Je vis parmi des orages de pensées qui ne s’échappent pas. Je retrouve avec peine et patience ma vocation de silence et de dissimulation. Il m’est de nouveau aisé de suivre Brague à travers une ville, en haut, en bas, à travers les squares, les cathédrales et les musées, dans la fumée des petits caboulots où « on mange épatamment ! » Notre cordialité parle peu, sourit rarement, mais rit quelquefois aux éclats, comme si la gaîté nous était plus accessible que la douceur. Je ris facilement aux histoires de Brague, et je force mon rire à l’aigu, de même qu’il outre en me parlant une grossièreté très artificielle.
Nous sommes sincères l’un et l’autre, mais pas toujours très simples… Nous avons des plaisanteries traditionnelles, qui nous égaient traditionnellement : la préférée de Brague, — et qui m’exaspère, — est le Jeu du Satyre, qui se mime dans les tramways, où mon camarade élit pour victime tantôt une jeune femme timide, tantôt une vieille demoiselle agressive. Assis en face d’elle, veulement adossé, il la couve d’un regard allumé, pour qu’elle rougisse, tousse, arrange sa voilette et détourne la tête. Le regard du « satyre » insiste, lubriquement, puis tous les traits du visage, bouche, narines, sourcils, concourent à exprimer la joie spéciale d’un érotomane…
— C’est un excellent exercice de physionomie ! assure Brague. Quand on aura créé pour moi une classe de pantomime au Conservatoire, je le ferai répéter à toutes mes élèves, ensemble et séparément.
Je ris, parce que la pauvre dame, affolée, ne manque jamais de quitter le tramway très vite, mais la perfection grimaçante du vilain jeu me crispe. Mon corps, un peu surmené, subit sans logique des crises d’intolérante chasteté, d’où je chois dans un brasier, allumé en une seconde par le souvenir d’un parfum, d’un geste, d’un cri tendre, un brasier qui éclaire les délices que je n’ai pas eues, aux flammes duquel je me consume, immobile et les genoux joints, comme si je risquais, au moindre mouvement, d’élargir mes brûlures.
Max… Il m’écrit, il m’attend… Que sa confiance m’est cruelle à porter ! Plus cruelle à porter qu’à leurrer, car j’écris, moi aussi, j’écris, avec une abondance, une liberté inexplicables. J’écris sur des guéridons boiteux, assise de biais sur des chaises trop hautes, j’écris, un pied chaussé et l’autre nu, mon papier logé entre le plateau du petit déjeuner et mon sac à main ouvert, parmi les brosses, le flacon d’odeurs et le tire-bouton ; j’écris devant la fenêtre qui encadre un fond de cour, ou les plus délicieux jardins, ou des montagnes vaporeuses… Je me sens chez moi, parmi ce désordre de campement, ce n’importe où et ce n’importe comment, et plus légère qu’en mes meubles hantés…
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