Un bel enfant… un mari fidèle… Il n’y avait pourtant pas de quoi rire !
J’en suis encore à chercher le motif de ma méchante hilarité… Un bel enfant… j’avoue que je n’y ai jamais pensé. Je n’avais pas le temps, quand j’étais mariée, occupée d’amour d’abord, de jalousie ensuite, accaparée, en un mot, par Taillandy, qui ne se souciait pas, d’ailleurs, d’une progéniture encombrante et coûteuse…
Voici que j’ai passé trente-trois ans sans avoir envisagé la possibilité d’être mère ! Suis-je un monstre ?… Un bel enfant… Des yeux gris, un museau fin, l’air d’un petit renard, comme sa mère, de grandes mains, de larges épaules, comme Maxime… Eh bien ! non. Je fais tout ce que je peux, — je ne le vois pas, je ne l’aime pas, le petit que j’aurais eu, que j’aurai peut-être…
— Qu’en pensez-vous, dites, Grand-Serin chéri ?
Il est arrivé là, tout doucement, si présent déjà à mon cœur que je continue, avec lui, mon examen de conscience…
— Qu’en pensez-vous, de l’enfant que nous aurions ? C’est Hamond qui en veut un, figurez-vous !
Mon ami ouvre une bouche de Pierrot, toute ronde et stupéfaite, des yeux énormes, et s’écrie :
— Chouette ! vive Hamond ! Il l’aura, son gosse !… tout de suite, Renée, si vous voulez !
Je me défends, car il me bouscule de la pire et la meilleure manière, mordant un peu, embrassant beaucoup, avec cet air affamé qui me fait juste assez peur…
— Un enfant ! crie-t-il, un petit à nous ! Je n’y avais pas pensé, Renée ! Comme Hamond est intelligent ! C’est génial, cette idée-là !
— Vous trouvez, mon chéri ! Brute égoïste que vous êtes ! Vous vous en fichez pas mal que je sois déformée, et laide, et que je souffre, hein ?
Il rit encore, et me terrasse sur le divan, au bout de ses bras tendus :
— Déformée ? laide ? C’est vous qui êtes une oie, Madame ! Tu seras magnifique, le petit aussi, et on s’amusera follement !
Il cesse brusquement de rire et fronce ses féroces sourcils au-dessus de ses doux yeux :
— Et puis, au moins, tu ne pourrais plus me quitter, ni courir toute seule les grands chemins, hein ? tu serais prise !
Prise… Je m’abandonne, et je joue mollement avec les doigts qui me tiennent. Mais l’abandon, c’est aussi la ruse du faible… Prise… il l’a bien dit, avec un égoïsme emporté… Je l’avais jugé tel qu’il est, quand je le traitais, en riant, de bourgeois monogame, de père de famille coin-du-feu…
Je pourrais donc finir paisiblement ma vie, blottie dans sa grande ombre ? Ses yeux fidèles m’aimeraient-ils encore, quand mes grâces se seraient fanées une à une ?… Ah ! quelle différence, quelle différence avec… l’autre !
Sauf que l’autre aussi parlait en maître et savait dire tout bas, en me serrant d’une poigne rude : « Marche droit ! je te tiens !… » Je souffre… j’ai mal de leurs différences, j’ai mal de leurs ressemblances… Et je caresse le front de celui-ci, ignorant, innocent, en lui disant : « Mon petit… »
— Ne m’appelez pas « votre petit », chérie ! ça me rend ridicule !
— Je vous rendrai ridicule si je veux. Vous êtes mon petit, parce que vous êtes plus jeune que… que votre âge, parce que vous avez très peu souffert, très peu aimé, parce que vous n’êtes pas méchant… Écoutez-moi, mon petit : je vais partir — sans vous.
— Pas sans moi, Renée !
Comme il a crié ! j’en frissonne de chagrin et de plaisir…
— Sans vous, mon chéri, sans vous ! Il le faut. Écoutez-moi… Non… Max… je parlerai quand même, — après… Écoutez, Max ! Vous ne voulez donc pas, vous ne pouvez donc pas m’attendre ? Vous ne m’aimez donc pas assez ?
Il s’arrache de mes mains et s’écarte de moi violemment :
— Pas assez ! pas assez ! Oh ! ces raisonnements de femme ! Je ne t’aime pas assez, si je te suis, et pas assez si je reste ! Avoue-le : si je t’avais répondu : « Bien chérie, je t’attendrai », qu’aurais-tu pensé de moi ? Et toi qui pars, quand tu pourrais ne pas partir, comment veux-tu que je croie que tu m’aimes ? Au fait…
Il se plante devant moi, le front en avant, et soupçonneux :
— Au fait ! tu ne me l’as jamais dit ?
— Quoi donc ?
— Que tu m’aimes !
Je me sens rougir, comme s’il me prenait en faute…
— Tu ne me l’as jamais dit ! répète-t-il, têtu.
— Oh ! Max !
— Tu m’as dit… tu m’as dit : « Chéri… Mon Grand-Serin aimé… Max… Mon ami chéri… » Tu t’es plainte tout haut, comme si tu chantais, le jour où…
— Max !…
— Oui, ce jour où tu n’as pas pu t’empêcher de m’appeler « Mon amour… » Mais tu ne m’as pas dit : « Je t’aime ! »
C’est la vérité. J’espérais, follement, qu’il ne s’en apercevrait pas. Un jour, un autre beau jour, je soupirais si fort dans ses bras que le mot « …t’aime… » s’est exhalé de moi, comme un soupir un peu plus haut, et, tout de suite, je suis devenue muette et froide…
« … T’aime… » Je ne veux plus le dire, je ne veux plus le dire jamais ! Je ne veux plus entendre cette voix, ma voix d’autrefois, brisée, basse, murmurer irrésistiblement le mot d’autrefois… Seulement, je n’en sais pas d’autre… Il n’y en a pas d’autre…
— Dis-le moi, dis-le moi, que tu m’aimes ? dis-le moi, je t’en prie !
Mon ami s’est agenouillé devant moi, et sa prière impérieuse ne me laissera pas de repos. Je lui souris de tout près, comme si je lui résistais, par jeu, et j’ai soudain envie de lui faire du mal, pour qu’il souffre un peu aussi… Mais il est si doux, si loin de ma peine ! Pourquoi l’en charger ? Il ne le mérite pas…
— Pauvre chéri… ne soyez pas méchant, ne soyez pas triste ! Oui, je vous aime, — je t’aime, oh ! je t’aime… Mais je ne veux pas te le dire. Je suis si orgueilleuse, au fond, si tu savais !
Appuyé à ma poitrine, il ferme les yeux, il accepte mon mensonge avec une sécurité tendre, et continue de m’écouter lui dire « Je t’aime », quand je ne parle plus…
L’étrange fardeau sur mes bras, mes bras si longtemps vides ! Je ne sais pas bercer un enfant si grand, et comme sa tête est lourde… Mais qu’il repose là, sûr de moi !
Sûr de moi… car une aberration classique le rend jaloux de mon présent, de mon vagabond avenir, mais il repose confiant contre ce cœur qu’un autre habita si longtemps ! Il ne songe pas, l’honnête, l’imprudent amant, qu’il me partage avec un souvenir et qu’il ne goûtera pas cette gloire, la meilleure, de pouvoir me dire : « Je t’apporte une joie, une douleur que tu ne connais pas… »
Il est là, sur ma poitrine… Pourquoi lui, et non un autre ? Je ne sais pas. Je m’incline sur son front, je voudrais le protéger contre moi-même, m’excuser de ne lui donner qu’un cœur désaffecté, sinon purifié. Je voudrais le garder contre le mal que je peux lui faire… Allons ! Margot l’avait prédit : je retourne à la chaudière… une chaudière de tout repos, celle-ci, et qui n’a rien d’infernal : elle ressemblerait plutôt à un familial coquemar…
— Éveillez-vous, chéri !
— Je ne dors pas, murmure-t-il sans relever ses beaux cils… Je te respire…
— Vous m’attendrez à Paris, pendant que je serai en tournée ? ou bien vous irez dans les Ardennes, chez votre mère ?
Il se lève sans répondre, et lisse ses cheveux du plat de la main.
— Dites ?
Il prend son chapeau sur la table, et s’en va, les yeux bas, toujours muet… D’un bond, je suis sur lui, je m’accroche à ses épaules :
— Ne t’en va pas ! ne t’en va pas ! je ferai ce que tu veux ! reviens ! ne me laisse pas seule ! Oh ! ne me laisse pas seule !
Que s’est-il donc passé en moi ? Je ne suis plus qu’une pauvre loque trempée de larmes… J’ai vu s’éloigner de moi, avec lui, la chaleur, la lumière, et ce second amour tout mêlé des cendres brûlantes du premier, mais si cher, si inespéré !… Je me suspends à mon ami, d’une main de naufragée, et je bégaie obstinément sans l’entendre :
— Tout le monde me laisse !… je suis toute seule !…
Il sait bien, lui qui m’aime, qu’il n’est pas besoin de paroles, ni de raisonnements, pour me calmer. Des bras berceurs, un chaud murmure de vagues mots caressants, des baisers, des baisers…
— Ne me regardez pas, mon chéri ! je suis laide, le noir de mes yeux est parti, j’ai le nez rouge… j’ai honte d’avoir été si bête !
— Ma Renée ! ma toute petite ! quelle brute j’ai été !… Oui, oui, je ne suis qu’une grande brute ! Tu veux que je t’attende à Paris ? je t’attendrai. Tu veux que j’aille chez maman ? j’irai chez maman !
Indécise, embarrassée de ma victoire, je ne sais plus ce que je veux :
— Écoutez, Max chéri, voilà ce qu’il faut faire : je partirai, seule, avec l’entrain d’un chien qu’on fouette… On s’écrira tous les jours… On sera héroïques, n’est-ce pas ? afin d’atteindre la date, le beau 15 mai qui nous réunira !
Le héros, morne, acquiesce d’un signe de tête résigné.
— Le 15 mai, Max !… Il me semble, dis-je plus bas, que, ce jour-là, je me jetterai à vous comme je me jetterais à la mer, aussi irrémédiablement, aussi consciemment…
Sous l’étreinte et le regard qui me répondent, je perds un peu la tête :
— Et puis, écoute… si on ne peut pas attendre, eh bien ! tant pis… tu viendras me retrouver… je t’appellerai… Tu es content ? Après tout, c’est idiot, l’héroïsme… et la vie est courte… C’est dit ! Le plus malheureux rejoindra l’autre, ou lui écrira de venir… Mais on va toujours essayer, parce que… une lune de miel en wagon… Tu es content ? Qu’est-ce que tu cherches ?
— J’ai soif, figure-toi ; je meurs de soif ! Veux-tu sonner Blandine ?
— Pas besoin d’elle ! Reste là : je vais chercher ce qu’il faut.
Heureux, passif, il se laisse servir, et je le regarde boire, comme s’il m’accordait une grande faveur. S’il veut, je lui nouerai sa cravate, et je veillerai au menu du dîner… Et je lui apporterai ses pantoufles… Et il pourra me demander d’un ton de maître : « Où vas-tu ? » Femelle j’étais, et femelle je me retrouve, pour en souffrir et pour en jouir…
Le crépuscule cache mon visage hâtivement réparé, et je tolère qu’assise sur ses genoux, il boive sur mes lèvres mon haleine encore saccadée des sanglots de tout à l’heure. Je baise, au passage, une de ses mains qui descend de mon front à ma gorge… Je retombe, entre ses bras, à l’état de victime choyée, qui se plaint à mi-voix de ce qu’elle ne veut ni ne peut empêcher…
Mais, soudain, je me lève d’un bond, je lutte quelques secondes contre lui, sans rien dire, — je réussis à m’échapper, en criant :
— Non !
J’ai bien failli me laisser surprendre, là, sur ce coin de divan ! Sa tentative a été si rapide, et si habile !… Hors d’atteinte, je le regarde sans colère et ne lui adresse que ce reproche :
— Pourquoi avez-vous fait cela ? Max, comme c’est méchant !
Il se traîne vers moi, obéissant, repentant, bouscule au passage une petite table et des sièges, avec des « Pardon !… ferai plus !… Chérie, c’est si dur d’attendre !… » dont il exagère un peu la supplication enfantine…
Je ne distingue plus bien ses traits, car la nuit tombe. Mais j’ai deviné, tout à l’heure, sous la brusquerie de l’essai, autant de calcul que d’emballement… « Tu serais prise ! tu n’irais plus courir toute seule sur les routes… »
— Pauvre Max ! lui dis-je doucement.
— Vous vous moquez de moi, dites ? J’ai été ridicule ?
Il s’humilie gentiment, avec adresse. Il veut ramener ma pensée sur le geste lui-même, et m’empêcher ainsi de songer à ses motifs véritables… Et je mens un tout petit peu, pour le rassurer :
— Je ne me moque pas de vous, Max. Il n’y a guère d’hommes, vous savez, qui se risqueraient à se jeter comme vous, grand diable, sur une femme, sans y laisser tout leur prestige ! C’est votre dégaîne de paysan qui vous sauve, et vos yeux de loup amoureux ! Vous aviez l’air d’un tâcheron qui rentre du travail à la nuit tombante, et qui renverse une fille au bord de la route…
Je le quitte pour refaire à mes yeux le cerne bleuâtre qui les veloute et les moire, pour mettre un manteau, pour épingler sur ma tête un de ces profonds chapeaux dont la forme, les nuances bien choisies rappellent à Max les « Fleurs animées » de Champfleury, ces petites fées-fleurs coiffées d’un pavot retourné, d’une cloche de muguet, d’un grand iris aux pétales retombants…
Nous allons partir, tous deux, et rouler doucement en automobile dans l’obscurité du Bois. Ces promenades du soir me sont chères, pendant lesquelles je tiens, dans l’ombre, la main de mon ami, pour savoir qu’il est là, pour qu’il sache que je suis là. Je puis alors fermer les yeux, et rêver que je pars, avec lui, pour un pays inconnu où je n’aurais pas de passé, pas de nom, où je renaîtrais avec un visage nouveau et un cœur ignorant…
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