La Vagabonde

La Vagabonde
-
Chapitre VIII

Colette

Colette

La Vagabonde

Roman
Année de parution : 1910

Chapitre VIII

Nice, Cannes, Menton… Je tourne, suivie par mon tourment qui grandit : un tourment si vivace, si constamment présent que je crains parfois de voir la forme de son ombre à côté de la mienne, sur le grès blond des jetées qui bordent la mer, sur le pavé chaud où fermentent des écorces de bananes… Mon tourment me tyrannise ; il s’interpose entre moi et le plaisir de vivre, de contempler, de respirer profondément… Une nuit, j’ai rêvé que je n’aimais pas, et, cette nuit-là, j’ai reposé, délivrée de tout, comme dans une mort suave…

À ma lettre ambiguë de Marseille, Max a répliqué par une lettre heureuse et tranquille, un long remerciement sans rature, où l’amour se faisait amical, assuré, fier de donner tout et de recevoir davantage, — une lettre, enfin, qui pouvait me donner l’illusion d’avoir écrit : « Tel jour, telle heure, je suis à vous, et nous partons ensemble. »

C’en est donc fait ? Suis-je engagée à ce point ? Est-ce l’impatience, est-ce la hâte, cette méchante fièvre qui, d’un jour à un autre, d’une ville à une autre, d’une nuit à une autre, me fait trouver le temps si long ?… À Menton, j’écoutais, hier, dans une pension de famille endormie au milieu des jardins, s’éveiller les oiseaux et les mouches, et le perroquet du balcon. Le vent de l’aube froissait les palmiers comme des roseaux morts, et je reconnaissais tous les sons, toute la musique d’un matin semblable de l’année dernière. Mais, cette année, le sifflement du perroquet, le bourdonnement des guêpes dans le soleil levant, et la brise dans les palmes dures, tout cela reculait, s’éloignait de moi, semblait murmurer comme l’accompagnement de mon souci, servir de pédale à l’idée fixe, — à l’amour.

Sous ma fenêtre, dans le jardin, un parterre oblong de violettes, que le soleil n’avait pas encore touchées, bleuissait dans la rosée, sous des mimosas d’un jaune de poussin. Il y avait aussi, contre le mur, des roses grimpantes qu’à leur couleur je devinais sans parfum, un peu soufrées, un peu vertes, de la même nuance indécise que le ciel pas encore bleu. Les mêmes roses, les mêmes violettes que l’an passé… Mais pourquoi n’ai-je pu, hier, les saluer de ce sourire involontaire, reflet d’une inoffensive félicité mi-physique, où s’exhale le silencieux bonheur des solitaires ?

Je souffre. Je ne puis m’attacher à ce que je vois. Je me suspends, encore un instant, encore un instant, — à la plus grande folie, à l’irrémédiable malheur du reste de mon existence. Accrochée et penchante comme l’arbre qui a grandi au-dessus du gouffre, et que son épanouissement incline vers sa perte, je résiste encore, et qui peut dire si je réussirai ?…

Une petite image, lorsque je m’apaise, lorsque je m’abandonne à mon court avenir, confiée toute à celui qui m’attend là-bas, une petite image photographique me rejette à mon tourment, — à la sagesse. C’est un instantané, où Max joue au tennis avec une jeune fille. Cela ne veut rien dire : la jeune fille est une passante, une voisine venue pour goûter aux Salles-Neuves, il n’a pas pensé à elle en m’envoyant sa photographie. Mais, moi, je pense à elle, — et j’y pensais déjà avant de l’avoir vue ! Je ne sais pas son nom, je vois à peine son visage, renversé sous le soleil, noir, avec une grimace joyeuse où brille une ligne blanche de dents. Ah ! si je tenais mon amant, là, à mes pieds, entre mes mains, je lui dirais…

Non, je ne lui dirais rien. Mais écrire, c’est si facile ! Écrire, écrire, lancer à travers des pages blanches l’écriture rapide, inégale, qu’il compare à mon visage mobile, surmené par l’excès d’expression. Écrire sincèrement, — presque sincèrement ! J’en espère un soulagement, cette sorte de silence intérieur qui suit un cri, un aveu…

Max, mon ami aimé, je t’ai demandé hier le nom de cette jeune fille, qui joue avec toi au tennis. Ce n’était pas la peine. Elle s’appelle, pour moi, une jeune fille, — toutes les jeunes filles, — toutes les jeunes femmes qui seront mes rivales un peu plus tard, bientôt, demain. Elle s’appelle l’inconnue, ma cadette, celle à qui on me comparera cruellement, lucidement, avec moins de cruauté et de clairvoyance, pourtant, que je ne ferai moi-même !…

Triompher d’elle ? Combien de fois ? Qu’est le triomphe quand la lutte épuise et ne finit point ? Comprends-moi, comprends-moi ! Ce n’est pas le soupçon, ce n’est pas ta trahison future, ô mon amour, qui me ruine, c’est ma déchéance. Nous avons le même âge ; je ne suis plus une jeune femme. Imagine, ô mon amour, ta maturité de bel homme, dans quelques années, auprès de la mienne ! Imagine-moi belle encore et désespérée, enragée dans mon armure de corset et de robe, sous mon fard et mes poudres, sous mes fragiles et jeunes couleurs… Imagine-moi belle comme une rose mûre qu’on ne doit pas toucher ! Un regard de toi, appuyé sur une jeune femme, suffira à prolonger, sur ma joue, le pli triste qu’y a creusé le sourire, — mais une nuit heureuse dans tes bras coûtera davantage à ma beauté qui s’en va… J’atteins — tu le sais ! — l’âge de l’ardeur. C’est celui des imprudences sinistres… Comprends-moi ! Ta ferveur, qui me convaincra, qui me rassurera, ne me conduira-t-elle pas à l’imbécile sécurité des femmes aimées ? Une ingénue maniérée renaît, pour de brèves et périlleuses minutes, en l’amoureuse comblée, et se permet des jeux de fillette, qui font trembler sa chair lourde et savoureuse. J’ai frémi, devant l’inconscience effroyable d’une amie quadragénaire, qui coiffait, dévêtue et tout essoufflée d’amour, le képi de son amant, lieutenant de hussards…

Oui, oui, je m’affole, je divague, je t’effraie. Tu ne comprends pas. Il manque à cette lettre un long préambule, — toutes les pensées que je te cache, qui m’empoisonnent depuis tant de jours… C’est si simple, n’est-ce pas, l’amour ? Tu ne lui prêtais pas ce visage ambigu, tourmenté ? On s’aime, on se donne l’un à l’autre, nous voilà heureux pour la vie, n’est-ce pas ? Ah ! que tu es jeune, et pis que jeune, toi qui ne souffres que de m’attendre ! Ne pas posséder ce que l’on désire, tu ne vois rien au delà, et ton enfer se borne à ceci, dont certains font l’aliment de toute leur vie… Mais posséder ce que l’on aime et sentir à toute minute son bien unique se désagréger, fondre et fuir comme une poudre d’or entre les doigts !… Et n’avoir pas l’affreux courage d’ouvrir la main, d’abandonner le trésor entier ; mais serrer toujours plus fort les doigts, et crier, et supplier, pour garder… quoi ? une petite trace d’or, précieuse, au creux de la paume…

Tu ne comprends pas ? Mon petit, je voudrais pour tout au monde te ressembler, je voudrais n’avoir jamais souffert que par toi, et rejeter ma vieille détresse expérimentée… Secours, comme tu le pourras, ta Renée, — mais, mon amour, si je n’espère plus qu’en toi seul, n’est-ce pas déjà désespérer à moitié ?…

Ma main demeure crispée sur le mauvais porte-plume trop mince. Quatre grandes feuilles, sur la table, témoignent de ma hâte à écrire, non moins que le désordre du manuscrit, où l’écriture monte et descend, se dilate et se contracte, sensible…

Va-t-il me reconnaître dans ce désordre ? Non. Je m’y dissimule encore. Dire la vérité, oui, mais toute la vérité, on ne peut pas, — on ne doit pas.

Devant moi, sur la place, la place balayée par un vent tout à l’heure vif, mais qui faiblit et tombe comme une aile fatiguée, le mur cintré des arènes de Nîmes dresse sa pâte d’un roux croustillant, sur un pan de ciel ardoisé, opaque, qui présage la tempête. L’air brûlant se traîne dans ma chambre. Je veux revoir, sous ce ciel lourd, mon refuge élyséen : les Jardins de la Fontaine.

Un fiacre branlant, un cheval accablé me traînent jusqu’à la grille noire qui défend ce parc où rien ne change. Est-ce que le printemps de l’an passé n’a pas duré, magiquement, jusqu’à cette heure, pour m’attendre ? Il est si féerique en ce lieu, le printemps immobile et suspendu sur toutes choses, que je tremble de le voir s’abîmer et se dissoudre en nuée…

Je palpe amoureusement la pierre chaude du temple ruiné, et la feuille vernie des fusains, qui semble mouillée. Les bains de Diane, où je me penche, mirent encore et toujours des arbres de Judée, des térébinthes, des pins, des paulownias fleuris de mauve et des épines doubles purpurines… Tout un jardin de reflets se renverse au-dessous de moi et tourne — décomposé dans l’eau d’aigue-marine — au bleu obscur, au violet de pêche meurtrie, au marron de sang sec… Le beau jardin ! le beau silence, où seule se débat sourdement l’eau impérieuse et verte, transparente, sombre, bleue et brillante comme un vif dragon !…

Une double allée harmonieuse monte vers la tour Magne entre des murailles ciselées d’ifs, et je me repose une minute au bord d’une auge de pierre, où l’eau ternie est verte de cresson fin et de rainettes bavardes aux petites mains délicates… Là-haut, tout en haut, un lit sec d’aiguilles odorantes nous reçoit moi et mon tourment.

Au-dessous de moi, le beau jardin s’aplanit, géométrique aux places découvertes. L’approche de l’orage a chassé tout intrus, et la grêle, l’ouragan, montent lentement de l’horizon, dans les flancs ballonnés d’un épais nuage ourlé de feu blanc…

Tout ceci est encore mon royaume, un petit morceau des biens magnifiques que Dieu dispense aux passants, aux nomades, aux solitaires. La terre appartient à celui qui s’arrête un instant, contemple et s’en va ; tout le soleil est au lézard nu qui s’y chauffe…

Au profond de mon souci s’agite un grand marchandage, un esprit de troc qui pèse des valeurs obscures, des trésors à demi cachés, — c’est un débat qui monte, qui se fraye confusément un passage vers le jour… Le temps presse. Toute la vérité, que j’ai dû taire à Max, je me la dois. Elle n’est pas belle, elle est encore débile, effarée et un peu perfide. Elle ne sait me souffler encore que des soupirs laconiques : « Je ne veux pas… il ne faut pas… j’ai peur ! »

Peur de vieillir, d’être trahie, de souffrir… Un choix subtil a guidé ma sincérité partielle, pendant que j’écrivais cela à Max. Cette peur-là, c’est le cilice qui colle à la peau de l’Amour naissant et se resserre sur lui, à mesure qu’il grandit… Je l’ai porté, ce cilice, on n’en meurt pas. Je le porterais de nouveau, si… si je ne pouvais pas faire autrement…

« Si je ne pouvais pas faire autrement… » Cette fois, la formule est nette ! Je l’ai lue écrite dans ma pensée, je l’y vois encore, imprimée comme une sentence en petites capitales grasses… Ah ! je viens de jauger mon piètre amour et de libérer mon véritable espoir : l’évasion.

Comment y parvenir ? tout est contre moi. Le premier obstacle où je bute, c’est ce corps de femme allongé qui me barre la route — un voluptueux corps aux yeux fermés, volontairement aveugle, étiré, prêt à périr plutôt que de quitter le lieu de sa joie… C’est moi, cette femme-là, cette brute entêtée au plaisir. « Tu n’as pas de pire ennemie que toi-même ! » Eh ! je le sais, mon Dieu, je le sais ! Vaincrai-je aussi, plus dangereuse cent fois que la bête goulue, l’enfant abandonnée qui tremble en moi, faible, nerveuse, prompte à tendre les bras, à implorer : « Ne me laissez pas seule ! » Celle-ci craint la nuit, la solitude, la maladie et la mort, — elle tire les rideaux, le soir, sur la vitre obscure qui l’effraie, et se languit du seul mal de n’être point assez chérie…

Et vous, mon adversaire bien-aimé, Max, comment viendrai-je à bout de vous, en me déchirant moi-même ? Vous n’auriez qu’à paraître, et… Mais je ne vous appelle pas !

Non, je ne vous appelle pas. C’est ma première victoire…

Le nuage orageux passe à présent au-dessus de moi, versant goutte à goutte une eau paresseuse et parfumée. Une étoile de pluie s’écrase au coin de ma lèvre et je la bois, tiède, sucrée d’une poussière à goût de jonquille…


Chapitre VIII
Question à méditer

Personnages

Autres textes de Colette

Le Blé en herbe

Le Blé en herbe

Le Blé en herbe de Colette raconte l’éveil sentimental et sensuel de deux adolescents, Phil et Vinca, qui passent leurs vacances ensemble au bord de la mer. Leur amitié d’enfance,...

La Maison de Claudine

La Maison de Claudine

La Maison de Claudine de Colette est un recueil de souvenirs et de tableaux de mémoire dans lequel l'autrice revient sur son enfance, sa famille et le monde rural de...

Les Vrilles de la vigne

Les Vrilles de la vigne

Les Vrilles de la vigne est un roman de Colette qui plonge le lecteur dans l'univers de la nature, de l'amour et des relations humaines. L'œuvre se déroule dans un...

Claudine s’en va

"Claudine s’en va" de Colette est une œuvre qui explore les thématiques de l'émancipation, de la quête d'identité et du désir. L'histoire suit Claudine, une jeune femme vivant dans un...

Sido

Sido

L'œuvre "Sido" de Colette est un récit autobiographique qui explore la vie de l'auteure à travers le prisme de sa mère, Sido. Colette y évoque son enfance dans une maison...



Les auteurs


Les catégories


Fiches de lecture

© 2026