La Vagabonde

La Vagabonde
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Chapitre XIV

Colette

Colette

La Vagabonde

Roman
Année de parution : 1910

Chapitre XIV

La demie d’une heure sonne très loin. Le train de Calais, qui doit me ramener à Paris, ne passera que dans cinquante minutes…

Je rentre seule, dans la nuit, sans prévenir personne. Brague et le vieux Troglodyte, désaltérés par mes soins, dorment maintenant quelque part dans Boulogne-sur-Mer. Nous avons tué trois quarts d’heure en comptabilité et en bavardage, en projets de tournée sud-américaine, et puis je suis venue m’échouer à cette gare des Tintelleries, si déserte à cette heure qu’elle semble désaffectée… On n’a pas allumé, pour moi toute seule, les globes électriques du quai… Un timbre fêlé grelotte timidement dans l’ombre, comme suspendu au cou d’un chien transi.

La nuit est froide et sans lune. Il y a près de moi, dans un jardin invisible, des lilas odorants que le vent froisse. J’entends, là-bas, l’appel des Sirènes sur la mer…

Qui devinerait que je suis ici, tout au bout du quai, pelotonnée dans mon manteau ? Comme je suis bien cachée ! Ni plus noire, ni plus claire que l’ombre…

Au petit jour, j’entrerai chez moi, sans bruit, comme une voleuse, car on ne m’attend pas si tôt. J’éveillerai Fossette et Blandine, et puis ce sera le plus dur moment…

J’imagine exprès les détails de mon arrivée ; j’appelle, avec une cruauté nécessaire, le souvenir du parfum double qui s’attache aux tentures : tabac anglais et jasmin un peu trop doux ; je presse en pensée le coussin de satin qui porte, en deux taches pâles, la trace de deux larmes, tombées de mes yeux pendant une minute de très grand bonheur… J’ai, au bord des lèvres, le petit « ah ! » étouffé d’une blessée qui heurte sa blessure. C’est exprès. J’aurai moins mal tout à l’heure.

Je fais, de loin, mes adieux à tout ce qui me retiendrait là-bas, et à celui qui n’aura plus rien de moi, qu’une lettre. Une sagesse lâche et raisonneuse me détourne de le revoir : point de « loyale explication » entre nous ! Une héroïne toute en chair telle que moi n’est pas de taille à triompher de tous les démons… Qu’il me méprise, qu’il me maudisse un peu, cela n’en vaudra que mieux : pauvre cher, il guérira plus vite ! Non, non, pas trop d’honnêteté ! Et pas trop de phrases, — car c’est en me taisant que je le ménage…

Un homme traverse les voies, d’un pas endormi, poussant une malle sur un chariot, et, tout à coup, les globes électriques de la gare s’allument. Je me lève, engourdie, — je ne m’apercevais pas que j’avais très froid… Au bout du quai, une lanterne sautille, dans le noir, balancée par un bras qu’on ne voit pas. Un sifflement lointain répond aux rauques sirènes : c’est le train. Déjà…


Chapitre XIV
Question à méditer

Personnages

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