La Vagabonde

La Vagabonde
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Chapitre I

Colette

Colette

La Vagabonde

Roman
Année de parution : 1910

Chapitre I

— Le joli coin intime ! Et comme on comprend mal votre existence au music-hall, quand on vous voit ici, entre cette lampe rose et ce vase d’œillets !…

Voilà ce qu’il a dit en partant, mon amoureux, la première fois qu’il est venu dîner chez moi, avec Hamond l’entremetteur.

Car j’ai un amoureux. Je ne trouve à lui donner que ce nom passé de mode : il n’est ni mon amant, ni mon flirt, ni mon patito… c’est mon amoureux.

« Le joli coin intime ! »… Ce soir-là, derrière son dos, j’ai ri avec amertume… Une lampe voilée, un vase de cristal où l’eau scintille, un fauteuil auprès de la table, le divan usé que cache un savant désordre de coussins, — et le passant, ébloui et superficiel, imagine, entre les murs d’un vert éteint, une vie retirée, pensive et studieuse, de femme supérieure… Ah ! ah ! il n’a vu ni l’encrier poudreux, ni la plume sèche, ni le livre non coupé sur la boîte vide de papier à lettres…

Une vieille branche de houx se recroqueville, comme tombée dans le feu, au bord d’un pot de grès… La vitre d’un petit pastel (une esquisse d’Adolphe Taillandy), fendue, attend en vain qu’on la remplace… Ma main négligente a épinglé, puis oublié, un lambeau de papier autour de l’ampoule électrique qui éclaire la cheminée… Une pile de cinq cents cartes postales, — scènes de l’Emprise, — sous leurs bandes de papier gris, couvrent, au risque de l’écraser, un ivoire gravé du xve siècle.

Cela sent l’indifférence, l’abandon, l’ « à quoi bon ? », presque le départ… « Intime » ? Quelle intimité se serre, le soir, autour de la lampe dont l’abat-jour se fane ?

J’ai ri, et soupiré de fatigue, après le départ de mes deux convives, et ma nuit fut longue, agacée d’une honte obscure née de l’admiration même du Grand-Serin. Sa foi naïve d’homme emballé m’éclaira, ce soir-là, sur moi-même, comme il arrive que certains miroirs inattendus, au détour d’une rue, dans un escalier, révèlent soudain certaines tares, certains fléchissements de visage et de silhouette…

Mais, depuis, d’autres soirs ont passé, ramenant Hamond avec mon amoureux, ou mon amoureux sans Hamond… Mon vieil ami fait en conscience ce qu’il appelle son sale métier. Tantôt il patronne, avec une brillante aisance d’ancien homme d’esprit, les visites de son pupille, qui, sans lui, — je l’avoue en toute sincérité, — m’excéderait. Tantôt il s’efface, — pas longtemps ! — se fait attendre, — juste assez ! — dépensant pour moi sa diplomatie salonnière qui se rouillait…

Je ne me pare pas pour eux, et ne quitte pas la chemisette à plis, ni la jupe plate et sombre. Je laisse devant eux « tomber ma figure », — la bouche lasse et fermée, l’œil volontairement terni, — j’oppose à l’entêtement de mon amoureux une mine passive de fille qu’on veut marier contre son gré… Je soigne seulement, pour moi plus que pour eux, le décor menteur et sommaire où je vis si peu ; Blandine a daigné visiter les recoins poudreux du salon de travail, et les coussins du fauteuil, devant la table, gardent l’empreinte de mon repos…

J’ai un amoureux. Pourquoi celui-là, et non un autre ? Je n’en sais rien. Je regarde, étonnée, cet homme qui a réussi à pénétrer chez moi. Parbleu, il le voulait tellement ! Tous les hasards l’ont servi, et Hamond l’y a aidé. Un jour, toute seule chez moi, j’ai ouvert à un coup de sonnette timide : le moyen de jeter dehors cet individu attendant gauchement, les bras chargés de roses, à côté d’Hamond qui m’implorait pour lui, du regard ? Il a réussi à pénétrer ici, — cela devait arriver sans doute…

J’apprends sa figure, chaque fois qu’il revient, comme si je ne l’avais jamais vue. Il a, de chaque côté du nez, un pli déjà marqué, qui se perd sous la moustache, il a des lèvres rouges, d’un rouge un peu bistré, comme il arrive aux gens trop bruns. Ses cheveux, ses sourcils, ses cils, tout cela est noir comme le diable, et il a fallu un rayon de soleil bien franc pour m’enseigner, un jour, que, sous tant de noir, mon amoureux a des prunelles d’un gris roux, très foncées…

Debout, c’est vraiment un grand serin, raide, emprunté, tout en os. Assis, ou demi allongé sur le divan il semble s’assouplir tout à coup et goûter la grâce d’être un autre homme, paresseux, détendu, avec des mouvements de mains heureux, un renversement oisif de la nuque contre les coussins…

Quand je sais qu’il ne me voit pas, je l’observe, vaguement choquée de penser que je ne le connais pas du tout et que la présence chez moi de ce garçon est aussi insolite qu’un piano dans une cuisine.

Comment se fait-il que lui, épris de moi, ne se trouble point de me si peu connaître ? Visiblement, il n’y songe pas, et ne paraît occupé que de me rassurer d’abord, me conquérir après. Car, s’il a appris très vite, — sur le conseil d’Hamond, je le parie ! — à cacher son désir, adoucir son regard et sa voix en me parlant, s’il feint, rusé comme une bête, d’oublier qu’il me convoite, il ne montre pas non plus l’appétit de me découvrir, de me questionner, de me deviner, et je le vois plus attentif au jeu de la lumière sur mes cheveux qu’à mes paroles…

Que cela est étrange !… Le voilà près de moi, assis, — le même rayon de soleil glisse sur sa joue et sur la mienne, et si la narine de cet homme en paraît carminée, la mienne doit se teinter de corail vif… Il n’est pas là, il est à mille lieues ! À tout moment, je veux me lever et lui dire : « Pourquoi êtes-vous ici ? allez-vous-en ! » Et je n’en fais rien.

Pense-t-il ? lit-il ? noce-t-il ? travaille-t-il ?… Je crois qu’il appartient à la catégorie nombreuse, assez banale, qui s’intéresse à tout et ne fiche rien. Point d’esprit, une certaine rapidité de compréhension, un vocabulaire très suffisant que rehausse une belle voix étoffée, cette facilité au rire, à la gaîté enfantine qu’on peut remarquer chez tant d’hommes, voilà mon amoureux.

Pour ne mentir en rien, mentionnons ce qui me plaît le mieux en lui : un regard parfois absent, chercheur, cette espèce de sourire intérieur de l’œil, qu’on voit aux sensitifs violents et timides.

Il a voyagé, mais comme tout le monde : pas très loin, pas souvent. Il a lu ce que tout le monde lit, il connaît « pas mal de gens » et n’arrive pas à nommer, en dehors de son frère aîné, trois amis intimes ; — je lui pardonne tout cet ordinaire en faveur d’une simplicité qui n’a rien d’humble, et parce qu’il ne trouve rien à dire sur lui-même.

Son regard rencontre rarement le mien, que je dérobe. Je ne puis oublier le motif de sa présence et de sa patience. Et pourtant quelle différence entre l’homme qui s’assoit là, sur ce divan, et l’animal méchant, au désir sauvage, qui força la porte de ma loge ! Rien ne marque chez moi que je me souviens de notre première rencontre, sauf que je ne cause presque pas avec le Grand-Serin. Quoi qu’il essaie, je lui réponds brièvement, ou bien j’adresse à Hamond la réponse destinée à mon amoureux… Ce mode de conversation indirecte donne à nos entretiens une lenteur, une fausse gaîté inexprimables…


Chapitre I
Question à méditer

Personnages

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