ACTE II - SCÈNE V



Arlequin, Trivelin.

TRIVELIN (à part)
Interrogeons un peu Arlequin là-dessus.
(Haut.)
Ah ! Te voilà ! Où vas-tu ?

ARLEQUIN
Voir s'il y a des lettres pour mon maître.

TRIVELIN
Tu me parais occupé ; à quoi est-ce que tu rêves ?

ARLEQUIN
À des louis d'or.

TRIVELIN
Diantre ! Tes réflexions sont de riche étoffe.

ARLEQUIN
Et je te cherchais aussi pour te parler.

TRIVELIN
Et que veux-tu de moi ?

ARLEQUIN
T'entretenir de louis d'or.

TRIVELIN
Encore des louis d'or ! Mais tu as une mine d'or dans ta
tête.

ARLEQUIN
Dis-moi, mon ami, où as-tu pris toutes ces pistoles que je
t'ai vu tantôt tirer de ta poche pour la bouteille de vin que
nous avons bu au cabaret du bourg ? Je voudrais bien
savoir le secret que tu as pour en faire.

TRIVELIN
Mon ami, je ne pourrais guère te donner le secret d'en
faire ; je n'ai jamais possédé que le secret de le dépenser.

ARLEQUIN
Oh ! J'ai aussi un secret qui est bon pour cela, moi ; je l'ai
appris au cabaret en perfection.

TRIVELIN
Oui-da, on fait son affaire avec du vin, quoique lentement
; mais en y joignant une pincée d'inclination pour le beau
sexe, on réussit bien autrement.

ARLEQUIN
Ah le beau sexe, on ne trouve point de cet ingrédient-là
ici.

TRIVELIN
Tu n'y demeureras pas toujours. Mais de grâce,
instruis-moi d'une chose à ton tour : ton maître et
Monsieur le Chevalier s'aiment-ils beaucoup ?

ARLEQUIN
Oui.

TRIVELIN
Fi ! Se témoignent-ils de grands empressements ? Se
font-ils beaucoup d'amitiés ?

ARLEQUIN
Ils se disent : Comment te portes-tu ? À ton service. Et
moi aussi. J'en suis bien aise… Après cela ils dînent et
soupent ensemble ; et puis : Bonsoir ; je te souhaite une
bonne nuit, et puis ils se couchent, et puis ils dorment, et
puis le jour vient. Est-ce que tu veux qu'ils se disent des
injures ?

TRIVELIN
Non, mon ami ; c'est que j'avais quelque petite raison de
te demander cela, par rapport à quelque aventure qui
m'est arrivée ici.

ARLEQUIN
Toi ?

TRIVELIN
Oui, j'ai touché le coeur d'une aimable personne, et
l'amitié de nos maîtres prolongera notre séjour ici.

ARLEQUIN
Et où est-ce que cette rare personne-là habite avec son
coeur ?

TRIVELIN
Ici, te dis-je. Malpeste, c'est une affaire qui m'est de
conséquence.

ARLEQUIN
Quel plaisir ! Elle est jeune ?

TRIVELIN
Je lui crois dix-neuf à vingt ans.

ARLEQUIN
Ah ! Le tendron ! Elle est jolie ?

TRIVELIN
Jolie ! Quelle maigre épithète ! Vous lui manquez de
respect ; sachez qu'elle est charmante, adorable, digne de
moi.

ARLEQUIN (touché)
Ah ! M'amour ! Friandise de mon âme !

TRIVELIN
Et c'est de sa main mignonne que je tiens ces louis d'or
dont tu parles, et que le don qu'elle m'en a fait me rend si
précieux.

ARLEQUIN (à ce mot, laisse aller ses bras)
Je n'en puis plus.

TRIVELIN (à part)
Il me divertit ; je veux le pousser jusqu'à
l'évanouissement. Ce n'est pas le tout, mon ami : ses
discours ont charmé mon coeur ; de la manière dont elle
m'a peint, j'avais honte de me trouver si aimable.
M'aimerez-vous ? Me disait-elle ; puis-je compter sur
votre coeur ?

ARLEQUIN (transporté)
Oui, ma reine.

TRIVELIN
À qui parles-tu ?

ARLEQUIN
À elle ; j'ai cru qu'elle m'interrogeait.

TRIVELIN (riant)
Ah ! Ah ! Ah ! Pendant qu'elle me parlait, ingénieuse à
me prouver sa tendresse, elle fouillait dans sa poche pour
en tirer cet or qui fait mes délices. Prenez, m'a-t-elle dit
en me le glissant dans la. Main ; et comme poliment
j'ouvrais ma main avec lenteur : prenez donc, s'est-elle
écriée, ce n'est là qu'un échantillon du coffre-fort que je
vous destine ; alors je me suis rendu ; car un échantillon
ne se refuse point.

ARLEQUIN (jette sa batte et sa ceinture à terre, et se jetant à genoux, il dit.)
Ah ! Mon ami, je tombe à tes pieds pour te supplier, en
toute humilité, de me montrer seulement la face royale de
cette incomparable fille, qui donne un coeur et des louis
d'or du Pérou avec ; peut-être me fera-t-elle aussi présent
de quelque échantillon ; je ne veux que la voir, l'admirer,
et puis mourir content.

TRIVELIN
Cela ne se peut pas, mon enfant ; il ne faut pas régler tes
espérances sur mes aventures ; vois-tu bien, entre le
baudet et le cheval d'Espagne, il y a quelque différence.

ARLEQUIN
Hélas ! Je te regarde comme le premier cheval du monde.

TRIVELIN
Tu abuses de mes comparaisons ; je te permets de
m'estimer, Arlequin, mais ne me loue jamais.

ARLEQUIN
Montre-moi donc cette fille…

TRIVELIN
Cela ne se peut pas ; mais je t'aime, et tu te sentiras de ma
bonne fortune : dès aujourd'hui je te fonde une bouteille
de Bourgogne pour autant de jours que nous serons ici.

ARLEQUIN (demi-pleurant)
Une bouteille par jour, cela fait trente bouteilles par mois
; pour me consoler dans ma douleur, donne-moi en argent
la fondation du premier mois.

TRIVELIN
Mon fils, je suis bien aise d'assister à chaque paiement.

ARLEQUIN (en s'en allant et pleurant)
Je ne verrai donc point ma reine ? Où êtes-vous donc,
petit louis d'or de mon âme ? Hélas ! Je m'en vais vous
chercher partout : Hi ! Hi ! Hi ! Hi !…
(Et puis d'un ton net.)
Veux-tu aller boire le premier mois de fondation ?

TRIVELIN
Voilà mon maître, je ne saurais ; mais va m'attendre.
(ARLEQUIN s'en va en recommençant.)
Hi ! Hi ! Hi ! Hi !

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