La Vagabonde

La Vagabonde
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Chapitre III

Colette

Colette

La Vagabonde

Roman
Année de parution : 1910

Chapitre III

— Cher Hamond, que je suis contente de déjeuner avec vous ! Pas de répétition aujourd’hui, du soleil, et vous, — ça va bien !

Mon vieil ami, qui souffre de rhumatismes lancinants, me sourit, flatté. Il est fort maigre en ce moment, vieilli, léger, très grand, le nez décharné et busqué, — tout ressemblant au chevalier de la Triste Figure…

— Il me semble pourtant que nous avons déjà eu le plaisir de déjeuner ensemble cette semaine ? Quelle tendresse débordante pour ma vieille carcasse, Renée !

— Parfaitement, je déborde ! Aujourd’hui, il fait beau, je suis gaie, et… nous sommes tout seuls !

— Ce qui veut dire ?

— Que le Grand-Serin n’est pas là, vous l’avez deviné !

Hamond hoche son long visage mélancolique :

— Décidément, c’est de l’aversion !

— Du tout, Hamond, du tout ! C’est du… du rien !… Et, tenez, il y a plusieurs jours que je médite d’être franche avec vous : je ne peux justement pas me découvrir l’ombre d’un sentiment pour Dufferein-Chautel… hormis de la défiance, peut-être.

— C’est quelque chose.

— Je n’ai même pas d’opinions sur lui.

— Je me ferai un plaisir de vous offrir la mienne. Cet honnête homme n’a pas d’histoire.

— Pas assez !

— Pas assez ? c’est de la provocation ! Vous ne l’encouragez pas à vous conter la sienne.

— Il ne manquerait que ça ! Le voyez-vous, avec sa grande main sur son grand cœur : « Je ne suis pas un homme comme les autres… » C’est ça qu’il me dirait, hein ? les hommes disent toujours la même chose que les femmes, à ce moment-là.

Hamond me couvre d’un regard ironique :

— Je vous aime bien, Renée, quand vous vous parez d’une expérience qui vous fait — heureusement — défaut. « Les hommes font ceci… les hommes disent cela… » Où avez-vous pris une pareille assurance ? Les hommes ! les hommes ! Vous en avez connu beaucoup ?

— Un seul. Mais quel !…

— Justement. Vous n’accusez pas Maxime de vous rappeler Taillandy ?

— Dieu ! non. Il ne me rappelle rien du tout. Rien, je vous dis ! Il n’est pas spirituel…

— Les amoureux sont toujours un peu idiots. Ainsi, moi, quand j’aimais Jeanne…

— Et moi donc, quand j’aimais Adolphe ! Mais ça, c’était de l’idiotie consciente, presque voluptueuse. Vous rappelez-vous, les soirs où nous dînions en ville, Adolphe et moi, et que je prenais mon air pauvre, mon « air de fille épousée sans dot », comme disait Margot ? Mon mari pérorait, souriait, tranchait, brillait… On ne voyait que lui. Si on me regardait un instant, c’était pour le plaindre, je crois. On me faisait si bien comprendre que, sans lui, je n’existais pas !

— Oh ! tout de même… vous exagérez un peu…

— Guère, Hamond ! Ne protestez pas ! Je m’employais de tout mon cœur à disparaître le plus possible. Je l’aimais si imbécilement !

— Et moi, et moi ! dit Hamond s’animant. Vous souvenez-vous, quand ma petite poupée de Jeanne donnait son opinion sur mes tableaux ? « Henri est né consciencieux et démodé », déclarait-elle. Et je ne pipais pas !

Nous rions, nous sommes contents, rajeunis de remuer des souvenirs humiliants et amers… Pourquoi faut-il que mon vieil ami gâte ce samedi si conforme à toutes nos traditions en ramenant le nom de Dufferein-Chautel ?

Je fais une moue fâchée :

— Encore ! Laissez-moi un peu en repos avec ce monsieur, Hamond ! Qu’est-ce que je sais de lui ? qu’il est propre, correctement élevé, qu’il affectionne les chiens bulls et qu’il fume la cigarette. Qu’il soit, par-dessus le marché, épris de moi, ce n’est pas, — soyons modeste ! — un signe très particulier.

— Mais vous faites tout le possible pour ne le jamais connaître !

— C’est mon droit.

Hamond s’agace et claque de la langue, désapprobateur :

— C’est votre droit, c’est votre droit… Vous discutez comme une enfant, ma chère amie, je vous assure !…

Je dégage ma main qu’il retenait sous la mienne, et je parle vite, malgré moi :

— Vous m’assurez quoi ? Que c’est un article de tout repos ? Vous voulez quoi, à la fin ? Que je couche avec ce monsieur ?

— Renée !

— Eh ! il faut bien le dire ! Vous voulez que je fasse comme tout le monde ? que je me décide ? Celui-là ou un autre, après tout !… Vous voulez troubler ma paix reconquise, orienter ma vie vers un autre souci que celui, âpre, fortifiant, naturel, d’assurer moi-même ma subsistance ? Ou bien vous me conseillez un amant, par hygiène, comme un dépuratif ? Pourquoi faire ? je me porte bien, et, Dieu merci ! je n’aime pas, je n’aime pas, je n’aimerai plus personne, personne, personne !

J’ai crié cela si haut que je me tais soudain, confuse. Hamond, moins ému que moi, me donne le temps de me ressaisir, pendant que mon sang, monté à mes joues, redescend lentement vers mon cœur…

— Vous n’aimerez plus personne ? Mon Dieu, c’est peut-être vrai. Et ce serait plus triste que tout… Vous, jeune et forte, et tendre… Oui, ce serait plus triste que tout…

Indignée, près de pleurer, je contemple l’ami qui m’ose parler ainsi :

— Oh ! Hamond… c’est vous, vous qui me dites cela ! Après ce qui vous est… ce qui nous est arrivé, espéreriez-vous l’amour ?

Hamond détourne son regard, fixe sur la fenêtre claire ses beaux yeux de chien, si jeunes dans sa vieille figure, et répond vaguement :

— Oui… Je suis très heureux comme je suis, c’est vrai. Mais, de là à répondre de moi, à déclarer : « Je n’aimerai plus personne ! » ma foi, non ! je n’oserais pas…

Cette étrange réponse d’Hamond a tari notre discussion, car je n’aime pas parler de l’amour… La plus déterminée grivoiserie ne m’effare pas, mais je n’aime pas parler de l’amour… Si j’avais perdu un enfant bien-aimé, il me semble que je ne pourrais plus prononcer son nom.


Chapitre III
Question à méditer

Personnages

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