ACTE III - SCÈNE VI



La Comtesse, Le Chevalier.

LE CHEVALIER
J'allais vous trouver, Comtesse.

LA COMTESSE
Vous m'avez inquiétée, Chevalier. J'ai vu de loin, Lélio
vous parler ; c'est un homme emporté ; n'ayez point
d'affaire avec lui, je vous prie.

LE CHEVALIER
Ma foi, c'est un original. Savez-vous qu'il se vante de
vous obliger à me donner mon congé ?

LA COMTESSE
Lui ? S'il se vantait d'avoir le sien, cela serait plus
raisonnable.

LE CHEVALIER
Je lui ai promis qu'il l'aurait, et vous dégagerez ma
parole. Il est encore de bonne heure ; il peut gagner Paris,
et y arriver au soleil couchant ; expédions-le, ma chère
âme.

LA COMTESSE
Vous n'êtes qu'un étourdi, Chevalier ; vous n'avez pas de
raison.

LE CHEVALIER
De la raison ! Que voulez-vous que j'en fasse avec de
l'amour ? Il va trop son train pour elle. Est-ce qu'il vous
en reste encore de la raison, Comtesse ? Me feriez-vous
ce chagrin-là ? Vous ne m'aimeriez guère.

LA COMTESSE
Vous voilà dans vos petites folies ; Vous savez qu'elles
sont aimables, et c'est ce qui vous rassure ; il est vrai que
vous m'amusez. Quelle différence de vous à Lélio, dans
le fond !

LE CHEVALIER
Oh ! Vous ne voyez rien. Mais revenons à Lélio ; je vous
disais de le renvoyer aujourd'hui ; l'amour vous y
condamne ; il parle, il faut obéir.

LA COMTESSE
Eh bien je me révolte ; qu'en arrivera-t-il ?

LE CHEVALIER
Non ; vous n'oseriez.

LA COMTESSE
Je n'oserais ! Mais voyez avec quelle hardiesse il me dit
cela !

LE CHEVALIER
Non, vous dis-je ; je suis sûr de mon fait ; car vous
m'aimez votre coeur est à moi. J'en ferai ce que je
voudrai, comme vous ferez du mien ce qu'il vous plaira ;
c'est la règle, et vous l'observerez, c'est moi qui vous le
dis.

LA COMTESSE
Il faut avouer que voilà un fripon bien sûr de ce qu'il
vaut. Je l'aime ! Mon coeur est à lui ! Il nous dit cela avec
une aisance admirable ; on ne peut pas être plus persuadé
qu'il est.

LE CHEVALIER
Je n'ai pas le moindre petit doute ; c'est une confiance
que vous m'avez donnée ; et j'en use sans façon, comme
vous voyez, et je conclus toujours que Lélio partira.

LA COMTESSE
Et vous n'y. Songez pas. Dire à un homme qu'il s'en aille
!

LE CHEVALIER
Me refuser son congé à moi qui le demande, comme s'il
ne m'était pas dû !

LA COMTESSE
Badin !

LE CHEVALIER
Tiède amante !

LA COMTESSE
Petit tyran

LE CHEVALIER
Coeur révolté, vous rendrez-vous ?

LA COMTESSE
Je ne saurais, mon cher Chevalier ; j'ai quelques raisons
pour en agir plus honnêtement avec lui.

LE CHEVALIER
Des raisons, Madame, des raisons ! Et qu'est-ce que c'est
que cela ?

LA COMTESSE
Ne vous alarmez point ; c'est que je lui ai prêté de
l'argent.

LE CHEVALIER
Eh bien ! Vous en aurait-il fait une reconnaissance qu'on
n'ose produire en justice ?

LA COMTESSE
Point du tout ; j'en ai son billet.

LE CHEVALIER
Joignez-y un sergent ; vous voilà payée.

LA COMTESSE
Il est vrai ; mais…

LE CHEVALIER
Hé, hé, voilà un mais qui a l'air honteux.

LA COMTESSE
Que voulez-vous donc que je vous dise ? Pour m'assurer
cet argent-là, j'ai consenti que nous fissions lui et moi un
dédit de la somme.

LE CHEVALIER
Un dédit, Madame ! Ha c'est un vrai transport d'amour
que ce dédit-là, c'est une faveur. Il me pénètre, il me
trouble, je ne suis pas le maître.

LA COMTESSE
Ce misérable dédit ! Pourquoi faut-il que je l'aie fait ?
Voilà ce que c'est que ma facilité pour un homme
haïssable, que j'ai toujours deviné que je haïrais ; j'ai
toujours eu certaine antipathie pour lui, et je n'ai jamais
eu l'esprit d'y prendre garde.

LE CHEVALIER
Ah ! Madame, il s'est bien accommodé de cette
antipathie-là ; il en a fait un amour bien tendre ! Tenez,
Madame, il me semble que je le vois à vos genoux, que
vous l'écoutez avec un plaisir, qu'il vous jure de vous
adorer toujours, que vous le payez du même serment, que
sa bouche cherche la vôtre, et que la vôtre se laisse
trouver ; car voilà ce qui arrive ; enfin je vous vois
soupirer ; je vois vos yeux s'arrêter sur lui, tantôt vifs,
tantôt languissants, toujours pénétrés d'amour, et d'un
amour qui croît toujours. Et moi je me meurs ; ces
objets-là me tuent ; comment ferai-je pour le perdre de
vue ? Cruel dédit, te verrai-je toujours ? Qu'il va me
coûter de chagrins ! Et qu'il me fait dire de folies !

LA COMTESSE
Courage, Monsieur ; rendez-nous tous deux la victime de
vos chimères ; que je suis malheureuse d'avoir parlé de ce
maudit dédit ! Pourquoi faut-il que je vous aie cru
raisonnable ? Pourquoi vous ai-je vu ? Est-ce que je
mérite tout ce que vous me dites ? Pouvez-vous vous
plaindre de moi ? Ne vous aimé-je pas assez ? Lélio
doit-il vous chagriner ? L'ai-je aimé autant que je vous
aime ? Où est l'homme plus chéri que vous l'êtes ? Plus
sûr, plus digne de l'être toujours ? Et rien ne vous
persuade ; et vous vous chagrinez ; vous n'entendez rien ;
vous me désolez. Que voulez-vous que nous devenions ?
Comment vivre avec cela, dites-moi donc ?

LE CHEVALIER
Le succès de mes impertinences me surprend. C'en est
fait, Comtesse ; votre douleur me rend mon repos et ma
joie. Combien de choses tendres ne venez-vous pas de
me dire ! Cela est inconcevable ; je suis charmé.
Reprenons notre humeur gaie ; allons, oublions tout ce
qui s'est passé.

LA COMTESSE
Mais pourquoi est-ce que je vous aime tant ?
Qu'avez-vous fait pour cela ?

LE CHEVALIER
Hélas ! Moins que rien ; tout vient de votre bonté.

LA COMTESSE
C'est que vous êtes plus aimable qu'un autre,
apparemment.

LE CHEVALIER
Pour tout ce qui n'est pas comme vous, je le serais peut
être assez ; mais je ne suis rien pour ce qui vous
ressemble. Non, je ne pourrai jamais payer votre amour ;
en vérité, je n'en suis pas digne.

LA COMTESSE
Comment donc faut-il être fait pour le mériter ?

LE CHEVALIER
Oh ! Voilà ce que je ne vous dirai pas.

LA COMTESSE
Aimez-moi toujours, et je suis contente.

LE CHEVALIER
Pourrez-vous soutenir un goût si sobre ?

LA COMTESSE
Ne m'affligez plus et tout ira bien.

LE CHEVALIER
Je vous le promets ; mais, que Lélio s'en aille.

LA COMTESSE
J'aurais. Souhaité qu'il prît son parti de lui-même, à cause
du dédit ; ce serait dix mille écus que je vous sauverais,
Chevalier ; car enfin, c'est votre bien que je ménage.

LE CHEVALIER
Périssent tous les biens du monde, et qu'il parte ; rompez
avec lui la première, voilà mon bien.

LA COMTESSE
Faites-y réflexion.

LE CHEVALIER
Vous hésitez encore, vous avez peine à me le sacrifier !
Est-ce là comme on aime ? Oh ! Qu'il vous manque
encore de choses pour ne laisser rien à souhaiter à un
homme comme moi.

LA COMTESSE
Eh bien ! Il ne me manquera plus rien, consolez-vous.

LE CHEVALIER
Il vous manquera toujours pour moi.

LA COMTESSE
Non ; je me rends ; je renverrai Lélio, et vous dicterez
son congé.

LE CHEVALIER
Lui direz-vous qu'il se retire sans cérémonie ?

LA COMTESSE
Oui.

LE CHEVALIER
Non, ma chère Comtesse, vous ne le renverrez pas. Il me
suffit que vous y consentiez ; votre amour est à toute
épreuve, et je dispense votre politesse d'aller plus loin ;
c'en serait trop ; c'est à moi à avoir soin de vous, quand
vous vous oubliez pour moi.

LA COMTESSE
Je vous aime ; cela veut tout dire.

LE CHEVALIER
M'aimer, cela n'est pas assez, Comtesse ; distinguez-moi
un peu de Lélio ; à qui vous l'avez dit peut-être aussi.

LA COMTESSE
Que voulez-vous donc que je vous dise ?

LE CHEVALIER
Un je vous adore ; aussi bien il vous échappera demain ;
avancez-le-moi d'un jour ; contentez ma petite fantaisie,
dites.

LA COMTESSE
Je veux mourir, s'il ne me donne envie de le dire. Vous
devriez être honteux d'exiger cela, au moins.

LE CHEVALIER
Quand vous me l'aurez dit, je vous en demanderai
pardon.

LA COMTESSE
Je crois qu'il me persuadera.

LE CHEVALIER
Allons, mon cher amour, régalez ma tendresse de ce petit
trait-là ; vous ne risquez rien avec moi ; laissez sortir ce
mot-là de votre belle bouche ; voulez-vous que je lui
donne un baiser pour l'encourager ?

LA COMTESSE
Ah çà ! Laissez-moi ; ne serez-vous jamais content ? Je
ne vous plaindrai rien quand il en sera temps.

LE CHEVALIER
Vous êtes attendrie, profitez de l'instant ; je ne veux
qu'un mot ; voulez-vous que je vous aide ? Dites comme
moi : Chevalier, je vous adore.

LA COMTESSE
Chevalier, je vous adore. Il me fait faire tout ce qu'il veut.

LE CHEVALIER (à part)
Mon sexe n'est pas mal faible.
(Haut.)
Ah ! Que j'ai de plaisir, mon cher, amour ! Encore une
fois.

LA COMTESSE
Soit ; mais ne me demandez plus rien après.

LE CHEVALIER
Hé que craignez-vous que je vous demande ?

LA COMTESSE
Que sais-je, moi ? Vous ne finissez point. Taisez-vous :

LE CHEVALIER
J'obéis ; je suis de bonne composition, et j'ai pour vous
un respect que je ne saurais violer.

LA COMTESSE
Je vous épouse ; en est-ce assez ?

LE CHEVALIER
Bien plus qu'il ne me faut, si vous me rendez justice.

LA COMTESSE
Je suis prête à vous jurer une fidélité éternelle, et je perds
les dix mille écus de bon coeur.

LE CHEVALIER
Non, vous ne les perdrez point, si vous faites ce que je
vais vous dire. Lélio viendra certainement vous presser
d'opter entre lui et moi ; ne manquez pas de lui dire que
vous consentez à l'épouser. Je veux que vous le
connaissiez à fond ; laissez-moi vous conduire, et
sauvons le dédit ; vous verrez ce que c'est que cet
homme-là. Le voici, je n'ai pas le temps de m'expliquer
davantage.

LA COMTESSE
J'agirai comme vous le souhaitez.

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