— Viens ce soir bouffer chez Olympe, m’a dit Brague à la répétition. Après, on ira dire bonsoir aux copains de la revue, à l’Emp’-Clich’.
Je n’ai garde de m’y tromper : il ne s’agit pas d’une invitation à dîner ; nous sommes deux camarades, et le protocole — il y en a un ! — de la camaraderie entre artistes bannit toute amphibologie.
Je rejoins donc Brague, ce soir, à l’Olymp’s-bar, de fâcheuse renommée. Fâcheuse ? je m’en soucie bien ! Libérée du soin de ma réputation, je franchis, sans appréhension comme sans plaisir, le seuil de ce petit restaurant montmartrois, silencieux de sept à dix heures, trépidant, le reste de la nuit, d’un vacarme, assez « chiqué », de cris, de vaisselles et de guitares. J’y venais dîner quelquefois, vite, seule ou avec Brague, le mois dernier, avant de nous rendre à l’Empyrée-Clichy.
Une provinciale servante, paisible et lente parmi les appels, nous sert ce soir le petit salé aux choux, pâtée saine, encombrante, lourde aux estomacs débilités des pauvres petites prostituées du quartier qui mangent auprès de nous, seules, avec cet air farouche que prennent, devant une assiette pleine, les animaux et les femmes pas assez nourris. Ah ! l’endroit n’est pas toujours gai !
Brague, narquois, apitoyé au fond, débine deux femmes qui viennent d’entrer, jeunes, minces, avec des chapeaux imbéciles qui tanguent sur leurs frisures. L’une est saisissante, avec un port de tête d’une insolence enragée ; sa maigreur révoltée paraît toute gracieuse, sous un étroit fourreau de liberty rose, acheté chez la « marchande ». Par ce soir glacial de février, elle a, pour se couvrir, un manteau, une sorte de cape légère, en liberty également, bleu et brodé d’argent, fané… Elle est gelée, affolée de froid, et ses yeux gris exaspérés repoussent toute compassion ; elle est prête à insulter, à griffer le premier qui dira, navré : « La pauvre gosse ! »
L’espèce n’est pas très rare, en ce pays montmartrois, de ces filles qui crèvent de misère et d’orgueil, belles de leur dénûment éclatant. Je les rencontre, ici et là, traînant leurs nippes légères de table en table aux soupers de la Butte, gaies, saoûles, rageuses, la dent prête, jamais douces, jamais tendres, boudant au métier, et « travaillant » tout de même. Les hommes les appellent « sacrées petites charognes » avec un rire de mépris complaisant, parce qu’elles sont de la race qui ne cède pas, qui n’avoue ni la faim, ni le froid, ni l’amour, qui meurt en disant : « Je ne suis pas malade », qui saigne sous les coups, mais les rend…
Oui, je les connais un peu, celles-là, et c’est à elles que je songe en regardant la petite fille gelée et fière qui vient d’entrer chez Olympe, — comme si elles me donnaient un vague enseignement, un exemple contre toute faiblesse…
Un demi-silence affamé règne dans le bar. Deux jeunes hommes fardés échangent des répliques pointues, d’un bout à l’autre de la salle, sans conviction. Une gamine courte sur pattes, qui dîne d’une menthe à l’eau en attendant l’aléatoire souper, leur envoie mollement la réplique. Une chienne bouledogue, pleine à éclater, souffle péniblement sur le tapis râpé, son ventre en ballon clouté de mamelles saillantes…
Brague et moi, nous bavardons, alanguis par la chaleur du gaz. Je songe à tous les restaurants médiocres de toutes les villes qui nous ont vus ainsi attablés, las, indifférents et curieux, devant des nourritures étranges… Brague oppose aux vinasses des buffets de gare et des hôtels un estomac d’airain ; moi, si le veau bourgeoise ou le gigot bonne femme, coriaces, me résistent, je me rattrape sur le fromage et l’omelette…
— Dis donc, Brague ? L’homme, là, qui nous tourne le dos, ce n’est pas Stéphane-le-Danseur ?
— Où ?… Si, c’est lui… avec une poule.
Une telle « poule », en effet, que j’en demeure estomaquée, devant cette brune cinquantenaire à la lèvre ombrée… Et, comme s’il sentait notre regard, Stéphane-le-Danseur se tourne à demi pour nous lancer un de ces coups d’œil d’intelligence qui servent, au théâtre, à signifier : « Chut ! mystère ! » assez discrètement pour être aperçus de toute une salle.
— Pauvre bougre ! il la gagne, son argent ! chuchote Brague… Le café, Mademoiselle, appelle-t-il, qu’on se barre !
Le café, c’est une encre d’un noir olivâtre, qui laisse aux parois des tasses une teinture tenace. Mais à ne plus boire de bon café, j’ai pris le goût de ces tisanes chaudes, amères, qui sentent la réglisse et le quinquina… On se passe de viande, dans notre métier, mais pas de café…
Si vite qu’on nous serve le nôtre, Stéphane-le-Danseur « se barre » avant nous, — il rinke dans la revue de l’Emp’-Clich’ — derrière sa mûre compagne. Sans vergogne, il esquisse, derrière elle, pour nous, le geste de l’athlète qui « arrache » le poids de deux cents kilos, et nous avons la lâcheté d’en rire… Puis, nous quittons ce morne lieu, que l’on dit « de plaisir », où tout somnole à cette heure sous les ampoules rosées : la chienne pleine, les gamines éreintées, la servante campagnarde et le gérant à moustaches cirées…
Dehors, le boulevard extérieur, la place Blanche où tournoie un vent glacé, nous raniment, et je me sens joyeusement reprise de la fièvre active, du besoin de travailler… un besoin mystérieux et indéfini, que je dépenserais à danser aussi bien qu’à écrire, courir, jouer la comédie, ou tirer une voiture à bras…
Comme pris de la même envie, Brague me dit soudain :
— Tu sais, j’ai un mot de Salomon, l’agent… La tournée que je t’avais parlé se dessine. Il dégote un jour ici, deux jours là, une semaine à Marseille, une à Bordeaux… Tu peux toujours partir ?
— Moi ? tout de suite ! Pourquoi donc pas ?
Il me lance, de côté, un vif coup d’œil.
— Je ne sais pas… Pour rien… Des fois… Je sais ce que c’est que la vie…
Ah ! j’ai compris ! Mon camarade se souvient de Dufferein-Chautel et croit que… Mon rire brusque, au lieu de le détromper, l’égare davantage, mais je me sens, ce soir, si taquine et si gaie, légère, déjà presque en voyage… Oh ! oui, partir, repartir, oublier qui je suis et le nom de la ville qui m’abrita hier, penser à peine, ne refléter et retenir que le beau paysage qui tourne et change au flanc du train, l’étang plombé où le ciel bleu se mire vert, la flèche ajourée d’un clocher cerné d’hirondelles…
Un jour, je me rappelle… en quittant Rennes par un matin de mai… Le train suivait, très lent, une voie en réparation entre des taillis d’épines blanches, des pommiers roses dont l’ombre était bleue, des saules jeunets à feuilles de jade… Debout, au bord du bois, une enfant nous regardait passer, une fillette de douze ans, dont la ressemblance avec moi me saisit. Sérieuse, les sourcils froncés, de rondes joues brunies, — comme furent les miennes, — des cheveux un peu blanchis de soleil, elle tenait un surgeon feuillu dans ses mains hâlées et griffées, — comme furent les miennes. Et cet air insociable, ces yeux sans âge, presque sans sexe, qui paraissaient prendre tout au sérieux, — les miens, réellement les miens !… Oui, debout au bord du hallier, mon enfance farouche me regardait passer, éblouie par le soleil levant…
— Quand tu voudras, tu sais !
La sèche invite de mon camarade me réveille devant l’Emp’-Clich’ illuminé de feux mauves dont l’éclat blesse, dit Brague, « le derrière des yeux », et nous gagnons le sous-sol où l’odeur reconnue — plâtre, ammoniaque, crème Simon et poudre de riz — me soulève d’un dégoût presque agréable… Nous venons voir les copains de la revue, nous, et non la revue !
Je retrouve ma loge, qu’habite à présent Bouty, et celle de Brague est emplie de l’éblouissante présence de Jadin, qui joue trois rôles de l’Emp’-Clich’-Revue.
— Grouillez-vous, nous crie-t-elle. Vous arrivez juste pour ma chanson de Paris la Nuit !
Hélas ! on a habillé Jadin en pierreuse !… Jupe noire, corsage noir échancré, des bas en toile d’araignée, un ruban rouge au cou, et, sur la tête, la traditionnelle perruque en casque, où saigne un camélia ! Rien ne demeure, en vérité, du charme populacier et prenant de cette petite fille à l’épaule de travers…
Il fallait s’y attendre : on transforme, vite et sûrement, ma boudeuse et fraîche apache en p’tite femme de café-concert ! Parmi les « Ça va ?… quoi de neuf ?… ça se dessine ? », je la regarde piétiner dans sa loge, navrée de constater que Jadin marche en poule, comme tout le monde, ventre rentré et jabot sorti, qu’elle place sa voix en parlant et qu’elle n’a pas encore dit « Mange ! » depuis que nous sommes arrivés…
Bouty, qui va danser avec elle l’indispensable « chaloupée », rayonne silencieusement sous la casquette de soie. Pour un peu, il nous dirait : « Hein ! » en nous montrant, d’un geste de propriétaire, la petite créature… A-t-il enfin conquis sa camarade ? Il s’emploie, du moins, je le devine, à la banalisation de Jadin, et les voilà tous deux, maintenant, qui parlent de faire un « numéro sensationnel », très bien payé, au Cristal-Palace de Londres !…
Comme tout change vite !… Les femmes surtout… Celle-ci, en quelques mois, perdra presque tout son mordant, son pathétique naturel et inconscient. Un sournois atavisme de concierges, de petits commerçants cupides, va-t-il se faire jour en cette folle Jadin de dix-huit ans, si prodigue d’elle-même et de sa pauvre galette ? Pourquoi, devant elle, songé-je aux Bell’s, acrobates allemands au nom anglais, que nous connûmes, Brague et moi, à Bruxelles ? Incomparables de force et de grâce sous des maillots cerise que pâlissait leur peau blonde, ils habitaient, à cinq, deux chambres sans meubles, où ils cuisinaient eux-mêmes, sur un petit fourneau de fonte. Et, tout le jour, c’étaient — nous raconta l’impresario — des palabres mystérieux, des méditations sur les journaux financiers, des disputes sauvages à propos de mines d’or, de Sosnowice et de Crédit foncier d’Égypte ! L’argent, l’argent, l’argent…
Jadin anime de son vide bavardage notre visite, qui en a besoin. Après que Bouty, un peu moins maigre, nous a donné les nouvelles de sa santé, annoncé que « ça se dessine » pour l’hiver prochain, nous voilà silencieux, gênés, amis de hasard que le hasard sépare… Je tripote les fards et les crayons sur la tablette, avec cet agacement gourmand, ce prurit du maquillage, connu de tous ceux qui ont abordé le plateau… La sonnette trille, heureusement, et Jadin sursaute :
— Ouste ! grimpez ! le pompier va vous donner son avant-scène, et vous verrez si je dégote dans ma chanson de Paris la Nuit !
Le pompier somnolent me prête, en effet, son tabouret de paille et sa logette. Assise, le nez au grillage qui sertit un carré de lumière chaude et rougeâtre, je puis, invisible, jouir de la vue de deux demi-rangs d’orchestre et de trois baignoires découvertes, plus une avant-scène… une avant-scène où l’on distingue une dame, — chapeau géant, perles, bagues paillettes — et deux hommes qui sont Dufferein-Chautel aîné et Dufferein-Chautel cadet, tous deux noirs et blancs, bien cirés bien fourbis. Ils sont brutalement éclairés et prennent dans le guichet où je les isole une importance extraordinaire.
La femme n’est pas une femme c’est une dame : Mme Dufferein-Chautel aîné sans doute. Mon amoureux, lui, paraît s’amuser beaucoup au défilé des chiffonnières, des cochères maraudeuses qui leur succèdent et s’en vont, après un couplet et un petit pas de danse négligent.
Enfin, voici Jadin qui s’annonce elle-même :
— « Et moi, je suis la reine du Paris nocturne : je suis la Pierreuse ! »
Je vois mon amoureux se pencher, assez vivement, sur le programme, puis relever le nez et détailler ma petite camarade, du chignon en casque aux bas ajourés…
Par une interversion singulière, c’est lui qui devient, pour moi, le spectacle, car je vois seulement le profil de la petite Jadin, que la rampe aveuglante fait camard, comme rongé de lumière, la narine noire, la lèvre raccourcie au-dessus d’une lame brillante de dents…
Avec son cou tendu en gargouille, noué d’un chiffon rouge, cette enfant fraîche ressemble, tout à coup, à je ne sais quelle larve luxurieuse de Rops.
Lorsque, son couplet fini, elle revient saluer deux fois, les talons joints, les doigts aux lèvres, mon amoureux l’applaudit de ses grandes mains brunes, si fort qu’elle lui décoche, avant de disparaître, un petit baiser particulier, avec un coup de menton en avant…
— Eh bien ! tu dors ? Voilà deux fois que je te dis qu’on ne peut pas rester là : on plante le tableau d’Héliopolis !
— Oui, oui… je viens…
Il me semble bien, en effet, que je m’endormais, — ou bien je sors d’une de ces minutes sans pensée, qui précèdent la mise en branle d’une idée pénible, qui préludent à un petit décrochement moral…
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