Adieu, mon ami aimé. La malle est fermée. Mon joli sac « en peau de truie », mon costume de voyage, le long voile sombre qui drapera mon chapeau, attendent mon réveil de demain, alignés, tristes et sages, sur notre grand divan. Déjà partie, à l’abri de vous, à l’abri de ma propre faiblesse, je me donne la joie de vous écrire ma première lettre d’amour…
Vous recevrez ce bleu, demain matin, à l’heure justement où je quitterai Paris. Ce n’est rien qu’un adieu, un au revoir, écrit avant de dormir, pour vous faire savoir que je vous aime tant, que je tiens tant à vous ! Je suis désolée de vous quitter…
N’oubliez pas que vous m’avez promis de m’écrire « tout le temps » et de consoler Fossette. Je vous promets, moi, de vous rapporter une Renée lasse de « tourner », maigrie de solitude, et libre de tout, — sauf de vous.
Votre
Renée.
… L’ombre rapide d’un pont passe sur mes paupières que je tenais fermées et que je rouvre pour voir fuir, à la gauche du train, ce petit champ de pommes de terre que je connais si bien, blotti contre la haute muraille des fortifications…
Je suis seule dans le wagon. Brague, sévèrement économe, voyage en seconde avec le vieux Troglodyte. Un jour pluvieux, faible comme une aube grise, pèse sur la campagne où la fumée des usines se traîne. Il est huit heures, et c’est la première heure de la première matinée de mon voyage. Après un court abattement qui suivit l’agitation du départ, j’étais tombée dans une immobilité maussade qui me faisait espérer le sommeil. Hélas !…
Je me dresse pour procéder, machinalement, à des apprêts de vieille routière : je déploie le plaid en poil de chameau, je gonfle les deux coussins de caoutchouc houssés de soie, — un pour les reins, un pour la nuque, — et je cache mes cheveux nus sous un voile mordoré comme eux… Je fais cela méthodiquement, soigneusement, — tandis qu’une colère indicible et soudaine rend mes mains tremblantes… Une véritable fureur, oui, et contre moi-même ! Je pars, chaque tour de roue m’éloigne de Paris, — je pars, un printemps glacé perle en durs bourgeons à la pointe des chênes ; tout est froid, humide d’un brouillard qui sent encore l’hiver, — je pars, quand je pourrais à cette heure m’épanouir de plaisir contre le flanc chaud d’un amant ! Il me semble que ma colère creuse en moi un appétit dévorant de tout ce qui est bon, luxueux, facile, égoïste, — un besoin de me laisser rouler sur la pente la plus moelleuse, de refermer les bras et les lèvres sur un bonheur tardif, tangible, ordinaire et délicieux…
Tout m’est fastidieux de cette banlieue connue, de ces villas blafardes où bâillent des bourgeoises en camisole, qui se lèvent tard pour raccourcir les journées vides… J’aurais dû ne pas quitter Brague, demeurer avec lui sur le capiton bleu sale des compartiments de seconde classe, parmi le bavardage cordial, l’odeur humaine du wagon plein, la fumée des cigarettes à dix sous le paquet…
Le ta-ta-tam du train, que j’entends malgré moi, sert d’accompagnement au motif de danse de la Dryade, que je chantonne avec une obstination maniaque… Combien de temps va durer cet état d’amoindrissement ! Car je me sens diminuée, affaiblie, comme saignée. Pendant mes plus tristes jours, la vue d’un paysage médiocre, — pourvu qu’il s’enfuît rapide à ma droite et à ma gauche, pourvu qu’il se voilât par moments d’une fumée déroulée, cardée aux haies d’épine, — agissait pourtant sur moi à la façon d’un tonique guérisseur. J’ai froid. Un mauvais sommeil du matin m’engourdit, et je crois plutôt m’évanouir que m’endormir, agitée de rêves arithmétiques, enfantins, où revient cette question lassante : « Si tu as laissé là-bas la moitié de toi-même, c’est donc que tu as perdu 50 % de ta valeur primitive ? »…
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