— Grouille-toi ! bon Dieu, grouille-toi ! Jadin n’est pas là !
— Comment, pas là ? elle est malade ?
— Malade ? oui ! en bombe !… C’est le même coup pour nous : nous passons vingt minutes plus tôt !
Brague, le mime, vient de surgir de sa cellule sur mon passage, effrayant sous son fond de teint kaki, et je cours vers ma loge, consternée à l’idée que je pourrais, pour la première fois de ma vie, être en retard…
Jadin n’est pas là ! Je me hâte, en tremblant d’énervement. C’est qu’il ne badine pas, notre public de quartier, surtout à la matinée du dimanche ! Si nous le laissons, comme dit notre régisseur-belluaire, « avoir faim » cinq minutes entre deux numéros, les hurlements, les bouts de mégots, les peaux d’oranges partiront tout seuls…
Jadin n’est pas là… Il fallait s’attendre à ça, un de ces jours.
Jadin est une petite chanteuse, si novice au concert, qu’elle n’a pas eu le temps encore d’oxygéner ses cheveux châtains ; elle n’a fait qu’un saut du boulevard extérieur sur la scène, estomaquée de gagner, en chantant, deux cent dix francs par mois. Elle a dix-huit ans. La chance (?) l’a saisie sans ménagement, et ses coudes défensifs, toute sa personne têtue penchée en gargouille, semblent parer les coups d’un destin fumiste et brutal.
Elle chante en cousette et en goualeuse des rues, sans penser qu’on peut chanter autrement. Elle force ingénument son contralto râpeux et prenant, qui va si bien à sa figure jeune d’apache rose et boudeuse. Telle qu’elle est, avec sa robe trop longue, achetée n’importe où, ses cheveux châtains pas même ondulés, son épaule de biais qui a l’air de tirer encore le panier de linge, le duvet de sa lèvre tout blanc d’une poudre grossière, — le public l’adore. La directrice lui promet, pour la saison prochaine, le « lumineux » et une seconde vedette, — on verra après pour l’augmentation. Jadin, en scène, rayonne et jubile. Elle reconnaît, tous les soirs, dans le public des secondes galeries, quelque compagnon d’enfantine vadrouille et ne résiste point, pour le saluer, à couper sa rengaine sentimentale par un joyeux coup de gueule, un rire aigu d’écolière, voire une « basane » bien claquée sur la cuisse…
C’est elle qui manque aujourd’hui au programme. Dans une demi-heure, ils vont tempêter dans la salle et crier : « Jadin ! Jadin ! » et taper des galoches, et sonner sur les verres avec leurs cuillers à mazagrans…
Cela devait arriver. Jadin, dit-on, n’est pas malade, et notre régisseur ronchonne :
— Pensez-vous qu’elle est grippée ! Elle a tombé en travers d’un pieu ! On y met un talbin en compresse ! Sans quoi, elle aurait prévenu…
Jadin a trouvé un gourmet qui n’est pas du quartier. Il faut vivre… Elle vivait, pourtant, avec l’un, avec l’autre, avec tout le monde… Reverrai-je sa petite silhouette de gargouille, coiffée jusqu’aux sourcils d’un des calots « à la mode » qu’elle fabriquait elle-même ? Hier soir encore, elle avançait dans ma loge un museau mal poudré pour me montrer sa dernière création : une toque en lapin « genre renard blanc », trop étroite, qui rabattait de chaque côté les petites oreilles de Jadin, toutes roses…
— On croirait Attila tout craché, lui disait Brague, très sérieux.
Jadin est partie… Le long couloir, foré de logettes carrées, bourdonne et ricane : il paraît que tout le monde flairait cette fugue, sauf moi… Bouty, le petit comique qui chante les Dranem, se promène devant ma loge, grimé en anthropoïde, un verre de lait à la main, et je l’entends prophétiser :
— C’était couru ! Moi, j’y donnais encore cinq, six jours, peut-être un mois, à Jadin ! La patronne doit faire une gueule… Mais c’est pas encore ça qui la décidera à augmenter les artistes qui remontent une maison… Retenez ce que je vous dis ! on la reverra, Jadin : c’est une excursion, pas plus. C’est une fille qui a son genre de vie, elle saura jamais garder un miché…
J’ouvre ma porte pour parler à Bouty, pendant que je passe mes mains au blanc liquide :
— Elle ne vous avait rien dit de son départ, Bouty ?
Il hausse les épaules, en tournant vers moi son masque de gorille rouge, aux yeux bordés de blanc :
— Probable ! Je ne suis pas sa mère…
Ayant dit, il lampe à petites gorgées son verre de lait, un lait bleuâtre comme de l’amidon.
Pauvre petit Bouty, qui balade partout son entérite chronique et sa bouteille de lait cacheté ! Nettoyé de son masque vermillon et blanc, il a une chétive et douce figure, délicate, intelligente, de beaux yeux tendres, et un cœur de chien sans maître, prêt à chérir qui l’adoptera. Sa maladie et son dur métier le crèvent, il se nourrit de lait, de macaroni bouilli, et trouve la force de chanter, de danser des danses nègres pendant vingt minutes. En sortant de scène, il tombe, éreinté, sur le plateau, incapable de descendre tout de suite à sa loge… Son corps fluet, étendu là comme mort, me barre quelquefois le passage, et je me raidis pour ne pas me pencher, le ramasser, demander du secours. Les camarades et le vieux chef machiniste se bornent à hocher le menton d’un air important à côté de lui, et disent :
— Bouty, c’est un artiste qui fatigue beaucoup.
— Filons, filons ! train accéléré ! Ils n’ont pas trop gueulé après Jadin, dans la salle. C’est de la chance !
Brague me pousse dans l’escalier de fer ; la chaleur poussiéreuse, la lumière des herses m’étourdissent ensemble ; cette matinée a passé comme un songe affairé, la moitié de la journée a fondu je ne sais comment, j’en garde seulement le froid nerveux, la contraction de l’estomac qui suit les réveils, les levers rapides en pleine nuit. Dans une heure, il sera temps de dîner, et puis on prend un taxi, et ça recommence…
Et j’en ai comme ça pour un mois ! Le spectacle actuel plaît suffisamment ; d’ailleurs, il faut tenir jusqu’à la revue :
— Nous sommes bons là, dit Brague : quarante jours à ne rien penser !
Et il se frotte les mains.
À ne rien penser… Si je pouvais faire comme lui ! J’ai quarante jours, j’ai toute l’année, toute la vie pour penser, moi… Combien de temps vais-je promener, de music-hall en théâtre, de théâtre en casino, des « dons » que l’on s’accorde, d’un ton poli, à trouver intéressants ? On me reconnaît, par surcroît, une « mimique précise », une « diction nette », et une « plastique impeccable ». C’est très gentil. C’est même plus qu’il n’en faut. Mais… où cela mène-t-il ?
Allons ! je vois venir une dure crise de noir… Je l’attends avec calme et d’un cœur habitué, certaine d’en reconnaître les phases normales et de la vaincre une fois encore. Personne n’en saura rien. Ce soir, Brague me guigne de son petit œil pénétrant, sans trouver autre chose à dire que :
— T’es bien dans la lune, dis donc ?
Revenue à ma loge, je lave mes mains teintes d’un sang groseille, devant la glace où nous nous mesurons, la conseillère maquillée et moi, graves, en adversaires dignes l’une de l’autre.
Souffrir… regretter… prolonger, par l’insomnie, par la divagation solitaire, les heures les plus profondes de la nuit : je n’y échapperai point. Et je marche au-devant de cela, avec une sorte de gaîté funèbre, avec toute la sérénité d’un être encore jeune et résistant, qui en a vu bien d’autres… Deux habitudes m’ont donné le pouvoir de retenir mes pleurs : celle de cacher ma pensée et celle de noircir mes cils au mascaro…
— Entrez !
On vient de frapper, et j’ai répondu machinalement, absorbée…
Ce n’est pas Brague, ce n’est pas la vieille habilleuse, c’est un inconnu, grand, sec, noir, qui incline sa tête nue et débite tout d’un trait :
— Madame, je viens, depuis une semaine, vous applaudir dans l’Emprise. Vous excuserez ce que ma visite peut avoir de… déplacé, mais il me semble que mon admiration pour votre talent et… et votre plastique… justifie une présentation aussi… incorrecte, et que…
Je ne dis rien à cet imbécile. Moite, essoufflée encore, la robe demi-ouverte, j’essuie mes mains en le regardant avec une férocité si visible que sa belle phrase meurt soudain, coupée…
Faut-il le gifler ? marquer sur ses deux joues mes doigts encore humides d’une eau carminée ? Faut-il élever la voix et jeter à cette figure anguleuse, toute en os, barrée d’une moustache noire, les mots que j’ai appris dans les coulisses et dans la rue ?…
Il a des yeux de charbonnier triste, cet envahisseur…
Je ne sais pas ce que lui disent mon regard et mon silence, mais sa figure change tout à coup :
— Ma foi, Madame, je ne suis qu’un serin et un grossier personnage, je m’en aperçois trop tard. Mettez-moi à la porte, allez, je l’ai bien mérité, mais non pas sans que j’aie déposé à vos pieds mes respectueux hommages.
Il resalue, comme un homme qui va s’en aller… et ne s’en va pas. Avec cette rouerie un peu catin des hommes, il attend, une demi-seconde, le bénéfice de son revirement, et — je ne suis pas, mon Dieu, si terrible ! — l’obtient :
— Je vous dirai donc gentiment, Monsieur, ce que je vous aurais dit sans aménité, tout à l’heure : allez-vous-en !
Je ris, bonne fille, en lui montrant la porte. Lui ne rit pas. Il reste là, le front en avant, et son poing libre pend, serré. Cette attitude le fait presque menaçant, gauche, avec une dégaine un peu lourde de bûcheron correct. La lampe du plafond se mire dans ses cheveux noirs, rabattus de côté, lisses et comme laqués ; mais ses yeux m’échappent, reculés sous une profonde orbite…
Il ne rit pas, parce qu’il me désire.
Il ne me veut aucun bien, cet homme-là, — il me veut. Il n’a pas l’humeur à plaisanter, même graveleusement. Cela me gêne, à la fin, et je l’aimerais mieux… allumé, à l’aise dans son rôle d’homme qui a bien dîné et qui s’est rincé l’œil au premier rang de l’orchestre…
L’ardent désir qu’il a de moi le gêne comme une arme encombrante.
— Eh bien ! Monsieur, vous ne vous en allez pas ?
Il répond précipitamment, comme si je l’avais éveillé :
— Si, si, Madame ! Certainement, je m’en vais. Je vous prie d’agréer mes excuses et…
— … et l’expression de ma considération distinguée ! achevé-je malgré moi.
Ce n’est pas bien drôle, mais il rit, — il rit enfin, il quitte son expression têtue qui me décontenançait…
— C’est gentil à vous de me repêcher, Madame ! Il y a encore quelque chose que je voulais vous demander…
— Ah ! non ! vous allez filer tout de suite ! J’ai fait preuve d’une longanimité incompréhensible, et je risque une bronchite en n’enlevant pas cette robe où j’ai eu chaud comme trois déménageurs !
Du bout de l’index, je le pousse dehors, car il a repris, quand j’ai parlé d’enlever ma robe, sa figure sombre et fixe… La porte refermée et verrouillée, j’entends sa voix assourdie qui quémande :
— Madame ! Madame !… je voulais savoir si vous aimez les fleurs ? et lesquelles ?
— Monsieur ! Monsieur ! laissez-moi tranquille ! Je ne vous demande pas quels sont vos poètes favoris, ni si vous préférez la mer à la montagne ! Allez-vous-en !
— Je m’en vais, Madame ! Bonsoir, Madame !
Ouf ! ce grand serin d’homme, grossier et simple, a coupé la crise noire : c’est toujours autant.
Depuis trois ans, voilà de quelle sorte sont mes conquêtes amoureuses… Le monsieur du fauteuil onze, le monsieur de l’avant-scène quatre, le gigolo des secondes galeries… Une lettre, deux lettres, un bouquet, une lettre encore… c’est tout ! Le silence les décourage bientôt, et il me faut avouer qu’ils n’y mettent pas trop d’entêtement.
Le Destin, désormais ménager de mes forces, semble écarter de moi ces amoureux obstinés, ces chasseurs qui traquent une femme jusqu’au bat-l’eau inclusivement… Ceux que je tente ne m’écrivent pas de billets doux. Leurs lettres, pressées, brutales et gauches, traduisent leur envie, non leurs pensées… J’excepte un pauvre petit qui délayait, des douze pages durant, un amour bavard et humilié. Il devait être bien jeune. Il se rêvait prince Charmant, pauvre gosse, et riche, et puissant : « Je vous écris tout ça sur la table du marchand de vin où je déjeune, et chaque fois que je lève la tête, en face de moi, dans la glace, je vois ma sale gueule… »
Encore pouvait-il, le petit amoureux à la « sale gueule », rêver à quelqu’un, sous ses palais bleus et ses forêts enchantées.
Personne ne m’attend, moi, sur une route qui ne mène ni à la gloire, ni à la richesse, ni à l’amour.
Rien ne mène, — je le sais, — à l’amour. C’est lui qui se jette en travers de votre route. Il la barre, à jamais, ou, s’il la quitte, laisse le chemin rompu, effondré…
Ce qui reste de ma vie me fait songer à un de ces puzzles en douze cent cinquante morceaux de bois biscornus et multicolores. S’agit-il pour moi d’en reconstituer, bûchette à bûchette, le décor primitif : une maison paisible au milieu des bois ? Non, non, quelqu’un a brouillé toutes les lignes du doux paysage ; je ne retrouverais même plus les débris du toit bleu brodé de lichens jaunes, ni la vigne vierge, ni la profonde forêt sans oiseaux…
Huit ans de mariage, trois ans de séparation : voilà qui remplit le tiers de mon existence.
Mon ex-mari ? Vous le connaissez tous. C’est Adolphe Taillandy, le pastelliste. Depuis vingt ans, il fait le même portrait de femme : sur un fond brumeux et doré, emprunté à Lévy-Dhurmer, il pose une femme décolletée, dont la chevelure, comme une ouate précieuse, nimbe un visage velouté. La chair, aux tempes, dans l’ombre du cou, sur la rondeur des seins, s’irise du même velouté impalpable, bleu comme celui des beaux raisins qui tentent les lèvres :
— Potel et Chabot ne font pas mieux ! a dit un jour Forain devant un pastel de mon mari.
À part son fameux « velouté », je ne crois pas qu’Adolphe Taillandy ait du talent. Mais je reconnais volontiers que ses portraits sont, pour les femmes surtout, irrésistibles.
D’abord, il voit blond, résolument. La chevelure même de Mme de Guimont-Fautru, cette sèche brune émérite, il l’a parée de reflets sanguins et dorés, venus on ne sait d’où et qui font d’elle, — répandus sur sa mate figure, sur son nez grec — une orgiaque Vénitienne.
Taillandy a fait mon portrait aussi, autrefois… On ne sait plus que c’est moi, cette petite bacchante au nez lumineux, qui porte sur le milieu du visage sa tache de soleil comme un masque de nacre, et je me souviens encore de ma surprise, à me découvrir si blonde. Je me souviens aussi du succès de ce pastel et de ceux qui le suivirent. Il y eut le portrait de Mme de Guimont-Fautru, de la baronne Avelot, de Mme de Chalis, de Mme Robert-Durand, de la cantatrice Jane Doré, — puis nous arrivons à ceux, moins illustres à cause de l’anonymat des modèles, de Mlle J. R., de Mlle S. S., de Mme U., de Mme Van O…, de Mrs. F. W.
C’était l’époque où Adolphe Taillandy, avec ce cynisme de bel homme qui lui va si bien, déclarait :
— Je ne veux pour modèles que mes maîtresses, et pour maîtresses que mes modèles !
Je ne lui ai pas connu, pour ma part, d’autre génie que celui du mensonge. Aucune femme, aucune de ses femmes, n’a dû autant que moi apprécier, admirer, craindre et maudire sa fureur du mensonge. Adolphe Taillandy mentait, avec fièvre, avec volupté, inlassablement, presque involontairement. Pour lui, l’adultère n’était qu’une des formes — et non la plus délectable — du mensonge.
Il fleurissait en mensonges avec une force, une variété, une prodigalité, que l’âge n’a point épuisées. En même temps qu’il ciselait l’ingénieuse traîtrise, agencée avec mille soins, parée de toutes les recherches d’une fourberie magistrale, je lui voyais gaspiller sa fougue astucieuse en impostures grossières, superflues, goujates, en contes enfantins et presque imbéciles…
Je l’ai rencontré, épousé, j’ai vécu avec lui pendant plus de huit ans… que sais-je de lui ? qu’il fait des pastels et qu’il a des maîtresses. Je sais encore qu’il réalise quotidiennement ce prodige déconcertant d’être, pour celui-ci, un « bûcheur » qui ne songe qu’à son métier, — pour celle-là, un ruffian séduisant et sans scrupules, — pour celle-ci, un paternel amant qui mêle à une toquade brève un joli ragoût d’inceste, — pour cette autre l’artiste las, désabusé, vieillissant, qui pare son automne d’une idylle délicate ; — il y a même celle pour qui on est tout uniment un bon libertin, encore solide, et paillard à souhait ; — et puis il y a la dinde bien née, et bien éprise, qu’Adolphe Taillandy cingle, tourmente, dédaigne, reprend, avec toute la cruauté littéraire d’un « artiste » de roman mondain.
Le mime Taillandy s’insinue, sans transition, dans la peau de l’« artiste », non moins conventionnel, mais plus démodé, qui, pour vaincre les dernières résistances d’une petite dame mariée et mère de deux enfants, jette ses crayons, déchire son esquisse, pleure de vraies larmes qui mouillent sa moustache à la Guillaume II, et prend son feutre espagnol pour courir vers la Seine.
Il y a encore bien d’autres Taillandy, que je ne connaîtrai jamais, — sans parler de l’un des plus terribles : le Taillandy homme d’affaires, le Taillandy manieur et escamoteur d’argent, cynique et brutal, plat et fuyant selon les besoins de l’affaire…
Parmi tous ces hommes-là, où est le vrai ? Je déclare humblement que je n’en sais rien. Je crois qu’il n’y a pas de vrai Taillandy… Ce balzacien génie du mensonge a cessé brusquement, un jour, de me désespérer, et même de m’intriguer. Il fut autrefois, pour moi, une sorte de Machiavel épouvantable… ce n’était peut-être que Fregoli.
D’ailleurs il continue. Quelquefois, je songe, avec une tiède commisération, à sa seconde femme… Digère-t-elle encore, béate, éprise, ce qu’elle nomme sa victoire sur moi ? Non, à cette heure, elle commence à découvrir, terrifiée, impuissante, celui qu’elle a épousé… Se penche-t-elle seulement sur l’abîme, ou roule-t-elle au fond, toute saignante des épines qui m’ont laissé leurs cicatrices ?…
Mon Dieu ! que j’étais jeune, et que je l’aimais, cet homme-là ! et comme j’ai souffert !… Ceci n’est pas un cri de douleur, une lamentation vindicative, — non, je soupire cela, quelquefois, sur le ton dont je dirais : « Si vous saviez comme j’ai été malade, il y a quatre ans ! » Et, quand j’avoue : « J’ai été jalouse jusqu’à vouloir tuer et mourir », c’est à la manière des gens qui racontent : « J’ai mangé du rat en 70… » Ils s’en souviennent, mais ils n’en ont gardé que le souvenir. Ils savent qu’ils ont mangé du rat, mais ils ne peuvent plus ranimer en eux le frisson de l’horreur, ni la fièvre de la famine…
Après les premières trahisons, après les révoltes et les soumissions d’un jeune amour qui s’opiniâtrait à espérer et à vivre, je m’étais mise à souffrir avec un orgueil et un entêtement intraitables, — et à faire de la littérature.
Pour le seul plaisir de me réfugier dans un passé tout proche, j’écrivis un petit roman provincial, Le Lierre sur le Mur, souriant, plat et clair comme les étangs de mon pays, un chaste petit roman d’amour et de mariage, un peu serin, très gentil, et qui eut un succès inattendu, démesuré. Je rencontrai ma photographie dans tous les illustrés, la Vie moderne me décerna son prix annuel, et nous devînmes, Adolphe et moi, « le couple le plus intéressant de Paris », celui qu’on invite à dîner, qu’on montre aux étrangers de marque… « Vous ne connaissez pas les Taillandy ? Renée Taillandy a un très joli talent. — Ah ! Et lui ? — Lui… oh ! il est irrésistible ! »
Mon second livre, À côté de l’Amour, se vendit beaucoup moins. Pourtant, j’avais savouré, en mettant celui-là au monde, la volupté d’écrire, la lutte patiente contre la phrase qui s’assouplit, s’assoit en rond comme une bête apprivoisée, — l’attente immobile, l’affût qui finit par charmer le mot… Oui, mon second volume se vendit peu. Mais il sut me concilier, — comment dit-on cela ? ah ! oui ! — « l’estime des gens de lettres ». Quant au troisième, La Forêt sans oiseaux, il tomba à plat et ne se releva pas. Celui-là, c’est mon préféré, mon « chef-d’œuvre inconnu » à moi… On le trouva diffus et confus, et incompréhensible, et long… Encore à présent, quand je l’ouvre, je l’aime, je m’y aime de tout mon cœur. Incompréhensible ? pour vous, peut-être. Mais, pour moi, sa chaude obscurité s’éclaire de lueurs merveilleuses, pour moi, tel mot suffit à recréer l’odeur, la couleur des heures vécues, — il est sonore et plein et mystérieux comme une coquille où chante la mer, — et je l’aimerais moins, je crois, si vous l’aimiez aussi… Rassurez-vous ! je n’en écrirai pas un autre comme celui-là !… je ne pourrais plus.
D’autres travaux, d’autres soucis me réclament à présent, et surtout celui de gagner ma vie, d’échanger contre de l’or sonnant mes gestes, mes danses, le son de ma voix… J’en ai vite pris l’habitude, et le goût, avec un appétit bien féminin de l’argent. Je gagne ma vie, cela est un fait. À mes bonnes heures, je me dis et me redis, joyeusement, que je gagne ma vie ! Le music-hall, où je devins mime, danseuse, voire comédienne à l’occasion, fit aussi de moi, tout étonnée de compter, de débattre et de marchander, une petite commerçante honnête et dure. C’est un métier que la femme la moins douée apprend vite, quand sa liberté et sa vie en dépendent…
Personne ne comprit rien à notre séparation. Mais eût-on compris quelque chose, avant, à ma patience, à ma longue, lâche et complète complaisance ? Hélas, il n’y a pas que le premier pardon qui coûte… Adolphe connut vite que j’appartenais à la meilleure, à la vraie race des femelles : celle qui avait la première fois pardonné devint, par une progression habilement menée, celle qui subit, puis qui accepte… Ah ! le savant maître que j’avais en lui ! Comme il dosait l’indulgence et l’exigence !… Il lui arriva, quand je me montrais trop rétive, de me battre, mais je crois qu’il n’en avait guère envie. Un homme emporté ne bat pas si bien, et celui-ci ne me frappait, de loin en loin, que pour renforcer son prestige. Lors de notre divorce, on ne fut pas loin de me donner tous les torts, pour innocenter le « beau Taillandy », coupable seulement de plaire et de trahir. Il s’en fallut de peu que je ne cédasse, intimidée, ramenée à ma soumission habituelle par le bruit qui se fit autour de nous…
— Comment ? il la trompe depuis huit ans, et c’est maintenant qu’elle s’avise de se plaindre !…
J’eus des visites d’amis autoritaires, supérieurs, qui savent « ce que c’est que la vie » ; j’eus celles de parents âgés, dont l’argument le plus sérieux était :
— Que voulez-vous, ma chère enfant !…
Ce que je voulais ? Au fond, je le savais très bien. J’en avais assez. Ce que je voulais ? Mourir, plutôt que de traîner encore ma vie humiliée de femme « qui a tout pour être heureuse » ; mourir, oui, risquer la misère avant le suicide, mais ne plus revoir Adolphe Taillandy, l’Adolphe Taillandy qui se réservait pour l’intimité conjugale, celui qui savait si bien m’avertir, sans élever la voix, en avançant au-dessus de moi sa redoutable mâchoire d’adjudant :
— Je commence demain le portrait de Mme Mothier ; vous aurez la bonté, n’est-ce pas ? de ne plus lui faire cette gueule-là ?
Mourir, risquer, avant, les pires chutes, mais ne plus surprendre le geste brusque qui cache une lettre froissée, ni la conversation faussement banale au téléphone, ni le regard du valet de chambre complice, — mais ne plus m’entendre dire, d’un ton détaché :
— Est-ce que vous ne deviez pas aller passer quarante-huit heures chez votre mère, cette semaine ?…
Partir, — mais ne plus m’abaisser à promener, tout un jour, une des maîtresses de mon mari, pendant qu’il en étreint, rassuré, protégé par moi, une autre ! — Partir, et mourir, mais ne plus feindre d’ignorer, mais ne plus subir l’attente nocturne, la veille qui glace les pieds, dans le lit trop grand, — ne plus former ces projets de vengeance qui naissent dans le noir, qui enflent aux battements d’un cœur irrité, tout empoisonné de jalousie, puis crèvent au tintement d’une clef dans la serrure, et lâchement s’apaisent lorsqu’une voix connue s’écrie :
— Comment ? tu ne dors pas encore ?
J’en avais assez.
On s’habitue à ne pas manger, à souffrir des dents ou de l’estomac, on s’habitue même à l’absence d’un être aimé, — on ne prend pas l’habitude de la jalousie. Et il arriva ce qu’Adolphe Taillandy, qui pense à tout, n’avait pas prévu : un jour que, pour mieux recevoir Mme Mothier sur le grand divan de l’atelier, il m’avait sans courtoisie mise à ma porte, je ne rentrai pas.
Je ne rentrai pas ce soir-là, ni le suivant, ni ceux d’après. Et c’est là que finit — ou commence — mon histoire.
Je n’insisterai pas sur une morose et courte période de transition, où j’accueillis de la même humeur hargneuse les blâmes, les conseils, les consolations, et jusqu’aux félicitations.
Je décourageai les rares amis tenaces qui vinrent sonner à la porte d’un minuscule appartement loué au hasard. Outragée qu’on eût l’air de braver, pour me voir, l’opinion publique, la sacro-sainte et souveraine et ignoble opinion publique, je coupai, d’un geste rageur, tout ce qui me liait encore à mon passé.
Alors, quoi ? L’isolement ? — Oui, l’isolement, à trois ou quatre amis près. Des entêtés, ceux-là, des indécollables, résolus à endurer toutes mes rebuffades. Comme je les accueillis mal, mais comme je les aimai, et combien je craignis, en les voyant s’éloigner, qu’ils ne revinssent pas !…
L’isolement, oui. Je m’en effrayai, comme d’un remède qui peut tuer. Et puis, je découvris que… je ne faisais que continuer à vivre seule. L’entraînement datait de loin, de mon enfance, et les premières années de mon mariage ne l’avaient qu’à peine interrompu : il avait repris, austère, dur à pleurer, dès les premières trahisons conjugales, et cela, c’est le plus banal de mon histoire… Combien de femmes ont connu cette retraite en soi, ce repliement patient qui succède aux larmes révoltées ? Je leur rends cette justice, en me flattant moi-même : il n’y a guère que dans la douleur qu’une femme soit capable de dépasser la médiocrité. Sa résistance y est infinie ; on peut en user et abuser sans craindre qu’elle ne meure, moyennant que quelque puérile lâcheté physique ou quelque religieux espoir la détournent du suicide simplificateur.
« Elle meurt de chagrin… Elle est morte de chagrin… » Hochez, en entendant ces clichés, une tête sceptique plus qu’apitoyée : une femme ne peut guère mourir de chagrin. C’est une bête si solide, si dure à tuer ! Vous croyez que le chagrin la ronge ? Point. Bien plus souvent elle y gagne, débile et malade qu’elle est née, des nerfs inusables, un inflexible orgueil, une faculté d’attendre, de dissimuler, qui la grandit, et le dédain de ceux qui sont heureux. Dans la souffrance et la dissimulation, elle s’exerce et s’assouplit, comme à une gymnastique quotidienne pleine de risques… Car elle frôle constamment la tentation la plus poignante, la plus suave, la plus parée de tous les attraits : celle de se venger.
Il arrive que, trop faible, ou trop aimante, elle tue… Elle pourra offrir à l’étonnement du monde entier l’exemple de cette déconcertante résistance féminine. Elle lassera ses juges, les surmènera au cours des interminables audiences, les abandonnera recrus, comme une bête rouée promène des chiens novices… Soyez sûrs qu’une longue patience, que des chagrins jalousement cachés ont formé, affiné, durci cette femme dont on s’écrie :
— Elle est en acier !
Elle est « en femme », simplement — et cela suffit.
La solitude… la liberté… mon travail plaisant et pénible de mime et de danseuse… les muscles heureux et las, le souci nouveau, et qui délasse de l’autre, de gagner moi-même mon repas, ma robe, mon loyer… voilà quel fut, tout de suite, mon lot, mais aussi la défiance sauvage, le dégoût du milieu où j’avais vécu et souffert, une stupide peur de l’homme, des hommes, et des femmes aussi… Un besoin maladif d’ignorer ce qui se passait autour de moi, de n’avoir auprès de moi que des êtres rudimentaires, qui ne penseraient presque pas… Et cette bizarrerie encore, qui me vint très vite, de ne me sentir isolée, défendue de mes semblables, que sur la scène, — car, Brünnhild désabusée, je ne crains même plus Siegfried, et la barrière de feu me garde contre tous !…
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