La Vagabonde

La Vagabonde
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Chapitre IX

Colette

Colette

La Vagabonde

Roman
Année de parution : 1910

Chapitre IX

Nîmes, Montpellier, Carcassonne, Toulouse… quatre jours sans repos, et quatre nuits ! On arrive, on se lave, on mange, on mime, on danse au son d’un orchestre mal assuré et qui déchiffre, on se couche — est-ce la peine ? — et on repart. On maigrit de fatigue et personne ne se plaint ; — l’orgueil avant tout ! On change de music-hall, de loge, d’hôtel, de chambre, avec une indifférence de soldats en manœuvres. La boîte à maquillage s’écaille et montre son fer-blanc. Les costumes faiblissent et exhalent, nettoyés hâtivement à l’essence avant le spectacle, une odeur surie de poudre de riz et de pétrole. Je repeins au carmin mes sandales rouges, craquées, de l’Emprise ; ma tunique de la Dryade perd sa nuance acide de sauterelle et de pré vert. Brague est splendide de crasses colorées ; sa culotte bulgare (?) en cuir brodé, raide du sang artificiel qui l’éclabousse chaque soir, ressemble à une peau de bœuf fraîchement écorché. Le vieux Troglodyte épouvante, en scène, sous une perruque d’étoupe qui pèle et des peaux de lièvre déteintes, malodorantes.

Oui, des jours très durs, où nous haletons, entre un ciel bleu, balayé de rares nuées longues, maigres, comme cardées par le mistral, et une terre qui craque de soif et se fendille… Et puis, j’ai double charge, moi. Mes deux compagnons, quand ils débarquent dans la ville nouvelle, délestent leur épaule de la courroie qui la plie et ne songent plus, légers, qu’au « demi » mousseux, à la balade sans but. Mais, pour moi, il y a l’heure du courrier… Le courrier ! les lettres de Max…

Dans les casiers vitrés, sur les tables grasses où le concierge éparpille les papiers d’un revers de main, je vois, tout de suite, électriquement, la ronde écriture fleurie, l’enveloppe bleutée : adieu, le repos !

— Donnez ! Celle-là !… Oui, oui, je vous dis que c’est pour moi !

Mon Dieu ! qu’y a-t-il là-dedans ? Des reproches, des prières, ou peut-être seulement : « J’arrive… ? »

J’ai attendu quatre jours la réponse de Max à ma lettre de Nîmes ; pendant quatre jours, je lui ai écrit tendrement, cachant ma profonde agitation sous une gentillesse verbeuse, et comme si j’avais oublié cette lettre de Nîmes… De si loin, on est obligé à un dialogue épistolaire bien lâché, on mélancolise à bâtons rompus, au petit malheur… Quatre jours, j’ai attendu la réponse de Max, — impatiente et ingrate quand je trouvais seulement la longue anglaise démodée, gracieuse, de mon amie Margot, le minuscule griffonnage de mon vieil Hamond, les cartes postales de Blandine.

Ah ! cette lettre de Max, je la tiens enfin, je la lis avec une palpitation trop connue, qu’un souvenir rend plus douloureuse : n’y eut-il pas dans ma vie un temps où Taillandy, « l’homme que jamais une femme n’a plaqué », — disait-il, — s’enragea soudain de mon absence et de mon silence et m’écrivit des lettres d’amant ? La vue seule de son écriture acérée me rendait pâle, et je sentais mon cœur tout petit, rond et dur, bondissant, — comme aujourd’hui, comme aujourd’hui…

Froisser cette lettre de Max sans la lire, aspirer l’air comme un pendu qu’on décroche à temps, et fuir !… Mais je ne puis… Ce n’est qu’une tentation brève. Il faut lire…

Que le hasard soit béni ! Mon ami n’a pas compris. Il a cru qu’il s’agissait d’une crise jalouse, d’une coquette alarme de femme qui veut recevoir, de l’homme aimé, la plus flatteuse, la plus formelle assurance… Il me la donne, cette assurance, et je ne puis m’empêcher de sourire, parce qu’il loue son « âme chérie » tantôt comme une sœur très respectée et tantôt comme une belle jument… « Tu seras toujours la plus belle ! » Il l’écrit comme il le pense, sans doute. Mais pouvait-il répondre autre chose ? Peut-être, au moment d’écrire ces mots-là, a-t-il levé la tête et regardé devant lui la forêt profonde, avec une hésitation, une suspension imperceptibles de la pensée. Et puis il aura secoué les épaules, comme lorsqu’on a froid, et il aura écrit bravement, lentement : « Tu seras toujours la plus belle ! »

Pauvre Max !… Le meilleur de moi-même semble conspirer contre lui, maintenant… Avant-hier, nous partions à l’aube, et je reprenais, dès le wagon, mon repos en miettes, rompu et recommencé vingt fois, lorsqu’une haleine salée, fleurant l’algue fraîche, rouvrit mes yeux : la mer ! Cette, et la mer ! Elle était là, tout le long du train, revenue quand je ne pensais plus à elle. Le soleil de sept heures, bas encore, ne la pénétrait point ; elle refusait de se laisser posséder, gardant, mal éveillée, une splendide teinte nocturne d’encre bleue, veloutée, crêtée de blanc…

Des salines défilaient, bordées d’un gazon de sel étincelant, et des villas dormantes, blanches comme le sel, entre leurs lauriers sombres, leurs lilas et leurs arbres de Judée… À demi endormie, comme la mer, abandonnée au bercement du train, je croyais raser, d’un vol tranchant d’hirondelle, les vagues proches… Je goûtais un de ces parfaits moments, un de ces bonheurs de malade sans conscience, lorsqu’une mémoire subite, — une image, un nom, — refit de moi une créature ordinaire, — celle de la veille et des jours précédents… Pendant combien de temps venais-je, pour la première fois, d’oublier Max ? Oui, de l’oublier, comme si je n’avais jamais connu son regard ni la caresse de sa bouche, de l’oublier, — comme s’il n’y avait pas de soin plus impérieux, dans ma vie, que de chercher des mots, des mots pour dire combien le soleil est jaune, et bleue la mer, et brillant le sel en frange de jais blanc… Oui, de l’oublier, comme s’il n’y avait d’urgent au monde que mon désir de posséder par les yeux les merveilles de la terre !

C’est à cette même heure qu’un esprit insidieux m’a soufflé : « Et s’il n’y avait d’urgent, en effet, que cela ? Si tout, hormis cela, n’était que cendres ?… »


Chapitre IX
Question à méditer

Personnages

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