De huit heures du matin à deux heures de l’après-midi, par le temps clair, mon rez-de-chaussée bénéficie, entre deux falaises de maisons neuves, d’une échappée de soleil. Un pinceau étincelant touche d’abord mon lit, s’y élargit en napperon carré, et le couvre-pied envoie au plafond un reflet rose…
J’attends, paresseuse, que le soleil atteigne mon visage, m’éblouisse à travers mes paupières fermées, — et l’ombre des piétons passe sur moi, rapide, comme une aile sombre et bleue… Ou bien je jaillis de mon lit, galvanisée, et je commence quelque fiévreux récurage : les oreilles de Fossette subissent un sondage délicat, et son poil brille sous la brosse dure… Ou bien j’inspecte, sous la grande lumière impitoyable, tout ce qui faiblit en moi, déjà : soie fragile des paupières, coin de la bouche que le sourire commence à marquer d’un pli triste, et, autour de mon cou, ce triple collier de Vénus qu’une main invisible enfonce, chaque jour, un peu plus dans ma chair…
C’est ce sévère examen que trouble, aujourd’hui, la visite de mon camarade Brague, toujours vif, sérieux, éveillé. Je le reçois comme dans ma loge, couverte à peine d’un kimono de crépon, où les pattes de Fossette ont ajouté, un jour de pluie, de petites fleurs grisâtres à cinq pétales…
Pas besoin, pour Brague, de poudrer mon nez, ni d’exagérer, d’un trait bleu, la longueur de mes paupières… Brague ne me regarde qu’aux répétitions, pour me dire :
— Fais pas ça : c’est laid… N’ouvre pas la bouche en hauteur : t’as l’air d’un poisson… Ne cligne pas les yeux : t’as l’air d’un rat blanc… Ne remue pas ton derrière en marchant : t’as l’air d’une jument…
C’est Brague qui a guidé, sinon mes premiers pas, du moins mes premiers gestes sur la scène, et, si je lui témoigne encore une confiance d’élève, il n’oublie pas non plus de me traiter, souvent, en « amateur intelligent », c’est-à-dire qu’il montre quelque impatience de la discussion et tient à faire prévaloir son avis…
Ce matin, il entre, colle ses cheveux à sa nuque, avec le geste d’enfoncer une perruque, et, comme sa figure catalane, rasée, garde toujours ce sérieux éveillé qui la rend caractéristique, je me demande s’il apporte une bonne ou une mauvaise nouvelle… Il toise mon rayon de soleil comme un objet de prix et regarde les deux fenêtres :
— Combien s’que tu le payes, ton rez-de-chaussée ?
— Je te l’ai déjà dit : dix-sept cents.
— Et tu as l’ascenseur, encore !… Chouette soleil, on se croirait à Nice !… C’est pas tout ça : nous avons une soirée.
— Quand ?
— Quand ? mais ce soir !
— Oh !
— Quoi « oh » ? Ça te dérange ?
— Non. C’est la pantoche qu’on emmène ?
— Pas de pantoche, c’est trop sérieux. Tes danses. Et je leur ferai mon Pierrot neurasthénique.
Je me lève, sincèrement effarée :
— Mes danses ! Mais je ne peux pas ! Et puis j’ai perdu ma musique à Aix ! Et puis la petite qui m’accompagne a changé d’adresse… Si, au moins, on avait deux jours devant soi…
— Pas moyen ! dit Brague, impassible. Ils avaient Badet au programme, et elle est malade.
— C’est ça ! c’est complet ! passer en bouche-trou ! Joue ton Pierrot si tu veux, je ne danse pas !
Brague allume une cigarette, et laisse tomber ces deux mots :
— Cinq cents.
— Pour nous deux ?
— Pour toi. J’ai autant.
Cinq cents !… Le quart de mon loyer… Brague fume, sans me regarder : il sait bien que j’accepte.
— Évidemment, cinq cents… Quelle heure ?
— Minuit, naturellement. Grouille-toi pour ta musique et tout, s’pas ? Bonsoir. À ce soir… Ah ! dis donc, Jadin est revenue !
Je rouvre la porte qu’il fermait déjà :
— Pas possible ! quand ?
— Hier, à minuit, tu venais de partir… Une gueule !… Tu la verras : elle rechante à la boîte… Dix-sept cents, tu dis ?… C’est épatant. Et des femmes à tous les étages !
Il s’en va, grave et égrillard.
Une soirée… Le cachet en ville… Brr ! ces trois mots-là ont le don de me démoraliser. Je n’ose pas le dire à Brague, mais je me l’avoue, en regardant dans la glace ma figure d’enterrement, avec un petit frisson de lâcheté qui me grippe la peau du dos…
Les revoir, eux… Eux, que j’ai quittés violemment, ceux qui m’appelaient « Madame Renée » autrefois, avec cette affectation de ne me donner jamais le nom de mon mari… Eux, — et elles ! Elles qui me trahissaient avec mon mari, eux qui me savaient trahie…
Le temps n’est plus où je voyais dans toute femme une maîtresse d’Adolphe, actuelle ou probable, et les hommes n’ont jamais fait grand’peur à l’épouse éprise que je fus. Mais j’ai gardé une terreur imbécile et superstitieuse des salons où je puis rencontrer des témoins, des complices de mon malheur passé…
Ce cachet en ville gâte, d’abord, mon déjeuner en tête-à-tête avec Hamond, un peintre déjà démodé, mon vieux, fidèle, et débile ami, qui vient manger ses pâtes bouillies chez moi, de temps en temps… Nous nous parlons peu, il appuie au dossier d’une bergère sa tête de Don Quichotte malade, et, après le déjeuner, on joue tous les deux à se faire du chagrin. Il me parle d’Adolphe Taillandy, non pour me peiner, mais pour évoquer un temps où lui, Hamond, était heureux. Et moi, je l’entretiens de sa jeune et méchante femme, épousée follement, partie quatre mois après avec je ne sais qui…
Nous nous payons des après-midi de mélancolie noire, qui nous laissent éreintés, la figure vieillie, amère, la bouche sèche d’avoir redit tant de choses désolantes, et jurant de ne plus recommencer… Le samedi suivant nous réunit à ma table, contents de nous revoir, impénitents : Hamond a retrouvé une anecdote inédite sur Adolphe Taillandy, et d’un tiroir j’ai exhumé, pour voir mon meilleur ami renifler ses larmes, un instantané d’amateur où je tiens par le bras une petite Mme Hamond blonde, agressive, droite comme un serpent sur sa queue…
Mais, ce matin, notre déjeuner ne marche pas. Hamond, guilleret et gelé, m’a pourtant apporté du beau raisin noir de décembre, d’un bleu de prune, dont chaque grain est une petite outre pleine d’eau insipide et douce, — ce maudit cachet en ville assombrit toute ma journée.
À minuit un quart, nous arrivons avenue du Bois, Brague et moi. Le bel hôtel ! on doit s’y ennuyer somptueusement… L’imposant serviteur qui nous conduit dans le « salon réservé aux artistes » m’offre son aide pour quitter mon manteau fourré ; je refuse avec aigreur : pense-t-il que je vais attendre, vêtue de quatre colliers bleus, d’un scarabée ailé et de quelques mètres de gaze, le bon plaisir de ces messieurs et dames ?
Beaucoup mieux élevé que moi, l’imposant serviteur n’insiste pas et nous laisse seuls. Brague s’étire devant une glace, devenu, sous son masque blanc, dans sa flottante souquenille de Pierrot, d’une minceur immatérielle… Il n’aime pas non plus le cachet en ville. Non que la « barrière de feu » entre lui et eux lui manque autant qu’à moi, mais il prise peu ce qu’il nomme le « client » des salons, et rend au spectateur mondain un peu de la malveillante indifférence qu’il nous témoigne :
— Penses-tu, dit Brague en me tendant un petit carton, que ces gens-là seront jamais foutus d’écrire mon nom proprement ? Ils m’appellent Bragne sur leurs programmes !
Très froissé, au fond, il disparaît, en pinçant sa mince bouche saignante, sous une portière de verdures, car un autre imposant serviteur vient de l’appeler, courtoisement, par son nom estropié.
Dans un quart d’heure, ce sera mon tour… Je me mire et me trouve laide, privée de l’électricité crue qui, dans ma loge, nappe les murs blancs, baigne les miroirs, pénètre et veloute le maquillage… Y aura-t-il un tapis sur l’estrade ? S’ils pouvaient s’être fendus, comme dit Brague, d’une petite rampe… Cette perruque de Salomé étreint mes tempes et renforce ma migraine… J’ai froid…
— À ton tour, ma vieille ! Va leur vendre ta petite affaire !
Brague, revenu, a déjà épongé sa figure blanche rayée de filets de sueur et endossé son manteau tout en parlant :
— Du monde très bien, ça se voit. Ils ne font pas trop de foin. Ils causent, quoi ! mais ils ne rigolent pas trop haut… Tiens, voilà les deux francs quinze pour ma part de taxi-auto… Moi, je rentre.
— Tu ne m’attends pas ?
— Pourquoi faire ? Tu vas aux Ternes, et moi à Montmartre : ça ne colle pas. Et puis je donne une leçon demain matin, à neuf heures… Bonsoir, à demain.
Allons ! c’est mon tour. Ma petite pianiste rachitique est à son poste. Je roule autour de moi, d’une main que le trac rend nerveuse, le voile qui constitue presque tout mon costume, un voile rond, violet et bleu, qui mesure quinze mètres de tour…
Je ne distingue rien, d’abord, à travers le fin treillis de ma cage de gaze. Mes pieds nus, conscients, tâtent la laine courte et dure d’un beau tapis de Perse… Hélas ! il n’y a pas de rampe…
Un bref prélude éveille et tord la chrysalide bleuâtre que je figure, délie lentement mes membres. Peu à peu, le voile se desserre, s’enfle, vole et retombe, me révélant aux yeux de ceux qui sont là, qui ont tu, pour me regarder, leur enragé bavardage…
Je les vois. Malgré moi, je les vois. Ô flamme protectrice, qui te pourrait contraindre à jaillir sous mes pas !… En dansant, en rampant, en tournant, je les vois, — et je les reconnais !…
Il y a là, au premier rang, une femme encore jeune, qui fut, assez longtemps, la maîtresse de mon ex-mari. Elle ne m’attendait pas ce soir, et je ne songeais pas à elle… Ses yeux bleus douloureux, sa seule beauté, expriment autant de stupeur que de crainte… Ce n’est pas moi qu’elle craint ; mais ma présence soudaine l’a remise, sans ménagement, en face de son souvenir, elle qui a souffert par Adolphe, elle qui aurait tout quitté pour lui, qui voulait, avec de grands cris, des larmes bruyantes et imprudentes, tuer son mari, me tuer aussi, et s’enfuir avec Adolphe. Il ne l’aimait déjà plus, lui, et la trouvait pesante. Il me la confiait pendant des journées entières, avec la mission — que dis-je ? l’ordre ! — de ne la ramener qu’à sept heures, et il n’y eut jamais de tête-à-tête plus navrants que ceux de ces deux femmes trahies qui se haïssaient. Quelquefois, la pauvre créature, à bout de forces, fondait en pleurs humiliés, et je la regardais pleurer, impitoyable à ses larmes, orgueilleuse de retenir les miennes…
Elle est là, au premier rang. On a utilisé tout l’espace disponible, et sa chaise est si près de l’estrade que je pourrais, d’une caresse ironique, effleurer ses cheveux, qu’elle teint en blond parce qu’ils blanchissent. Elle a vieilli depuis quatre ans, et elle me regarde avec terreur. Elle contemple à travers moi son péché, son désespoir, son amour qui a peut-être fini par mourir…
Derrière elle, je reconnais aussi cette autre… et puis celle-ci encore… Elles venaient boire du thé chaque semaine chez moi, quand j’étais mariée. Elles ont peut-être couché avec mon mari. Cela n’a pas d’importance… Aucune ne semble me connaître, mais quelque chose marque qu’elles m’ont reconnue, car l’une feint la distraction et parle bas avec animation à sa voisine, l’autre exagère sa myopie, et la troisième, qui s’évente et secoue la tête, chuchote obstinément :
— Quelle chaleur ! mais quelle chaleur !
Elles ont changé leurs coiffures, depuis l’année où je faussai compagnie à tout ce « vrai monde », à tous ces faux amis… Elles portent, toutes, l’obligatoire bonnet de cheveux postiches, couvrant les oreilles, noué d’un large bandeau de ruban ou de métal, qui leur donne un air convalescent et pas lavé… On ne voit plus de nuques tentantes, ni de tempes vaporeuses, on ne voit plus que de petits mufles, — mâchoires, menton, bouche, nez, — qui prennent, cette année, un véridique et frappant caractère de bestialité…
Sur les côtés, et au fond, il y a une ligne sombre d’hommes, debout. Ils se pressent et se penchent, avec cette curiosité, cette courtoisie rossarde de l’homme du monde pour la femme dite « déclassée », — pour celle à qui l’on baisa le bout des doigts dans son salon et qui danse maintenant, demi nue, sur une estrade…
Allons, allons ! je suis trop lucide, ce soir, et si je ne me reprends, ma danse va en pâtir… Je danse, je danse… Un beau serpent s’enroule sur le tapis de Perse, une amphore d’Égypte se penche, versant un flot de cheveux parfumés, — un nuage s’élève et s’envole, orageux et bleu, une bête féline s’élance, se replie, — un sphinx, couleur de sable blond, allongé, s’accoude, les reins creusés et les seins tendus… Je n’oublie rien, je me suis ressaisie. Allons, allons ! Ces gens-là existent-ils ?… Non, non, il n’y a de réel que la danse, la lumière, la liberté, la musique… Il n’y a de réel que rythmer sa pensée, la traduire en beaux gestes. Un seul renversement de mes reins, ignorants de l’entrave, ne suffit-il pas à insulter ces corps réduits par le long corset, appauvris par une mode qui les exige maigres ?
Il y a mieux à faire qu’à les humilier : je veux, pour un instant seulement, les séduire ! Un peu d’effort encore : déjà les nuques, chargées de bijoux et de cheveux, me suivent d’un vague balancement obéissant… Voici que va s’éteindre, dans tous ces yeux, la vindicative lumière, — voici que vont céder et sourire, ensemble, toutes ces bêtes charmées…
La fin de la danse, le bruit, — fort discret, — des applaudissements coupent l’enchantement. Je disparais, pour revenir saluer, d’un sourire circulaire… Au fond du salon, une silhouette d’homme gesticule et crie « Bravo ! » Je connais cette voix-là, et ce grand mannequin noir…
Mais c’est mon idiot de l’autre soir ! C’est le grand serin !… Je n’en puis douter longtemps, d’ailleurs, en le voyant entrer, tête baissée, dans le petit salon où me rejoint ma pianiste. Il n’est pas seul, il est accompagné d’un autre grand serin noir, qui a bien la tournure d’être le maître de la maison.
— Madame…, salue celui-ci.
— Monsieur…
— Voulez-vous me permettre de vous remercier d’avoir bien voulu prêter, à l’improviste, votre concours à… et de vous exprimer toute l’admiration…
— Mon Dieu, Monsieur…
— Je suis Monsieur Dufferein-Chautel.
— Ah ! parfaitement…
— Et voici mon frère, Maxime Dufferein-Chautel, qui désire si vivement vous être présenté…
Mon grand serin d’hier resalue, et réussit à prendre, à baiser une main qui s’occupait à rassembler le voile bleu… Puis il reste debout et ne dit rien, beaucoup moins à son aise que dans ma loge…
Cependant, Dufferein-Chautel no 1 froisse, avec embarras, une enveloppe fermée :
— Je… j’ignore si c’est à M. Salomon, votre impresario… ou bien à vous-même que je dois remettre…
Dufferein-Chautel no 2, soudain cramoisi sous sa peau brune, lui jette un coup d’œil furieux et blessé, et les voilà tous deux aussi serins l’un que l’autre !
Qu’y a-t-il là d’embarrassant ? Je les tire gaîment de peine :
— Mais à moi-même, Monsieur, c’est tout simple ! Donnez-moi cette enveloppe, ou plutôt glissez-la dans ma musique, — car je vous avoue en confidence que mon costume de danseuse n’a pas de poches !…
Ils éclatent de rire, tous les deux d’un rire soulagé et polisson, et, déclinant l’offre sournoise de Dufferein-Chautel no 2, qui craint pour moi les apaches des Ternes, je puis rentrer, seule, serrer joyeusement ma grande coupure de cinq cents francs, me coucher, et dormir…
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