La Vagabonde

La Vagabonde
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Chapitre VI

Colette

Colette

La Vagabonde

Roman
Année de parution : 1910

Chapitre VI

18 avril.

Vous craignez que je ne vous oublie ? voilà du nouveau ! Max chéri, ne commencez pas à « faire la grue », comme je dis ! Je pense à vous, je vous regarde, de loin, avec une attention si vive que vous devez, par instants, en être mystérieusement averti. N’est-ce pas ? Je vous observe, à travers la distance, profondément, sans me lasser. Je vous vois si bien ! C’est maintenant que les heures de notre rapide intimité n’ont plus de secrets pour moi et que je déroule toutes nos paroles, tous nos silences, nos regards, nos gestes, fidèlement enregistrés avec leurs valeurs picturales et musicales… Et c’est le temps que vous choisissez pour coqueter, un doigt au coin de la bouche : « Vous m’oubliez ! Je vous sens plus loin de moi ! » Oh ! la seconde vue des amants !

Je m’éloigne, c’est vrai, mon ami. Nous venons de dépasser Avignon et j’ai pu croire hier, — en m’éveillant dans le train après un somme de deux heures, — que j’avais dormi deux mois ; le printemps était venu sur ma route, le printemps comme on l’imagine dans les contes de fées, l’exubérant, l’éphémère, l’irrésistible printemps du Midi, gras, frais, jailli en brusques verdures, en herbes déjà longues que le vent balance et moire, en arbres de Judée mauves, en paulownias couleur de pervenche grise, en faux ébéniers, en glycines, en roses !

Les premières roses, mon ami aimé ! Je les ai achetées à la gare d’Avignon, à peine entre-bâillées, d’un jaune de soufre rehaussé de carmin, transparentes au soleil comme une oreille que teinte un sang vif, parées de feuilles tendres, d’épines courbes en corail poli. Elles sont là sur ma table. Elles embaument l’abricot, la vanille, le très fin cigare, la brune soignée, — c’est l’odeur même, Max, de vos mains sèches et foncées…

Mon ami, je me laisse éblouir et ranimer par cette saison neuve, ce ciel vigoureux et dur, la dorure particulière de ces pierres que le soleil caresse toute l’année… Non, non, ne me plaignez pas de partir à l’aube, puisque l’aube, en ce pays, s’échappe, nue et empourprée, d’un ciel laiteux, éventé de sons de cloches et de vols de pigeons blancs… Oh ! je vous en prie, comprenez que vous ne devez pas m’écrire de lettres « soignées », que vous ne devez pas penser à ce que vous m’écrivez ! Écrivez n’importe quoi, la couleur du temps, l’heure de votre réveil, votre méchante humeur contre la « romanichelle appointée » ; remplissez les pages avec le même mot tendre, répété comme le cri d’un oiseau amoureux qui appelle ! Mon cher amant, j’ai besoin que ton désordre réponde à celui de ce printemps qui a crevé la terre et se consume de sa propre hâte !…

Il m’arrive rarement de relire mes lettres. J’ai relu celle-ci, — et je l’ai laissée partir, avec l’étrange impression que je commettais une maladresse, une erreur, et qu’elle s’en allait vers un homme qui n’aurait pas dû la lire… La tête me tourne un peu, depuis Avignon. Les pays de brume ont fondu là-bas, derrière les rideaux de cyprès que le mistral penche. Le soyeux bruissement des longs roseaux est entré, ce jour-là, par la glace baissée du wagon, en même temps qu’une odeur de miel, de sapin, de bourgeons vernis, de lilas en boutons, — ce parfum amer du lilas avant la fleur, qui mêle la térébenthine et l’amande. L’ombre des cerisiers est violette sur la terre rougeâtre, qui déjà se fendille de soif. Sur les routes blanches que le train coupe ou longe, une poussière crayeuse roule en tourbillons bas et poudre les buissons… Le murmure d’une fièvre agréable bourdonne sans cesse à mes oreilles, comme celui d’un essaim lointain…

Sans défense, perméable à cet excès, pourtant prévu de parfums, de couleur, de chaleur, je me laisse surprendre, emporter, convaincre. Est-il possible qu’une telle douceur soit sans danger ?

La Cannebière assourdissante fourmille à mes pieds, sous le balcon, la Cannebière qui ne se repose ni jour ni nuit, et où la flânerie acquiert l’importance, la sécurité d’une fonction. Si je me penche, je puis voir scintiller au bout de la rue, derrière la dentelle géométrique des cordages, l’eau du port, — un bout de mer d’un bleu épais, qui danse à petites vagues courtes…

Ma main, sur le rebord du balcon, froisse le dernier billet de mon ami, qui répond à ma lettre de Lyon. Il s’y souvient, hors de propos, que ma camarade Amalia Barally n’aimait pas les hommes ! Il n’a pas manqué, en être « normal » et « bien équilibré » qu’il est, de flétrir un peu, en la raillant, ma vieille amie, et de nommer « vice » ce qu’il ne comprend pas. À quoi bon lui expliquer ?… Deux femmes enlacées ne seront jamais pour lui qu’un groupe polisson, et non l’image mélancolique et touchante de deux faiblesses, peut-être réfugiées aux bras l’une de l’autre pour y dormir, y pleurer, fuir l’homme souvent méchant, et goûter, mieux que tout plaisir, l’amer bonheur de se sentir pareilles, infimes, oubliées… À quoi bon écrire, — et plaider, — et discuter ?… Mon voluptueux ami ne comprend que l’amour…


Chapitre VI
Question à méditer

Personnages

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