Nous montons le boulevard, un peu essoufflés par la buée de bain tiède qui se lève du pavé mouillé. Une courte pluie, presque orageuse, a commencé le dégel ; le pavé noirâtre reflète, étirées, irisées, les lumières du gaz. Le haut de l’avenue se perd dans une fumée indistincte, roussie par un reste de crépuscule… Involontairement, je me retourne, je regarde autour de moi, cherchant… quoi ? Rien. Non, rien ne me retient ici, — ni ailleurs. Aucun cher visage ne surgira du brouillard, comme une fleur claire émerge de l’eau obscure, pour prier tendrement : « Ne t’en vas pas ! »

Je partirai donc, — encore une fois. Le 5 avril est loin, — nous sommes au 15 février, — mais c’est comme si j’étais déjà partie. Brague peut, à mon oreille distraite, énumérer des noms de villes, d’hôtels, des chiffres, des chiffres…

— Tu m’écoutes, au moins ?

— Oui.

— Alors, tu ne fais rien, d’ici le 5 avril ?

— Pas que je sache !

— Tu ne vois pas un petit acte, une petite couillonnade quelconque, genre mondain, qui t’occuperait d’ici là ?

— Ma foi, non.

— Si tu veux, je te chercherai une petite affaire à la semaine ?

Je quitte, en le remerciant, mon camarade, touchée qu’il veuille m’éviter la panne, l’oisiveté qui démoralise, appauvrit et détraque les comédiens sans emploi…

Trois têtes se lèvent lorsque j’entre dans mon salon de travail : celles d’Hamond, de Fossette et de Dufferein-Chautel. Serrés tous trois sous l’abat-jour rose autour d’une petite table, ils jouaient à l’écarté en m’attendant. Fossette sait jouer aux cartes à la manière des bulls ; grimpée sur une chaise, elle suit le va-et-vient des mains, prête à happer au vol une carte jetée trop loin.

Hamond s’écrie : « Enfin ! » Fossette : « Ouah ! » et Dufferein-Chautel ne dit rien, mais il a bien failli aboyer aussi…

L’accueil joyeux, la lumière tamisée, au sortir du brouillard fétide, m’éclairent le cœur, et c’est dans un élan de joie affectueuse que je m’écrie :

— Bonjour ! Vous savez, je pars !

— Vous partez ? Comment ça ? Quand ?

Sans m’arrêter à ce que l’intonation de mon amoureux prend, malgré lui, de bref et d’inquisiteur, je roule mes gants, je retire mon chapeau.

— Je vous dirai ça en dînant. Vous restez tous les deux : c’est presque un dîner d’adieux, déjà !… Restez tranquilles, continuez votre petite partie, j’envoie Blandine chercher des côtelettes et je passe une robe de chambre : je suis si fatiguée !…

Quand je reviens, perdue dans les plis d’un kimono de flanelle rose, je leur trouve à tous deux, Hamond et Dufferein-Chautel, un air trop dégagé de gens qui ont concerté quelque chose… Qu’importe ? mon adorateur bénéficie, ce soir, d’un optimisme qui s’étend sur toute la nature : je l’invite, pour « arroser la tournée », à nous offrir le Saint-Marceaux de l’épicier voisin, et il court, nu-tête, rapportant deux bouteilles sous ses bras…

Fébrile, un peu grise, j’appuie sur mon amoureux un regard désarmé qu’il ne m’a jamais vu. Je ris tout haut, d’un rire qu’il n’a jamais entendu, je rejette sur l’épaule la manche large du kimono, découvrant un bras plus clair que ma robe, un bras « couleur chair-de-banane », dit-il… Je me sens prévenante, gentille, — pour deux sous, je lui tendrais ma joue : qu’est-ce que ça fait ? je pars ! je ne le verrai plus, ce garçon ! Quarante jours ? mais nous serons sans doute tous morts, d’ici là !

Pauvre amoureux, comme j’ai été mauvaise avec lui, tout de même !… Je le trouve aimable, propre, bien peigné, avenant… comme quelqu’un qu’on ne reverra plus ! Car, à mon retour, je l’aurai oublié, et il m’aura oubliée, lui aussi… avec la petite Jadin, ou avec une autre… Plutôt avec la petite Jadin.

— Hein ? Cette petite Jadin !

J’ai jeté tout haut cette exclamation qui me semble suprêmement drôle.

Mon amoureux, qui a du mal à rire, ce soir, me regarde en fronçant ses sourcils de charbonnier :

— Quoi, cette petite Jadin ?

— Vous la trouviez à votre gré, l’autre jour, hein ? à l’Emp’-Clich’ ?

Dufferein-Chautel se penche, intrigué. Son visage franchit la zone d’ombre de l’abat-jour et je distingue la nuance de ses prunelles brunes, fauves et pailletées comme certaines agates dauphinoises…

— Vous étiez dans la salle ? Je ne vous ai pas vue !

Je vide ma coupe, avant de répliquer, mystérieuse :

— Ah ! voilà !…

— Tiens ! vous étiez là ?… Oui, elle est gentille, la petite Jadin. Vous la connaissez ? Je la trouve très gentille.

— Plus que moi ?

J’aurais mérité qu’il répondît, autrement que par un silence étonné, à cette parole imprudente, imbécile, indigne de moi ! Je voudrais me battre !… Bah ! qu’est-ce que ça fait ? je m’en vais !… Je raconte mon itinéraire : tout le tour de France, mais rien que les grandes villes ! un affichage comme… comme Mme Otéro ! et les beaux pays qu’on verra, et le soleil qu’on trouvera dans le Midi, et… et…

Le champagne, — trois coupes, il n’en faut pas plus ! — engourdit enfin mon bavardage heureux. Parler, quelle dépense d’énergie pour qui demeure muette des journées entières !… Mes deux amis fument, maintenant, et, derrière leur voile de fumée, reculent, reculent… Comme je suis loin ! déjà partie, dispersée, réfugiée dans le voyage… Leurs voix même s’étouffent, s’éloignent, mêlées à des grondements de trains, des sifflements, à la houle berceuse d’un orchestre imaginaire… Ah ! le doux départ, le doux sommeil, qui m’emporte vers une rive qu’on ne voit pas !…

— Quoi ? il est six heures ? Bon, merci… Ah ! c’est vous ?

Je dormais, et je rêvais voyage : un garçon d’hôtel frappait du poing contre la porte de mon rêve, en criant qu’il était six heures… Et je me retrouve assise en sursaut au creux de mon vieux divan où la fatigue, la griserie légère m’ont assoupie. Debout devant moi, le Grand-Serin barre toute la hauteur de la chambre. Mes yeux, ouverts trop vite, clignent à la lampe, et les bords de l’abat-jour, les arêtes de la table éclairée blessent mes yeux comme autant de lames luisantes…

— C’est vous ? Où est Hamond ?

— Hamond vient de partir.

— Quelle heure est-il donc ?

— Il est minuit.

— Minuit !

J’ai dormi plus d’une heure !

Machinalement, je relève, en les peignant des doigts, mes cheveux aplatis, puis je tire, jusqu’à la pointe de mes mules, le bord de ma robe…

— Minuit ! Pourquoi n’êtes-vous pas parti avec Hamond ?

— Nous avons craint que vous ne fussiez effrayée, en vous retrouvant seule ici… Alors, je suis resté.

Est-ce qu’il se moque de moi ? Je ne distingue pas son visage, si haut, dans l’ombre…

— J’étais fatiguée, vous comprenez…

— Je comprends très bien.

Qu’est-ce que c’est que ce ton sec, qui réprimande ? Je tombe des nues ! Vraiment, si j’étais poltronne, j’aurais une belle occasion de crier à l’aide, seule avec cet individu noir qui me parle de là-haut !… Il a peut-être bu, lui aussi, mais plus que moi ?

— Dites donc, Dufferein-Chautel, vous êtes souffrant ?

— Je ne suis pas souffrant.

Il se met en marche, Dieu merci : j’en avais assez de le voir jouer le menhir si près de moi !

— Je ne suis pas souffrant, je suis en colère.

— Ah ! ah !

Je réfléchis un moment, puis j’ajoute, assez sotte :

— C’est parce que je m’en vais ?

Dufferein-Chautel s’arrête :

— Parce que vous vous en allez ? Je n’y pensais pas. Puisque vous êtes encore là, je n’ai pas besoin de penser que vous vous en irez. Non. Je vous en veux. Je vous en veux parce que vous dormiez.

— Oui ?

— C’est insensé de s’endormir comme ça ! Devant Hamond ! et même devant moi ! On voit bien que vous ne savez pas quelle figure vous avez quand vous dormez ! Ou alors vous le faites exprès, et c’est indigne de vous !

Il s’assied brusquement, comme s’il se cassait en trois, et se trouve tout près de moi, son visage à la hauteur du mien :

— Quand vous dormez, vous n’avez pas l’air de dormir ! vous avez l’air… eh ! enfin, vous avez l’air d’avoir fermé les yeux pour cacher une joie plus forte que vous ! Parfaitement ! vous n’avez pas un visage de femme endormie… Enfin, vous comprenez ce que je veux dire, bon Dieu ! C’est révoltant ! Quand je pense que vous avez dû dormir de cette manière-là devant un tas de gens, je ne sais pas ce que je vous ferais !

Il est assis de biais sur une chaise fragile, et détourne à demi son visage bouleversé, fendu de deux grandes rides, une au front, l’autre au long de la joue, comme si l’explosion de sa colère venait de le lézarder. Je n’ai pas peur, — au contraire : ce m’est un soulagement de le retrouver sincère, pareil à l’homme qui entra, il y a deux mois, dans ma loge.

Voici donc, devant moi, avec sa fureur enfantine, son entêtement bestial, sa sincérité calculée, — voici que reparaît mon ennemi, mon tourmenteur : l’amour. Hélas ! il n’y a pas à s’y tromper. J’ai déjà vu ce front-là, et ces yeux, et cette convulsion des mains nouées l’une à l’autre, oui, j’ai vu tout cela… dans le temps qu’Adolphe Taillandy me désirait…

Mais que vais-je faire de celui-ci ? Je ne suis pas offensée, je ne suis pas même — ou si peu ! — émue ; mais que vais-je faire ? Comment lui répondre ?… Ce silence qui se prolonge devient plus intolérable que son aveu. S’il pouvait s’en aller… mais il ne bouge pas. Je ne risque pas le plus petit mouvement, dans la crainte qu’un soupir, qu’une ondulation de ma robe ne suffisent à ranimer mon adversaire, — je n’ose plus dire mon amoureux, non, il m’aime trop !…

— C’est tout ce que vous me dites ?

Le son de sa voix, adoucie, me cause un si vif plaisir que je souris d’aise, délivrée du silence irrespirable.

— Dame ! je ne vois vraiment pas…

Il se tourne vers moi avec une gentillesse encombrante de grand chien :

— C’est vrai, vous ne voyez pas… Oh ! vous avez un talent pour ne pas voir ! Dès qu’il s’agit de moi, vous ne voyez pas, vous ne voyez rien ! Vous regardez à travers moi, vous souriez par-dessus moi, vous parlez à côté de moi !… Et je fais celui qui ne voit pas que vous ne voyez pas. Comme c’est malin ! comme c’est digne de vous et de moi !

— Écoutez, Dufferein-Chautel…

— Et vous m’appelez Dufferein-Chautel ! Je le sais bien que j’ai un nom ridicule, un nom de député, d’industriel ou de directeur du Comptoir d’Escompte ! ce n’est pas ma faute !… Oui, oui, riez !… C’est encore de la chance, ajoute-t-il plus bas, que je vous fasse rire…

— Voyons, comment voulez-vous que je vous appelle ? Dufferein, ou Chautel ? ou Duduffe ? ou… Maxime tout court, ou Max ?… Oh ! je vous en prie, donnez-moi la glace à main, là, sur la petite table, et le mouchoir à poudre : je dois avoir une figure !… Le champagne, le sommeil, et plus de poudre sur le nez !

— Ça ne fait rien ! dit-il avec impatience. Pour qui voulez-vous mettre de la poudre, à cette heure-ci ?

— Pour moi, d’abord. Et puis pour vous.

— Pour moi, ce n’est pas la peine. Vous me traitez en homme qui vous courtise. Si j’étais, tout simplement, un homme qui vous aime ?

Je le regarde, plus méfiante que je ne le fus jamais, déconcertée de trouver en cet homme, dès qu’il s’agit d’amour entre nous, une intelligence, une aisance spéciales, bien cachées sous ses dehors de Grand-Serin. L’aptitude à l’amour, oui, voilà ce que je devine en lui, voilà par quoi il me dépasse et m’embarrasse !

— Dites-moi, franchement, Renée… est-ce que cela vous est odieux, ou indifférent, ou vaguement agréable, de savoir que je vous aime ?

Il n’est pas outrageant, il n’est ni humble, ni larmoyant, il n’a rien de timide, ni de cauteleux… Imitant sa simplicité, je réponds, enhardie :

— Je n’en sais absolument rien.

— C’est bien ce que je pensais, dit-il gravement. Alors…

— Alors ?

— Je n’ai plus qu’à m’en aller !

— Il est minuit et demi.

— Non, vous ne m’avez pas compris. Je veux dire : ne plus vous revoir, quitter Paris !

— Quitter Paris ? Pourquoi ? dis-je honnêtement. Ce n’est pas nécessaire. Et je ne vous ai pas défendu de me revoir.

Il secoue les épaules :

— Oh ! je m’entends !… Quand ça ne va pas, quand j’ai… des embêtements, enfin, je m’en vais chez nous.

Il a bien dit « chez nous », provincialement, tendrement.

— C’est joli, chez vous ?

— Oui. C’est la forêt. Beaucoup de sapins, pas mal de chênes. J’aime bien les coupes fraîches, vous savez, quand on a abattu les bois et qu’il reste seulement les baliveaux, et les grands ronds des places à charbon, où il pousse de la fraise l’été suivant…

— Et du muguet…

— Et du muguet… Et des digitales aussi. Vous connaissez ? Elles sont hautes comme ça, et on met ses doigts dans les cloches, quand on est gosse…

— Je connais.

Il raconte mal, mon bûcheron d’Ardennes, mais je vois si bien ce qu’il raconte !…

— J’y vais pendant l’été, en auto. Je chasse aussi un peu, à l’automne. C’est chez maman, naturellement. La mère Coupe-Toujours ! dit-il en riant. Elle coupe, elle coupe, et elle scie, et elle vend.

— Oh !

— Mais elle n’abîme pas, vous savez ! Elle sait ce que c’est que le bois, elle s’y entend comme un homme, mieux qu’un homme !

Je l’écoute avec une aménité nouvelle, contente qu’il m’oublie un instant, qu’il parle, en digne bûcheron, de sa forêt maternelle. Je ne me souvenais pas qu’il fût Ardennais, et il ne se souciait pas de m’apprendre qu’il aimait son pays. Je sais maintenant pourquoi il a l’air serin ! C’est qu’il porte ses vêtements un peu comme des « habits de fête », avec une gaucherie indélébile et sympathique, en beau paysan endimanché…

— … Seulement, si vous me renvoyez, Renée, ma mère comprendra tout de suite que je viens me « faire soigner » chez elle, et elle voudra encore une fois me marier. Voyez à quoi vous m’exposez !

— Laissez-vous marier.

— Vous ne dites pas ça sérieusement ?

— Pourquoi donc ? Parce qu’une expérience personnelle m’a été néfaste ? Qu’est-ce que ça prouve ! Vous devriez vous marier, ça vous irait très bien. Vous avez l’air déjà marié. Vous promenez votre célibat dans des vêtements de jeune père de famille, vous êtes épris du coin du feu, tendre, jaloux, têtu, paresseux comme un époux gâté, et despote, au fond, et monogame de naissance !

Stupéfait, mon amoureux me dévisage sans mot dire, puis saute sur ses pieds :

— Je suis tout ça ! s’écrie-t-il. Je suis tout ça ! Elle l’a dit ! Je suis tout ça !

Je refrène sèchement ses cris et ses gestes :

— Taisez-vous donc ! Qu’est-ce qui vous prend ? Que vous soyez égoïste, en somme, et paresseux, et coin du feu, ça vous donne envie de danser ?

Très docile, il se rassied en face de moi, mais ses yeux de chien de berger me couvent avec une sagacité victorieuse :

— Non. Ça m’est bien égal d’être tout ce que vous dites : ce qui me donne envie de danser, c’est que vous le sachiez !

Ah ! sotte que je suis ! Le voici triomphant, fort de mon aveu, — l’aveu de ma curiosité, sinon d’un intérêt plus vif… Le voici glorieux, tremblant du désir de se livrer davantage. Il crierait, s’il osait : « Oui, je suis tout cela ! Vous avez donc daigné me voir, tandis que je désespérais d’exister à vos yeux ? Regardez-moi encore ? Découvrez-moi tout entier, inventez en moi des faiblesses, des ridicules, accablez-moi de vices imaginaires… Et qu’importe que vous erriez ? Mon souci n’est pas que vous me connaissiez tel que je suis : créez votre amoureux à votre guise, et c’est après, — comme un maître retouche et refait l’œuvre médiocre d’un élève chéri, — c’est après que, sournoisement, peu à peu, j’y mettrai ma ressemblance ! »

Vais-je lui réciter tout haut sa pensée, pour le confondre ?… Attention ! j’allais commettre une maladresse de plus. Il ne sera point confondu, il écoutera, ravi, sa devineresse, et louera bien haut la seconde vue que dispense l’amour !… Et qu’attend-il présentement ? que je tombe dans ses bras ? Rien n’étonne un homme épris. Je voudrais qu’il fût loin… Je lutte contre le besoin de me reposer, de me détendre, de lever une main, de prier : « Pouce ! arrêtez ! je ne sais pas le jeu. Si l’envie m’en vient, nous le recommencerons ; mais je ne suis pas de force à vous suivre, et je me fais prendre à tout coup, vous voyez bien… »

Ses yeux vigilants vont et viennent, rapidement, de mes paupières à ma bouche, de ma bouche à mes paupières, et semblent lire mon visage… Soudain, il se lève et se détourne, avec une brusque discrétion :

— Adieu, Renée ! dit-il d’une voix plus basse… Je vous demande pardon d’être resté si tard, mais Hamond m’avait recommandé…

Je proteste, avec un embarras mondain :

— Oh ! ça ne fait rien… au contraire…

— Est-ce que votre concierge a le sommeil très dur ?

— J’espère que non…

Nous sommes si pitoyables de niaiserie que la gaîté me revient un peu :

— Attendez ! dis-je tout à coup. J’aime mieux que vous ne réveilliez pas la concierge : vous allez sortir par la fenêtre…

— Par la fenêtre ? Oh ! Renée…

— C’est le rez-de-chaussée.

— Je sais bien. Mais vous n’avez pas peur que… qu’on me voie ? Un locataire de la maison pourrait rentrer à ce moment-là…

— Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ?

Malgré moi, j’ai mis à répondre, à hausser les épaules, une si dédaigneuse indifférence que mon amoureux n’ose plus se réjouir. Au fond, cette sortie à une heure du matin, par la fenêtre, — de ma chambre à coucher, s’il vous plaît ! — doit le remplir d’une joie d’étudiant. Ah ! quelle jeunesse !…

— Sautez ! C’est ça ! adieu !

— À demain, Renée ?

— Si vous voulez, mon ami…

… Quelle jeunesse !… Il a pourtant trente-trois ans, cet homme !… Moi aussi… Trente-quatre dans six mois…

Je l’ai entendu courir sur le trottoir, sous une pluie fine et collante qui poisse le pavé et mouille l’appui de la fenêtre, où je demeure accoudée, comme une amante… Mais, derrière moi, personne n’a foulé le grand lit, banal et frais, nappé d’un drap sans pli, et que mon insomnie résignée ne froissera même pas.

Il est parti. Il reviendra demain, et les jours d’après, puisque je le lui ai permis. Il reviendra presque heureux, maladroit, plein d’espoir, avec cet air de dire : « Je ne demande rien », qui, à la longue, m’exaspère comme une prière machinale de mendiant… Quand c’était si simple de le blesser d’un refus sans danger encore, et qu’il s’en aille avec sa coupure fraîche et guérissable !…

Dans le carré de ma fenêtre éclairée, la pluie fine tombe, blanche sur le fond noir de la rue, comme une mouture humide…

J’ai cédé, je l’avoue, j’ai cédé, en permettant à cet homme de revenir demain, au désir de conserver en lui non un amoureux, non un ami, mais un avide spectateur de ma vie et de ma personne. « Il faut terriblement vieillir, m’a dit un jour Margot, pour renoncer à la vanité de vivre devant quelqu’un ! »

Pourrais-je sincèrement affirmer que, depuis quelques semaines, je ne me complais pas à l’attention de ce spectateur passionné ? Je lui ai acheté mon plus vif regard, mon plus libre sourire, j’ai surveillé en lui parlant le son de ma voix, je lui ai fermé tout mon visage, mais… Mais n’était-ce pas pour qu’il constatât, chagrin, maté, que toutes mes réticences lui étaient adressées, que je prenais la peine, pour lui, d’exister moins ? Il n’y a pas de déguisement sans coquetterie, et il faut autant de soins, autant de vigilance, pour s’enlaidir à toute heure que pour se parer.

Si mon amoureux, dans l’ombre, guette ma fenêtre ouverte, qu’il soit fier ! Je ne le regrette point, je ne le souhaite point, — mais je pense à lui. Je pense à lui, comme je mesurerais ma première défaite…

La première ? Non, la seconde. Il y eut un soir — ah ! quel souvenir empoisonné, et que je le maudis de ressusciter à cette heure ! — un soir où je m’accoudai ainsi, penchée sur un jardin invisible. Mes cheveux très longs pendaient comme une corde de soie hors du balcon… La certitude de l’amour venait de s’abattre sur moi et, loin d’en faiblir, ma force adolescente la portait orgueilleusement, avec une joie impitoyable au reste des humains. Ni le doute, ni la mélancolie même la plus suave, n’assagirent cette nuit triomphale et solitaire, couronnée de glycines et de roses !… Cette aveugle, cette innocente exaltation, qu’en a-t-il fait, l’homme qui la suscitait ?…

Fermons la fenêtre, fermons la fenêtre ! Je tremble trop de voir monter, à travers le voile de la pluie, un jardin provincial, vert et noir, argenté par la lune levante, où passe l’ombre d’une jeune fille qui enroule rêveusement sa longue tresse à son poignet, comme une couleuvre caressante…


Chapitre V
Question à méditer

Personnages

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