— Marseille, Nice, Cannes, Toulon…
— Non, Menton, avant Toulon…
— Et Grenoble ! on a Grenoble aussi !
Nous recensons les villes de notre tournée comme des gosses comptent leurs billes. Brague a décidé que nous emmenions deux « pantoches » : l’Emprise et La Dryade.
— Pour les grands patelins où l’on fait quatre jours, six jours, assure-t-il, c’est plus prudent d’avoir une pièce de rechange.
Moi, je veux bien. Je veux bien n’importe quoi. Il n’y a pas plus bénévole et plus approbateur que moi, ce matin. L’atelier de Cernuschi, où nous travaillons, ne résonne guère que des éclats de voix de Brague et des rires du « Vieux Troglodyte » qui exulte à l’idée de faire une tournée et de gagner quinze francs par jour : sa jeune figure affamée, aux yeux bleus caves, reflète une joie continue, et Dieu sait s’il lui en cuit !
— Bougre de saucisse ! hurle Brague. Je t’en foutrai des sourires de danseuse ! On dirait que tu n’as jamais vu de troglodyte ! La gueule de travers, je te dis ! Encore plus que ça ! Et l’œil désossé ! Et le tremblement dans la ganache ! Un petit genre Chaliapine, quoi !…
Il s’essuie le front et se tourne vers moi, découragé :
— Je ne sais pas pourquoi je m’esquinte après cet outil : quand je lui parle de Chaliapine, il croit que je lui dis des cochonneries !… Et puis, toi, qu’est-ce que tu fiches-là, à plafonner ?
— Ah ! c’est mon tour, à présent ? Je me disais aussi : il y a longtemps que Brague ne m’a pas murmuré des paroles d’amour !
Mon camarade professeur me toise avec un théâtral mépris :
— Des paroles d’amour ! Je laisse ça à d’autres : tu ne dois pas en manquer ? Ouste ! la séance est levée. Demain, répétition en costume, mise en scène et accessoires. Ce qui signifie que t’auras un voile pour ta danse et que Monsieur, ici présent, voiturera une caisse à bougies pour imiter le rocher qu’il brandit sur nos têtes. J’en ai assez de vous voir, toi avec un mouchoir grand comme ma fesse, et l’autre avec Paris-Journal roulé en boule à la place de son granit ! Demain, ici, dix heures. J’ai dit.
Juste au moment où Brague finit de parler, un rayon de soleil dore le plafond de vitres, et je lève la tête comme si l’on m’appelait brusquement de là-haut.
— Tu m’entends, la môme Renée ?
— Oui…
— Oui ? Eh ben ! va-t’en. C’est l’heure de la soupe. Va zyeuter le soleil dehors ! Tu rêves de campagne, hein ?
— On ne peut rien te cacher. À demain.
Je rêve de campagne… Oui, mais pas comme le pense mon infaillible camarade. Et l’activité joyeuse de la place Clichy, à midi, ne me détourne pas d’un souvenir agaçant, tout frais, tout vif…
Hier, Hamond et Dufferein-Chautel m’ont emmenée dans les bois de Meudon, comme deux rapins invitant une modiste. Mon amoureux faisait les honneurs d’une automobile neuve, fleurant le maroquin et la térébenthine : un magnifique joujou de grande personne.
Sa sombre et jeune figure rayonnait du désir de m’offrir ce beau meuble verni et trépidant, dont je n’avais nulle envie. Mais je riais, parce qu’Hamond et Dufferein-Chautel arboraient, pour cette fugue meudonnaise, le même chapeau marron, fendu, à larges ailes, et j’étais si petite, entre ces deux grands diables !
— La Tarnowska et ses gardiens, hein, Hamond ?
Assis en face de moi sur un des strapontins, mon amoureux pliait discrètement ses jambes sous lui, pour garer mes genoux du contact des siens. Le clair jour, gris, très doux, printanier, me montrait tous les détails de son visage, plus brun sous le feutre mordoré, et la nuance enfumée de ses paupières, et ses cils durs, abondants, en double grille. La bouche, à demi dissimulée sous une moustache d’un noir roux, m’intriguait, et le treillis imperceptible des petites rides sous les yeux, et les sourcils moins longs que l’orbite, épais, mal achevés, un peu hérissés comme ceux des griffons de chasse… D’une main inquiète, je cherchai soudain la glace de mon petit sac…
— Vous avez perdu quelque chose, Renée ?
Mais déjà je me ravisais :
— Non, rien ; merci.
À quoi bon mirer, devant lui, les flétrissures d’un visage qui perd l’habitude d’être contemplé au grand jour ? Et qu’aurait pu m’apprendre mon miroir ? Un adroit maquillage de crayon brun, de koheul bleuté, de raisin rouge ne suffisait-il pas, hier comme tous les jours, à attirer l’attention sur les yeux et la bouche, les trois lumières, les trois aimants de mon visage ? Point de rose sur la joue un peu creuse, ni sous la paupière que la fatigue, le clignement fréquent ont, déjà, délicatement guillochée…
La joie de Fossette, assise sur mes genoux et tendue vers la portière, nous fournissait une conversation intermittente, et la douceur aussi de ce bois encore hivernal, ramilles grises sur ciel chinchilla… Mais, dès que je me penchais pour boire un peu le vent faible, chargé du musc amer des anciennes feuilles décomposées, je sentais le regard de mon amoureux se poser, assuré, sur toute ma personne…
De Paris aux bois de Meudon, nous n’avions pas échangé cent phrases. La campagne ne me rend pas loquace et mon vieil Hamond s’ennuie dès qu’il passe les fortifications. Notre mutisme pouvait assombrir tout autre qu’un amoureux, égoïstement récompensé de me tenir là, sous son regard, prisonnière dans sa voiture, passive, vaguement contente de la promenade, souriant aux cahots de la route humide et défoncée…
Fossette, impérieuse, décida, d’un cri bref, qu’on n’irait pas plus loin et qu’une affaire urgente l’appelait au fond de ces bois nus, sur la route forestière où brillaient en miroirs ronds les flaques d’une pluie récente. Nous la suivîmes tous trois sans protester, d’un pas long de gens qui vont souvent à pied…
— Ça sent bon, dit tout à coup le Grand-Serin, en reniflant l’air. Ça sent comme chez nous.
Je secouai la tête :
— Non, pas comme chez vous : comme chez nous ! Hamond, qu’est-ce que ça sent ?
— Ça sent l’automne, dit Hamond d’un ton las.
Sur ce mot, nous nous sommes arrêtés sans parler davantage, levant la tête vers un ruisseau de ciel serré entre les arbres très hauts, écoutant, à travers le murmure vivant et chuchoté qu’exhale une forêt, le pipeau mouillé, clair et grelottant d’un merle qui défie l’hiver…
Une petite bête rousse partit sous nos pieds, fouine ou belette, que Fossette prétendit forcer à la course, et nous suivîmes la chienne emballée, obtuse, ostentatoire, qui aboyait : « Je la vois ! je la tiens ! » sur une piste imaginaire…
Stimulée enfin, je m’élançai derrière elle dans l’allée, tout au plaisir animal de la course, mon bonnet de skungs enfoncé solidement jusqu’aux oreilles et les jambes libres sous ma jupe empoignée à deux mains…
Quand je m’arrêtai, à bout de souffle, je trouvai mon amoureux derrière moi :
— Oh ! vous m’avez suivie ? Comment ne vous… ai-je pas entendu courir ?
Il respirait vite, les yeux brillants sous ses sourcils irréguliers, les cheveux décollés par la course, — très charbonnier amoureux, et pas rassurant du tout.
— Je vous ai suivie… J’ai fait bien attention de courir au même pas que vous, pour que vous n’entendiez pas mes pieds… C’est très facile…
Oui… c’est très facile. Mais il fallait y penser. Je n’y aurais pas pensé, moi. Piquée, imprudente, et grisée encore d’une brutalité de nymphe, je lui riais en plein visage, le bravant. Je voulus, tentée, rallumer la jaune et méchante lumière au fond des belles prunelles sablées de gris et de roux… La menace y parut, mais je ne cédai pas, butée comme ces enfants insolents qui attendent, qui appellent la gifle. Et le châtiment vint, sous la forme d’un baiser coléreux, mal posé, un baiser raté, enfin, qui laissa ma bouche punie et déçue…
… Ce sont tous les instants de cette journée d’hier que je pèse scrupuleusement, tout en suivant le boulevard des Batignolles, — non pour les revivre avec complaisance, ni pour chercher une excuse. Il n’y a point d’excuse, sauf pour l’homme que j’ai provoqué. « Cela me ressemble si peu ! » m’écriais-je mentalement, hier, pendant que nous revenions vers Hamond, mécontents l’un de l’autre, et défiants… Eh ! qu’en sais-je ! « Tu n’as pas de plus redoutable ennemie que toi-même ! »… Fausse étourderie, fausse imprudence, voilà ce qu’on trouverait au fond de la pire impulsive, — et je ne suis pas la pire impulsive ! Il faut être sévère pour celles qui crient : « Ah ! je ne sais plus ce que je fais ! » et discerner dans leur désarroi une bonne part de ruse prévoyante…
Je n’admets point mon irresponsabilité, même partielle. Que dirai-je à cet homme, ce soir, s’il veut me serrer dans ses bras ? Que je ne veux pas, que je n’ai jamais voulu le tenter, que c’est un jeu ? que je lui offre mon amitié pour la période d’un mois et dix jours qui nous sépare de la tournée… Non ! Il va falloir prendre un parti ! Il va falloir prendre un parti…
Et je marche, je marche, pressant le pas chaque fois que la glace d’une vitrine me renvoie mon image, parce que je trouve à ma figure une expression un peu trop théâtrale de volonté soucieuse, avec des yeux pas assez convaincus sous des sourcils froncés… Je la connais, cette figure-là ! Elle se masque d’austérité, de renoncement, pour mieux attendre le petit miracle, le signe de mon maître le Hasard, le mot phosphorescent qu’il écrira sur le mur noir, quand j’aurai, cette nuit, éteint ma lampe…
Comme l’air sent bon, autour de ces voiturettes pleines de violettes mouillées et de jonquilles blanches. Un vieil homme tout moussu de barbe vend des perce-neige en pied, avec leur bulbe gangué de terre, et leur fleur en pendeloque qui a la forme d’une abeille. Leur parfum imite celui de l’oranger, mais si faible, presque insaisissable…
Voyons, voyons ! Il va falloir prendre un parti ! Je marche, je marche, comme si je ne savais pas qu’en dépit de mes sursauts d’énergie, de mes scrupules, de toute cette pénitence intérieure que je cherche à m’infliger, comme si je ne savais pas, déjà, que je ne prendrai pas ce parti-là, mais l’autre !…
Le Blé en herbe de Colette raconte l’éveil sentimental et sensuel de deux adolescents, Phil et Vinca, qui passent leurs vacances ensemble au bord de la mer. Leur amitié d’enfance,...
La Maison de Claudine de Colette est un recueil de souvenirs et de tableaux de mémoire dans lequel l'autrice revient sur son enfance, sa famille et le monde rural de...
Les Vrilles de la vigne est un roman de Colette qui plonge le lecteur dans l'univers de la nature, de l'amour et des relations humaines. L'œuvre se déroule dans un...
"Claudine s’en va" de Colette est une œuvre qui explore les thématiques de l'émancipation, de la quête d'identité et du désir. L'histoire suit Claudine, une jeune femme vivant dans un...
L'œuvre "Sido" de Colette est un récit autobiographique qui explore la vie de l'auteure à travers le prisme de sa mère, Sido. Colette y évoque son enfance dans une maison...