La Vagabonde

La Vagabonde
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Chapitre I

Colette

Colette

La Vagabonde

Roman
Année de parution : 1910

Chapitre I

Dix heures et demie… Encore une fois, je suis prête trop tôt. Mon camarade Brague, qui aida mes débuts dans la pantomime, me le reproche souvent en termes imagés :

— Sacrée graine d’amateur, va ! T’as toujours le feu quelque part. Si on t’écoutait, on ferait son fond de teint à sept heures et demie, en brifant les hors-d’œuvre…

Trois ans de music-hall et de théâtre ne m’ont pas changée, je suis toujours prête trop tôt.

Dix heures trente-cinq… Si je n’ouvre ce livre, lu et relu, qui traîne sur la tablette à fards, ou le Paris-Sport que l’habilleuse, tout à l’heure, pointait du bout de mon crayon à sourcils, je vais me trouver seule avec moi-même, en face de cette conseillère maquillée qui me regarde, de l’autre côté de la glace, avec de profonds yeux aux paupières frottées d’une pâte grasse et violâtre. Elle a des pommettes vives, de la même couleur que les phlox des jardins, des lèvres d’un rouge noir, brillantes et comme vernies… Elle me regarde longtemps, et je sais qu’elle va parler… Elle va me dire :

— Est-ce toi qui es là ?… Là, toute seule, dans cette cage aux murs blancs que des mains oisives, impatientes, prisonnières, ont écorchés d’initiales entrelacées, brodés de figures indécentes et naïves ? Sur ces murs de plâtre, des ongles rougis, comme les tiens, ont écrit l’appel inconscient des abandonnés… Derrière toi, une main féminine a gravé : Marie… et la fin du nom s’élance en parafe ardent, qui monte comme un cri… Est-ce toi qui es là, toute seule, sous ce plafond bourdonnant que les pieds des danseurs émeuvent comme le plancher d’un moulin actif ?… Pourquoi es-tu là, toute seule ? et pourquoi pas ailleurs ?… »

Oui, c’est l’heure lucide et dangereuse… Qui frappera à la porte de ma loge, quel visage s’interposera entre moi et la conseillère fardée qui m’épie de l’autre côté du miroir ?… Le Hasard, mon ami et mon maître, daignera bien encore une fois m’envoyer les génies de son désordonné royaume. Je n’ai plus foi qu’en lui — et en moi. En lui surtout, qui me repêche lorsque je sombre, et me saisit, et me secoue, à la manière d’un chien sauveteur dont la dent, chaque fois, perce un peu ma peau… Si bien que je n’attends plus, à chaque désespoir, ma fin, mais bien l’aventure, le petit miracle banal qui renoue, chaînon étincelant, le collier de mes jours.

C’est la foi, c’est vraiment la foi, avec son aveuglement parfois simulé, avec le jésuitisme de ses renoncements, son entêtement à espérer, dans l’heure même où l’on crie : « Tout m’abandonne !… » Vraiment, le jour où mon maître le Hasard porterait en mon cœur un autre nom, je ferais une excellente catholique…

Comme le plancher tremble, ce soir ! on voit bien qu’il fait froid : les danseurs russes se réchauffent. Quand ils crieront tous ensemble : « You ! » avec une voix aiguë et éraillée de jeunes porcs, il sera onze heures dix. Mon horloge est infaillible, elle ne varie pas de cinq minutes en un mois. Dix heures : j’arrive ; Mme Cavallier chante les Petits Chemineux, le Baiser d’adieu, le Petit quéqu’chose, trois chansons. Dix heures dix : Antoniew et ses chiens. Dix heures vingt-deux : coups de fusil, aboiements, fin du numéro de chiens. L’escalier de fer crie, et quelqu’un tousse : c’est Jadin qui descend. Elle jure en toussant, parce qu’elle marche chaque fois sur l’ourlet de sa robe, c’est un rite… Dix heures trente-cinq : le fantaisiste Bouty. Dix heures quarante-sept : les danseurs russes, et, enfin, onze heures dix : moi !

Moi… En pensant ce mot-là, j’ai regardé involontairement le miroir. C’est pourtant bien moi qui suis là, masquée de rouge mauve, les yeux cernés d’un halo de bleu gras qui commence à fondre… Vais-je attendre que le reste du visage aussi se délaie ? S’il n’allait demeurer, de tout mon reflet, qu’une coulure teintée, collée à la glace comme une longue larme boueuse ?…

Mais on gèle, ici ! Je frotte l’une contre l’autre mes mains grises de froid sous le blanc liquide qui se craquèle. Parbleu ! le tuyau du calorifère est glacé : c’est samedi, et, le samedi, on charge ici le public populaire, le joyeux public chahuteur et un peu saoûl, de chauffer la salle. On n’a pas pensé aux loges d’artistes.

Un coup de poing ébranle la porte, et mes oreilles elles-mêmes tressaillent. J’ouvre à mon camarade Brague, costumé en bandit roumain, basané et consciencieux :

— C’est à nous, tu sais ?

— Je sais. Pas trop tôt ! On attrape la crève !

En haut de l’escalier de fer qui monte au plateau, la bonne chaleur sèche, poussiéreuse, m’enveloppe comme un manteau confortable et sale. Pendant que Brague, toujours méticuleux, veille à la plantation et fait remonter la herse du fond, — celle du soleil couchant, — je colle, machinalement, mon œil à la rondelle lumineuse du rideau.

C’est une belle salle de samedi, dans ce café concert aimé du quartier. Une salle noire, que les projecteurs ne suffisent pas à éclairer, et vous donneriez cent sous pour trouver un col de chemise, du dixième rang de fauteuils à la deuxième galerie ! Une fumée rousse plane sur tout cela, portant l’affreuse odeur du tabac froid et du cigare à deux ronds qu’on fume trop loin… En revanche, les avant-scènes, — femmes décolletées, paillettes, chapeaux et plumages, — ont l’air de quatre jardinières… C’est un beau samedi ! Mais, selon la forte expression de la petite Jadin :

— Je m’en fiche, je ne touche pas sur la recette !

Dès les premières mesures de notre ouverture, je me sens soulagée, engrenée, devenue légère et irresponsable. Accoudée au balcon de toile, je considère d’un œil serein la couche poudreuse — crotte des chaussures, poussière, poils de chiens, résine écrasée — qui couvre le parquet où se traîneront tout à l’heure mes genoux nus, et je respire un rouge géranium artificiel. Dès cette minute, je ne m’appartiens plus, tout va bien ! Je sais que je ne tomberai pas en dansant, que mon talon n’accrochera pas l’ourlet de ma jupe, que je croulerai, brutalisée par Brague, sans pourtant m’écorcher les coudes ni m’aplatir le nez. J’entendrai vaguement, sans perdre mon sérieux, le petit machiniste qui, au moment le plus dramatique, imite des bruits de pets derrière le portant pour nous faire rire… La brutale lumière me porte, la musique régit mes gestes, une discipline mystérieuse m’asservit et me protège… Tout va bien.

Tout va très bien ! Notre noir public du samedi nous a récompensés par un tumulte où il y avait des bravos, des sifflets, des cris, des cochonneries cordiales, et j’ai reçu, bien asséné sur le coin de la bouche, un petit paquet de ces œillets à deux sous, des œillets blancs anémiques que la marchande de fleurs au panier baigne, pour les teindre, dans une eau carminée… Je l’emporte, au revers de ma jaquette : il sent le poivre et le chien mouillé.

J’emporte aussi une lettre qu’on vient de me remettre :

« Madame, j’étais au premier rang de l’orchestre ; votre talent de mime m’invite à croire que vous en possédez d’autres, plus spéciaux et plus captivants encore ; faites-moi le plaisir de souper ce soir avec moi… »

C’est signé « Marquis de Fontanges » — mon Dieu, oui ! et écrit au café du Delta… Combien de rejetons de familles nobles, et qu’on croyait dès longtemps éteintes, élisent domicile au café du Delta ?… Contre toute vraisemblance, je flaire chez ce marquis de Fontanges une parenté proche avec un comte de Lavallière, qui m’offrit, la semaine passée, un « five o’clock » dans sa « garçonnière ». — Fumisteries banales, mais où se devine le romanesque amour de la grande vie, le respect du blason, qui couve, en ce quartier de gouapes, sous tant de casquettes avachies.


Chapitre I
Question à méditer

Personnages

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