La Vagabonde

La Vagabonde
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Chapitre VII

Colette

Colette

La Vagabonde

Roman
Année de parution : 1910

Chapitre VII

21 avril.

Ne faites pas cela ! ne faites pas cela, je vous en supplie ! Débarquer ici sans crier gare, vous n’y avez pas songé sérieusement, dites ?

Ce que je ferais, si je vous voyais soudain entrer dans ma loge, comme il y a cinq mois à l’Empyrée-Clichy ? Mon Dieu, je vous garderais, vous n’en doutez pas. C’est pour cela qu’il ne faut pas venir ! Je vous garderais, mon chéri, contre mon cœur, contre ma gorge tant caressée, contre ma bouche qui défleurit de n’être plus baisée… Ah ! comme je vous garderais !… C’est pour cela qu’il ne faut pas venir…

Cessez d’invoquer notre mutuel besoin de reprendre courage, de puiser l’un dans l’autre l’énergie d’une nouvelle séparation. Laissez-moi toute seule à mon métier, — que vous n’aimez pas. Il s’en faut de vingt jours que je revienne, voyons ! Laissez-moi accomplir ma tournée, en y mettant une conscience vaguement militaire, une application d’honnête travailleuse, à laquelle il ne faut pas mêler notre bonheur… Ta lettre m’a fait peur, mon chéri. J’ai cru que j’allais te voir entrer. Songe à ne pas abîmer ton amie, ne lui prodigue ni la peine, ni la joie imprévues…

Renée.

L’auvent de toile bat de l’aile au-dessus de nous, éventant d’ombre et de lumière la terrasse du restaurant où nous venons de déjeuner sur le port. Brague lit les journaux et, de temps en temps, s’exclame et parle ; mais il n’a pas l’air de s’adresser à moi, il parle à lui-même, — à personne… Je ne l’entends pas, je le vois à peine. Une habitude déjà longue a supprimé entre nous la politesse, la coquetterie, la pudeur, tous les mensonges… Nous venons de manger des oursins, des tomates, de la brandade de morue. Il y a devant nous, entre la mer huileuse, qui lèche le flanc des bateaux, et la balustrade de bois ajouré qui clôt cette terrasse, une bande de pavé où défilent des gens affairés à figures heureuses de fainéants ; — il y a des fleurs fraîches, des œillets durement cordés en bottes comme des poireaux, qui trempent dans des seaux verts ; — il y a un éventaire chargé de bananes noires, qui sentent l’éther, et de coquillages ruisselants d’eau marine, des oursins, des violets, des palourdes, des moules bleues, des praires, tout ouverts parmi les citrons et les fioles de vinaigre rose…

Je rafraîchis ma main à la panse de l’alcarazas blanc, brodé comme un melon, qui sue sur la table. Tout ce qui est là m’appartient et me possède. Demain je ne croirai pas emporter cette image, mais il me semble qu’une ombre de moi, détachée de moi comme une feuille, demeurera ici, un peu courbée de fatigue, sa main transparente étendue et posée au flanc d’un alcarazas invisible…

Je contemple mon royaume changeant, comme si j’avais failli le perdre. Rien ne menace pourtant cette facile vie roulante, rien, qu’une lettre. Elle est là, dans mon petit sac. Eh ! comme il écrit, mon ami, quand il veut ! comme il se fait clairement comprendre ! Voici, sur huit pages, ce que je puis appeler enfin une vraie lettre d’amour. Elle en a l’incohérence, l’orthographe deux ou trois fois boîteuse, la tendresse et… l’autorité. Une autorité superbe, qui dispose de moi, de mon avenir, de ma courte vie entière. L’absence a fait son œuvre : il a souffert sans moi, — puis il a réfléchi et ordonné soigneusement un bonheur durable, — il m’offre le mariage, comme il m’offrirait un clos ensoleillé, borné de murs solides…

« Ma mère a bien crié un peu, mais je la laisse crier. Elle a toujours fait ce que j’ai voulu. Tu feras sa conquête, et puis, pour le peu de temps que nous passerons avec elle ! Vous aimez le voyage, ma femme chérie ? Vous en aurez, jusqu’à vous lasser ; vous aurez à vous toute la terre, jusqu’à ne plus aimer qu’un petit coin à nous, où vous ne serez plus Renée Néré, mais Madame Ma Femme ! Il faudra bien que cette vedette vous suffise !… Je m’occupe déjà de… »

De quoi s’occupe-t-il, déjà ?… je déplie les minces feuilles de papier pelure, qui font un bruit de billets de banque : il s’occupe de déménagement ; car le second étage de l’hôtel, chez son frère, ne fut jamais qu’une sortable garçonnière… Il guigne quelque chose du côté de la rue Pergolèse…

Dans un mouvement d’hilarité brutale, je froisse la lettre en m’écriant :

— Eh bien ! et moi, on ne me consulte pas ? Qu’est-ce que je deviens, dans tout ça ?

Brague lève la tête, puis reprend son journal, sans mot dire. Sa discrétion, qui dose également la réserve et l’indifférence, ne s’étonne pas de si peu.

Je ne mentais pas, quand j’écrivais à Max, il y a deux jours : « Je vous vois si bien, à présent, à présent que je suis loin ! » Pourvu que je ne le voie pas trop bien !… Jeune, trop jeune pour moi, oisif, libre, — tendre, certes, mais gâté : « Ma mère a toujours fait ce que j’ai voulu… » J’écoute sa voix prononcer ces mots-là, sa belle voix sombre, nuancée, prenante, et comme travaillée théâtralement, sa voix qui embellit les paroles, — j’écoute, en écho diabolique, une autre voix qui monte, assourdie, du fond noir de mes souvenirs : « La femme qui me fera marcher n’est pas encore née !… » Coïncidence, si l’on veut… mais il me semble tout de même que je viens d’avaler un petit morceau de verre pointu…

Oui, qu’est-ce que je deviens, dans tout ça ? Une femme heureuse ?… Ce soleil, qui pénètre, impérieux, dans mon intime « chambre noire », me gêne pour penser…

— Je rentre, Brague : je suis fatiguée.

Brague me regarde par-dessus son journal, la tête penchée sur l’épaule pour éviter le filet de fumée qui monte de sa cigarette, à demi éteinte au coin de ses lèvres.

— Fatiguée ? pas malade ? C’est samedi, tu sais ! le public de l’Eldo sera chaud : tiens-toi ferme !

Je ne daigne pas répondre. Me prend-il pour une débutante ? On le connaît, ce public de Marseille, irritable et bon enfant, qui méprise la timidité et châtie l’outrecuidance, et qu’on ne conquiert pas sans lui donner toutes ses forces…

Le déshabillage, la fraîcheur, sur la peau, d’un kimono de shantung bleuâtre, lavé vingt fois, dissipent ma migraine commençante. Je ne m’étends pas sur mon lit, de peur de m’endormir : ce n’est pas pour me reposer que je viens ici. Agenouillée sur un fauteuil, contre la fenêtre ouverte, je m’accoude au dossier, caressant l’un à l’autre derrière moi mes pieds nus. Je retrouve, depuis quelques jours, l’habitude de me camper au bord d’une table, de m’asseoir de biais sur le bras d’un fauteuil, de garder longtemps des attitudes incommodes sur des sièges inconfortables, comme si les brèves pauses que je fais sur ma route ne valaient pas la peine d’une installation, d’un repos préparé… Les chambres où je couche, on dirait que j’y suis entrée pour un quart d’heure, le manteau jeté ci, le chapeau là… C’est dans le wagon que je me révèle ordonnée jusqu’à la manie, entre mon sac, mon plaid roulé, mes journaux et mes livres, les coussins de caoutchouc qui étayent mon sommeil rigide, un sommeil prompt de voyageuse endurcie, qui ne dérange ni mon voile noué en bandeau de religieuse, ni ma jupe tirée à ras des chevilles.

Je ne me repose pas. Je veux me contraindre à réfléchir, et ma pensée regimbe, s’échappe, fuit sur le chemin de lumière que lui ouvre un rayon tombé sur le balcon, et s’en va là-bas, sur un toit en mosaïque de tuiles vertes, où elle s’arrête puérilement pour jouer avec un reflet, une ombre de nuages, rien… Je lutte, je me fouaille… Puis je cède une minute, et je recommence. Ce sont de telles joutes qui font aux exilés de ma sorte ces yeux si grands ouverts, si lents à décrocher leur regard d’un appât invisible. Morose gymnastique de solitaire…

Solitaire ! que vais-je songer là, quand mon amant m’appelle, prêt à répondre de moi pour toute la vie ?…

Mais, « toute la vie », je ne sais pas ce que c’est. Il y a trois mois, je prononçais ces mots terribles « dix ans », « vingt ans », sans comprendre. Il est temps de comprendre, à présent ! Mon amant m’offre sa vie, sa vie imprévoyante et généreuse d’homme jeune, qui a trente-quatre ans à peu près, — comme moi. Il ne doute pas de ma jeunesse, il ne voit pas la fin, — la mienne. Son aveuglement me refuse le droit de changer, de vieillir, alors que tout instant, ajouté à l’instant écoulé, me dérobe déjà à lui…

J’ai encore de quoi le contenter, mieux : l’éblouir. Je puis quitter ce visage-ci, comme on se démasque ; j’en ai un autre plus beau, qu’il a entrevu… Et je me dévêts comme d’autres se parent, rompue, — car je fus le modèle de Taillandy avant d’être danseuse, — à déjouer les dangers de la nudité, à me mouvoir nue sous la lumière comme sous une draperie compliquée. Mais… pour combien d’années suis-je armée encore ?

Mon ami m’offre son nom et sa fortune, avec son amour. Décidément, mon maître le Hasard fait bien les choses et veut récompenser d’un coup le culte capricieux que je lui voue. C’est inespéré, c’est fou, c’est… c’est un peu trop !

Cher brave homme ! il attendra ma réponse impatiemment, et guettera le facteur sur la route, en compagnie de Fossette, — ma Fossette qui exulte de jouer à la châtelaine, qui roule en auto et fait le train de ceinture autour des chevaux sellés !… Il doit corser sa joie d’un orgueil naïf, légitime, l’orgueil d’être le Monsieur assez chic pour hisser vers lui, du sous-sol de l’Emp’Clich’ à la terrasse blanche des Salles-Neuves, une « petite bonne femme de caf’conc’ »…

Cher, cher bourgeois héroïque !… Ah ! pourquoi n’en aime-t-il pas une autre ! Comme une autre le rendrait heureux ! Il me semble que je ne pourrai jamais, moi…

S’il ne fallait que me donner ! Mais il n’y a pas que la volupté… La volupté tient, dans le désert illimité de l’amour, une ardente et très petite place, si embrasée qu’on ne voit d’abord qu’elle : je ne suis pas une jeune fille toute neuve, pour m’aveugler sur son éclat. Autour de ce foyer inconstant, c’est l’inconnu, c’est le danger… Que sais-je de l’homme que j’aime et qui me veut ? Lorsque nous nous serons relevés d’une courte étreinte, où même d’une longue nuit, il faudra commencer à vivre l’un près de l’autre, l’un par l’autre. Il cachera courageusement les premières déconvenues qui lui viendront de moi, et je tairai les miennes, par orgueil, par pudeur, par pitié, — et surtout parce que je les aurai attendues, redoutées, parce que je les reconnaîtrai… Moi qui me contracte toute, à l’entendre me nommer « mon enfant chérie », moi qui tremble devant certains gestes de lui, devant certaines intonations ressuscitées, quelle armée de fantômes me guette derrière les rideaux d’une couche encore fermée ?…

… Aucun reflet ne danse plus, là-bas, sur le toit aux tuiles vertes. Le soleil a tourné ; un lac de ciel, tout à l’heure d’azur entre deux fuseaux de nuages immobiles, pâlit suavement, passe de la turquoise au citron vert. Mes bras accoudés, mes genoux pliés se sont engourdis. L’infructueuse journée va finir, et je n’ai rien décidé, rien écrit, je n’ai pas arraché à mon cœur un de ces mouvements irrépressibles dont j’acceptais autrefois sans contrôle — et prête à la nommer « divine » — l’orageuse impulsion.

Que faire ?… Pour aujourd’hui, écrire, brièvement, car l’heure presse, et mentir…

Mon chéri, il est presque six heures, et j’ai passé la journée à lutter contre une terrible migraine. La chaleur est telle, et si soudaine, que j’en gémis, mais, comme Fossette devant un feu trop vif, sans rancune. Et puis votre lettre, par là-dessus !… C’est trop de soleil, trop de lumière à la fois, le ciel et vous m’accablez sous vos dons ; je n’ai la force, aujourd’hui, que de soupirer : « C’est trop !… » Un ami tel que vous, Max, et beaucoup d’amour et beaucoup de bonheur, et beaucoup d’argent… Vous me croyez donc bien solide ? Je le suis d’habitude, c’est vrai, mais pas aujourd’hui. Laissez-moi le temps…

Voici une photographie pour vous. Je la reçois de Lyon, où Barally a pris cet instantané. M’y trouvez-vous assez noire, assez petite, assez chien perdu, avec ces mains croisées et cet air battu ? Franchement, mon ami aimé, cette passante menue porte bien mal l’excès d’honneur et de biens que vous lui promettez. Elle regarde de votre côté, et son museau défiant de renard semble vous dire : « C’est bien pour moi, tout ça ? vous êtes sûr ? »

Adieu, mon ami chéri. Vous êtes le meilleur des hommes, et vous méritiez la meilleure des femmes. Ne regretterez-vous pas d’avoir choisi seulement

Renée Néré ?

J’ai quarante-huit heures devant moi…

Et maintenant, vite ! La toilette, le dîner chez Basso sur la terrasse, dans le vent frais, dans l’odeur de citron et de moules mouillées, la course vers l’Eldorado par les avenues baignées d’électricité rose, — la rupture, enfin, pour quelques heures, du fil qui me tire là-bas, en arrière, sans repos…


Chapitre VII
Question à méditer

Personnages

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