ACTE I - SCÈNE PREMIÈRE



Frontin, Trivelin.

FRONTIN
Je pense que voilà le seigneur Trivelin ; c'est lui-même.
Eh ! Comment te portes-tu, mon cher ami ?

TRIVELIN
À merveille, mon cher Frontin, à merveille. Je n'ai rien
perdu des vrais biens que tu me connaissais, santé
admirable et grand appétit. Mais toi, que fais-tu à présent
? Je t'ai vu dans un petit négoce qui t'allait bientôt rendre
citoyen de Paris ; l'as-tu quitté ?

FRONTIN
Je suis culbuté, mon enfant ; mais toi-même, comment la
fortune t'a-t-elle traité depuis que je ne t'ai vu ?

TRIVELIN
Comme tu sais qu'elle traite tous les gens de mérite.

FRONTIN
Cela veut dire très mal ?

TRIVELIN
Oui. Je lui ai pourtant une obligation : c'est qu'elle m'a
mis dans l'habitude de me passer d'elle. Je ne sens plus
ses disgrâces, je n'envie point ses faveurs, et cela me
suffit ; un homme raisonnable n'en doit pas demander
davantage. Je ne suis pas heureux, mais je ne me soucie
pas de l'être. Voilà ma façon de penser.

FRONTIN
Diantre ! Je t'ai toujours connu pour un garçon d'esprit et
d'une intrigue admirable ; mais je n'aurais jamais
soupçonné que tu deviendrais philosophe. Malepeste !
Que tu es avancé ! Tu méprises déjà les biens de ce
monde !

TRIVELIN
Doucement, mon ami, doucement, ton admiration me fait
rougir, j'ai peur de ne la pas mériter. Le mépris que je
crois avoir pour les biens n'est peut-être qu'un beau
verbiage ; et, à te parler confidemment, je ne conseillerais
encore à personne de laisser les siens à la discrétion de
ma philosophie. J'en prendrais, Frontin, je le sens bien ;
j'en prendrais, à la honte de mes réflexions. Le coeur de
l'homme est un grand fripon !

FRONTIN
Hélas ! Je ne saurais nier cette vérité-là, sans blesser ma
conscience.

TRIVELIN
Je ne la dirais pas à tout le monde ; mais je sais bien que
je ne parle pas à un profane.

FRONTIN
Eh ! Dis-moi, mon ami : qu'est-ce que c'est que ce
paquet-là que tu portes ?

TRIVELIN
C'est le triste bagage de ton serviteur ; ce paquet enferme
toutes mes possessions.

FRONTIN
On ne peut pas les accuser d'occuper trop de terrain.

TRIVELIN
Depuis quinze ans que je roule dans le monde, tu sais
combien je me suis tourmenté, combien j'ai fait d'efforts
pour arriver à un état fixe. J'avais entendu dire que les
scrupules nuisaient à la fortune ; je fis trêve avec les
miens, pour n'avoir rien à me reprocher. Etait-il question
d'avoir de l'honneur ? J'en avais. Fallait-il être fourbe ?
J'en soupirais, mais j'allais mon train. Je me suis vu
quelquefois à mon aise ; mais le moyen d'y rester avec le
jeu, le vin et les femmes ? Comment se mettre à l'abri de
ces fléaux-là ?

FRONTIN
Cela est vrai.

TRIVELIN
Que te dirai-je enfin ? Tantôt maître, tantôt valet ;
toujours prudent, toujours industrieux, ami des fripons
par intérêt, ami des honnêtes gens par goût ; traité
poliment sous une figure, menacé d'étrivières sous une
autre ; changeant à propos de métier, d'habit, de
caractère, de moeurs ; risquant beaucoup, réussissant peu
; libertin dans le fond, réglé dans la forme ; démasqué par
les uns, soupçonné par les autres, à la fin équivoque à
tout le monde, j'ai tâté de tout ; je dois partout ; mes
créanciers sont de deux espèces : les uns ne savent pas
que je leur dois ; les autres le savent et le sauront
longtemps. J'ai logé partout, sur le pavé ; chez
l'aubergiste, au cabaret, chez le bourgeois, chez l'homme
de qualité, chez moi, chez la justice, qui m'a souvent
recueilli dans mes malheurs ; mais ses appartements sont
trop tristes, et je n'y faisais que des retraites ; enfin, mon
ami, après quinze ans de soins, de travaux et de peines,
ce malheureux paquet est tout ce qui me reste ; voilà ce
que le monde m'a laissé, l'ingrat ! Après ce que j'ai fait
pour lui ! Tous ses présents ne valent pas une pistole !

FRONTIN
Ne t'afflige point, mon ami. L'article de ton récit qui m'a
paru le plus désagréable, ce sont les retraites chez la
justice ; mais ne parlons plus de cela. Tu arrives à propos
; j'ai un parti à te proposer. Cependant qu'as-tu fait depuis
deux ans que je ne t'ai vu, et d'où sors-tu à présent ?

TRIVELIN
Primo, depuis que je ne t'ai vu, je me suis jeté dans le
service.

FRONTIN
Je t'entends, tu t'es fait soldat ; ne serais-tu pas déserteur
par hasard ?

TRIVELIN
Non, mon habit d'ordonnance était une livrée.

FRONTIN
Fort bien.

TRIVELIN
Avant que de me réduire tout à fait à cet état humiliant, je
commençai par vendre ma garde-robe.

FRONTIN
Toi, une garde-robe ?

TRIVELIN
Oui, c'étaient trois ou quatre habits que j'avais trouvés
convenables à ma taille chez les fripiers, et qui m'avaient
servi à figurer en honnête homme. Je crus devoir m'en
défaire, pour perdre de vue tout ce qui pouvait me
rappeler ma grandeur passée. Quand on renonce à la
vanité, il n'en faut pas faire à deux fois ; qu'est-ce que
c'est que se ménager des ressources ? Point de quartier, je
vendis tout ; ce n'est pas assez, j'allai tout boire.

FRONTIN
Fort bien.

TRIVELIN
Oui, mon ami ; j'eus le courage de faire deux ou trois
débauches salutaires, qui me vidèrent ma bourse, et me
garantirent ma persévérance dans la condition que j'allais
embrasser ; de sorte que j'avais le plaisir de penser, en
m'enivrant, que c'était la raison qui me versait à boire.
Quel nectar ! Ensuite, un beau matin, je me trouvai sans
un sol. Comme j'avais besoin d'un prompt secours, et
qu'il n'y avait point de temps à perdre, un de mes amis
que je rencontrai me proposa de me mener chez un
honnête particulier qui était marié, et qui passait sa vie à
étudier des langues mortes ; cela me convenait assez, car
j'ai de l'étude : je restai donc chez lui. Là, je n'entendis
parler que de sciences, et je remarquai que mon maître
était épris de passion pour certains quidams, qu'il appelait
des anciens, et qu'il avait une souveraine antipathie pour
d'autres, qu'il appelait des modernes ; je me fis expliquer
tout cela.

FRONTIN
Et qu'est-ce que c'est que les anciens et les modernes ?

TRIVELIN
Des anciens…, attends, il y en a un dont je sais le nom, et
qui est le capitaine de la bande ; c'est comme qui te dirait
un Homère. Connais-tu cela ?

FRONTIN
Non.

TRIVELIN
C'est dommage ; car c'était un homme qui parlait bien
grec.

FRONTIN
Il n'était donc pas Français cet homme-là ?

TRIVELIN
Oh ! Que non ; je pense qu'il était de Québec, quelque
part dans cette Egypte, et qu'il vivait du temps du déluge.
Nous avons encore de lui le fort belles satires ; et mon
maître l'aimait beaucoup, lui et tous les honnêtes gens de
son temps, comme Virgile, Néron, Plutarque, Ulysse et
Diogène.

FRONTIN
Je n'ai jamais entendu parler de cette race-là, mais voilà
de vilains noms.

TRIVELIN
De vilains noms ! C'est que tu n'y es pas accoutumé.
Sais-tu bien qu'il y a plus d'esprit dans ces noms-là que
dans le royaume de France ?

FRONTIN
Je le crois. Et que veulent dire : les modernes ?

TRIVELIN
Tu m'écartes de mon sujet ; mais n'importe. Les
modernes, c'est comme qui dirait… Toi, par exemple.

FRONTIN
Oh ! Oh ! Je suis un moderne, moi ?

TRIVELIN
Oui, vraiment, tu es un moderne, et des plus modernes ; il
n'y a que l'enfant qui vient de naître qui l'est plus que toi,
car il ne fait que d'arriver.

FRONTIN
Et pourquoi ton maître nous haïssait-il ?

TRIVELIN
Parce qu'il voulait qu'on eût quatre mille ans sur la tête
pour valoir quelque chose. Oh ! Moi, pour gagner son
amitié, je me mis à admirer tout ce qui me paraissait
ancien ; j'aimais les vieux meubles, je louais les vieilles
modes, les vieilles espèces, les médailles, les lunettes ; je
me coiffais chez les crieuses de vieux chapeaux ; je
n'avais commerce qu'avec des vieillards : il était charmé
de mes inclinations ; j'avais la clef de la cave, où logeait
un certain vin vieux qu'il appelait son vin grec ; il m'en
donnait quelquefois, et j'en détournais aussi quelques
bouteilles, par amour louable pour tout ce qui était vieux.
Non que je négligeasse le vin nouveau ; je n'en
demandais point d'autre à sa femme, qui vraiment
estimait bien autrement les modernes que les anciens, et,
par complaisance pour son goût, j'en emplissais aussi
quelques bouteilles, sans lui en faire ma cour.

FRONTIN
À merveille !

TRIVELIN
Qui n'aurait pas cru que cette conduite aurait dû me
concilier ces deux esprits ? Point du tout ; ils s'aperçurent
du ménagement judicieux que j'avais pour chacun d'eux ;
ils m'en firent un crime. Le mari crut les anciens insultés
par la quantité de vin nouveau que j'avais bu ; il m'en fit
mauvaise mine. La femme me chicana sur le vin vieux ;
j'eus beau m'excuser, les gens de partis n'entendent point
raison ; il fallut les quitter, pour avoir voulu me partager
entre les anciens et les modernes. Avais-je tort ?

FRONTIN
Non ; tu avais observé toutes les règles de la prudence
humaine. Mais je ne puis en écouter davantage. Je dois
aller coucher ce soir à Paris, où l'on m'envoie, et je
cherchais quelqu'un qui tînt ma place auprès de mon
maître pendant mon absence ; veux-tu que je te présente
?

TRIVELIN
Oui-da. Et qu'est-ce que c'est que ton maître ? Fait-il
bonne chère ? Car, dans l'état où je suis, j'ai besoin d'une
bonne cuisine.

FRONTIN
Tu seras content ; tu serviras la meilleure fille…

TRIVELIN
Pourquoi donc l'appelles-tu ton maître ?

FRONTIN
Ah, foin de moi, je ne sais ce que je dis, je rêve à autre
chose.

TRIVELIN
Tu me trompes, Frontin.

FRONTIN
Ma foi, oui, Trivelin. C'est une fille habillée en homme
dont il s'agit. Je voulais te le cacher ; mais la vérité m'est
échappée, et je me suis blousé comme un sot. Sois
discret, je te prie.

TRIVELIN
Je le suis dès le berceau. C'est donc une intrigue que vous
conduisez tous deux ici, cette fille-là et toi ?

FRONTIN
Oui.
(À part.)
Cachons-lui son rang… Mais la voilà qui vient ; retire-toi
à l'écart, afin que je lui parle.
(Trivelin se retire et s'éloigne.)

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