La Vagabonde

La Vagabonde
-
Chapitre II

Colette

Colette

La Vagabonde

Roman
Année de parution : 1910

Chapitre II

Je répète toujours la nouvelle pantomime, avec Brague. Tantôt les Folies-Bergère nous donnent asile, le matin, ou bien c’est l’Empyrée-Clichy qui nous prête son plateau pour une heure ; nous errons encore de la brasserie Gambrinus, habituée aux éclats de voix des tournées Baret, à la salle de danse Cernuschi.

— Ça se dessine… dit Brague, avare de compliments pour autrui comme pour lui-même.

Le Vieux Troglodyte répète avec nous : c’est un famélique jeune gars de dix-huit ans, que Brague secoue, ahurit, agonit d’injures, au point de m’apitoyer :

— Tu lui en dis trop, Brague ! il va pleurer !

— Qu’il pleure, et je lui f… mon pied dans le c… ! Les larmes, c’est pas du travail !

Il a peut-être raison… Le Vieux Troglodyte ravale ses larmes, tâche d’enfler un dos « préhistorique » et se dévoue à la garde d’une Hamadryade qui fait des grâces, en chandail de tricot blanc…

Un matin de la semaine dernière, Brague s’est donné la peine de venir, en personne, me prévenir que la répétition du lendemain n’aurait pas lieu. Il nous a trouvés, Hamond, Dufferein-Chautel et moi, finissant de déjeuner.

J’ai dû garder Brague quelques minutes, lui offrir du café, le présenter à mes convives… Et je voyais le petit œil noir et brillant de Brague s’arrêter à la dérobée sur mon amoureux, avec une satisfaction curieuse, une sorte de sécurité qui m’a sottement gênée…

Quand je l’ai reconduit à la porte, mon camarade ne m’a pas questionnée, ne s’est permis aucune allusion familière, et mon embarras a redoublé. J’ai reculé devant le ridicule d’expliquer : « Tu sais, c’est un camarade… c’est un ami d’Hamond qui est venu déjeuner… »

Fossette porte à présent un collier de maroquin rouge à clous dorés, d’un goût sportif et déplorable. Je n’ai pas osé dire que je le trouvais laid… Elle fait la cour — damnée petite femelle servile ! — au Monsieur bien mis qui sent l’homme et le tabac, qui la caresse d’une adroite claque sur le râble…

Blandine se multiplie, fourbit les vitres, apporte — sans qu’on le lui demande ! — le plateau à thé quand mon amoureux est là…

Tous, à l’exemple de mon vieil ami Hamond, ont l’air de conspirer contre moi en faveur de Maxime Dufferein-Chautel… Hélas ! j’ai si peu de peine à demeurer invulnérable !…

Invulnérable, et pis qu’insensible : rétractile. Car, lorsque je donne la main à mon amoureux, le contact de sa longue main, chaude et sèche, me surprend et me déplaît. Je n’effleure pas sans un petit hérissement nerveux le drap de son veston, et c’est involontairement que je me gare, quand il parle, de son haleine pourtant saine… Je ne consentirais pas à nouer sa cravate, et j’aimerais mieux boire dans le verre d’Hamond que dans le sien… Pourquoi ?

C’est que… ce garçon est un homme. Malgré moi, je me souviens qu’il est un homme. Hamond, ce n’est pas un homme, c’est un ami. Et Brague, c’est un camarade ; Bouty aussi. Les sveltes et musclés acrobates qui révèlent, sous un maillot nacré, les particularités les plus flatteuses de leur anatomie… eh bien ! ce sont des acrobates !

Ai-je jamais songé que Brague, qui m’étreint dans l’Emprise à me meurtrir les côtes, et paraît m’écraser la bouche sous un fougueux baiser, avait un sexe ?… Non. Eh bien ! le regard le moins appuyé, la poignée de main la plus correcte de mon amoureux me rappellent pourquoi il est là, et ce qu’il espère… Quel joli passe-temps pour une coquette ! Quel bon flirt agaçant et convaincu !

Le malheur est que je ne sais pas flirter. Manque d’aptitude, manque d’expérience, manque de légèreté et, surtout, oh ! surtout ! le souvenir de mon mari !

Si j’évoque un instant Adolphe Taillandy dans l’exercice de ses fonctions, je veux dire travaillant, avec l’âpreté, l’entêtement chasseur qu’on lui connaît, à séduire une femme ou une jeune fille, me voilà refroidie, contractée, toute hostile aux « choses de l’amour »… Je revois trop bien sa figure de conquête, l’œil voilé, la bouche enfantine et rusée, et cette affectation de battre des narines au passage d’un parfum… Pouah ! tout ce manège, cette cuisine autour de l’amour, — autour d’un but qu’on ne peut même pas nommer l’amour, — je les favoriserais, je les imiterais, moi ? Pauvre Dufferein-Chautel, il me semble parfois que c’est vous qu’on trompe ici, et je devrais vous dire… vous dire quoi ? Que je suis redevenue une vieille fille, sans tentation, et cloîtrée, à ma manière, entre les quatre murs d’une loge de music-hall ?

Non, je ne vous le dirai pas, car nous ne savons échanger, comme à la dixième leçon de la Berlitz School, que des phrases élémentaires, où les mots pain, sel, fenêtre, température, théâtre, famille, tiennent beaucoup de place…

Vous êtes un homme, tant pis pour vous ! Chacun dans ma maison semble s’en souvenir, non comme moi, mais pour vous en féliciter, depuis Blandine qui vous contemple avec une satisfaction jamais lassée, jusqu’à Fossette dont le large sourire canin dit pareillement : « Enfin ! voilà dans la maison un homme — voilà l’Homme ! »

Je ne sais pas vous parler, pauvre Dufferein-Chautel. J’hésite entre mon langage à moi, un peu brusque, qui ne daigne pas toujours finir les phrases, mais chérit la précision d’un terme technique, — mon langage d’ex-bas bleu, — et l’idiome veule et vif, grossier, imagé, qu’on apprend au music-hall, émaillé de « Tu parles ! » de « Ta gueule ! »… « J’me les mets ! »… « Très peu pour moi ! »…

À force d’hésiter, je choisis le silence…


Chapitre II
Question à méditer

Personnages

Autres textes de Colette

Le Blé en herbe

Le Blé en herbe

Le Blé en herbe de Colette raconte l’éveil sentimental et sensuel de deux adolescents, Phil et Vinca, qui passent leurs vacances ensemble au bord de la mer. Leur amitié d’enfance,...

La Maison de Claudine

La Maison de Claudine

La Maison de Claudine de Colette est un recueil de souvenirs et de tableaux de mémoire dans lequel l'autrice revient sur son enfance, sa famille et le monde rural de...

Les Vrilles de la vigne

Les Vrilles de la vigne

Les Vrilles de la vigne est un roman de Colette qui plonge le lecteur dans l'univers de la nature, de l'amour et des relations humaines. L'œuvre se déroule dans un...

Claudine s’en va

"Claudine s’en va" de Colette est une œuvre qui explore les thématiques de l'émancipation, de la quête d'identité et du désir. L'histoire suit Claudine, une jeune femme vivant dans un...

Sido

Sido

L'œuvre "Sido" de Colette est un récit autobiographique qui explore la vie de l'auteure à travers le prisme de sa mère, Sido. Colette y évoque son enfance dans une maison...



Les auteurs


Les catégories


Fiches de lecture

© 2026