ACTE II - SCÈNE VIII



La Comtesse, Le Chevalier.

LE CHEVALIER (seul un moment)
À tout hasard, continuons ce que j'ai commencé. Je
prends trop de plaisir à mon projet pour l'abandonner ;
dût-il m'en coûter encore vingt pistoles, le veux tâcher
d'en venir à bout. Voici La Comtesse ; je la crois dans de
bonnes dispositions pour moi ; achevons de la
déterminer. Vous me paraissez bien triste, Madame ;
qu'avez-vous ?

LA COMTESSE (à part)
Éprouvons ce qu'il pense.
(Au Chevalier.)
Je viens vous faire un compliment qui me déplaît ; mais
je ne saurais m'en dispenser.

LE CHEVALIER
Ahi, notre conversation débute mal, Madame.

LA COMTESSE
Vous avez pu remarquer que je vous voyais ici avec
plaisir ; et s'il ne tenait qu'à moi, j'en aurais encore
beaucoup à vous y voir.

LE CHEVALIER
J'entends ; je vous épargne le reste, et je vais coucher à
Paris.

LA COMTESSE
Ne vous en prenez pas à moi, je vous le demande en
grâce.

LE CHEVALIER
Je n'examine rien ; vous ordonnez, j'obéis.

LA COMTESSE
Ne dites point que j'ordonne.

LE CHEVALIER
Eh ! Madame, je ne vaux pas la peine que vous vous
excusiez, et vous êtes trop bonne.

LA COMTESSE
Non, vous dis-je ; et si vous voulez rester, en vérité vous
êtes le maître.

LE CHEVALIER
Vous ne risquez rien à me donner carte blanche ; je sais
le respect que je dois à vos véritables intentions.

LA COMTESSE
Mais, Chevalier, il ne faut pas respecter des chimères.

LE CHEVALIER
Il n'y a rien de plus poli que ce discours-là.

LA COMTESSE
Il n'y a rien de plus désagréable que votre obstination à
me croire polie ; car il faudra, malgré moi, que je la sois.
Je suis d'un sexe un peu fier. Je vous dis de rester, je ne
saurais aller plus loin ; aidez-vous.

LE CHEVALIER (à part)
Sa fierté se meurt, je veux l'achever.
(Haut.)
Adieu, Madame ; je craindrais de prendre le change, je
suis tenté de demeurer, et je fuis le danger de mal
interpréter vos honnêtetés. Adieu ; vous renvoyez mon
coeur dans un terrible état.

LA COMTESSE
Vit-on jamais un pareil esprit, avec son coeur qui n'a pas
le sens commun ?

LE CHEVALIER (se retournant)
Du moins, Madame, attendez que je sois parti, pour
marquer un dégoût à mon égard.

LA COMTESSE
Allez, Monsieur ; je ne saurais attendre ; allez à Paris
chercher des femmes qui s'expliquent plus précisément
que moi, qui vous prient de rester en termes formels, qui
ne rougissent de rien. Pour moi, je me ménage, je sais ce
que je me dois ; et vous partirez, puisque vous avez la
fureur de prendre tout de travers.

LE CHEVALIER
Vous ferai-je plaisir de rester ?

LA COMTESSE
Peut-on mettre une femme entre le oui et le non ? Quelle
brusque alternative ! Y a-t-il rien de plus haïssable qu'un
homme qui ne saurait deviner ? Mais allez-vous-en, je
suis lasse de tout faire.

LE CHEVALIER (faisant semblant de s'en aller)
Je devine donc ; je me sauve.

LA COMTESSE
Il devine, dit-il ; il devine, et s'en va ; la belle pénétration
! Je ne sais pourquoi cet homme m'a plu. Lélio n'a qu'à le
suivre, je le congédie ; je ne veux plus de ces
importuns-là chez moi. Ah ! Que je hais les hommes à
présent ! Qu'ils sont insupportables ! J'y renonce de bon
coeur.

LE CHEVALIER (revenant sur ses pas)
Je ne songeais pas, Madame, que je vais dans un pays où
je puis vous rendre quelque service ; n'avez-vous rien à
m'y commander ?

LA COMTESSE
Oui-da ; oubliez que je souhaitais que vous restassiez ici ;
voilà tout.

LE CHEVALIER
Voilà une commission qui m'en donne une autre, c'est
celle de rester, et je m'en tiens à la dernière.

LA COMTESSE
Comment ! Vous comprenez cela ? Quel prodige ! En
vérité, il n'y a pas moyen de s'étourdir sur les bontés
qu'on a pour vous ; il faut se résoudre à les sentir, ou
vous laisser là.

LE CHEVALIER
Je vous aime, et ne présume rien en ma faveur.

LA COMTESSE
Je n'entends pas que vous présumiez rien non plus.

LE CHEVALIER
Il est donc inutile de me retenir, Madame.

LA COMTESSE
Inutile ! Comme il prend tout ! Mais il faut bien observer
ce qu'on vous dit.

LE CHEVALIER
Mais aussi, que ne vous expliquez-vous franchement ? Je
pars, vous me retenez ; je crois que c'est pour quelque
chose qui en vaudra la peine, point du tout ; c'est pour me
dire : Je n'entends pas que vous présumiez rien non plus.
N'est-ce pas là quelque chose de bien tentant ? Et moi,
Madame, je n'entends point vivre comme cela ; je ne
saurais, je vous aime trop.

LA COMTESSE
Vous avez là un amour bien mutin, il est bien pressé.

LE CHEVALIER
Ce n'est pas ma faute, il est comme vous me l'avez
donné.

LA COMTESSE
Voyons donc ; que voulez-vous ?

LE CHEVALIER
Vous plaire.

LA COMTESSE
Hé bien, il faut espérer que cela viendra.

LE CHEVALIER
Moi ! Me jeter dans l'espérance ! Oh ! Que non ; je ne
donne point dans un pays perdu, je ne saurais où je
marche.

LA COMTESSE
Marchez, marchez ; on ne vous égarera pas.

LE CHEVALIER
Donnez-moi votre coeur pour compagnon de voyage, et
je m'embarque.

LA COMTESSE
Hum ! Nous n'irons peut-être pas loin ensemble.

LE CHEVALIER
Hé par où devinez-vous cela ?

LA COMTESSE
C'est que le vous crois volage.

LE CHEVALIER
Vous m'avez fait peur ; j'ai cru votre soupçon plus grave ;
mais pour volage, s'il n'y a que cela qui vous retienne,
partons ; quand vous me connaîtrez mieux, vous ne me
reprocherez pas ce défaut-là.

LA COMTESSE
Parlons raisonnablement : vous pourrez me plaire, je n'en
disconviens pas ; mais est-il naturel que vous plaisiez
tout d'un coup ?

LE CHEVALIER
Non ; mais si vous vous réglez avec moi sur ce qui est
naturel, je ne tiens rien ; je ne saurais obtenir votre coeur
que gratis. Si j'attends que je l'aie gagné, nous n'aurons
jamais fait ; je connais ce que vous valez et ce que je
vaux.

LA COMTESSE
Fiez-vous à moi ; je suis généreuse, je vous ferai
peut-être grâce.

LE CHEVALIER
Rayez le peut-être ; ce que vous dites en sera plus doux.

LA COMTESSE
Laissons-le ; il ne peut être là que par bienséance.

LE CHEVALIER
Le voilà un peu mieux placé, par exemple.

LA COMTESSE
C'est que j'ai voulu vous raccommoder avec lui.

LE CHEVALIER
Venons au fait ; m'aimerez-vous ?

LA COMTESSE
Mais, au bout du compte, m'aimez-vous, vous-même ?

LE CHEVALIER
Oui, Madame ; j'ai fait ce grand effort-là.

LA COMTESSE
Il y a si peu de temps que vous me connaissez, que je ne
laisse pas que d'en être surprise.

LE CHEVALIER
Vous, surprise ! Il fait jour, le soleil nous luit ; cela ne
vous surprend-il pas aussi ? Car je ne sais que répondre à
de pareils discours, moi. Eh ! Madame, faut-il vous voir
plus d'un moment pour apprendre à vous adorer ?

LA COMTESSE
Je vous crois, ne vous fâchez point ; ne me chicanez pas
davantage.

LE CHEVALIER
Oui, Comtesse, je vous aime ; et de tous les hommes qui
peuvent aimer, il n'y en a pas un dont l'amour soit si pur,
si raisonnable, je vous en fais serment sur cette belle
main, qui veut bien se livrer à mes caresses ;
regardez-moi, Madame ; tournez vos beaux yeux sur moi,
ne me volez point le doux embarras que j'y fais naître. Ha
quels regards ! Qu'ils sont charmants ! Qui est-ce qui
aurait jamais dit qu'ils, tomberaient sur moi ?

LA COMTESSE
En voilà assez ; rendez-moi ma main ; elle n'a que faire là
; vous parlerez bien sans elle.

LE CHEVALIER
Vous me l'avez laissé prendre, laissez-moi la garder.

LA COMTESSE
Courage ; j'attends que vous ayez fini.

LE CHEVALIER
Je ne finirai jamais.

LA COMTESSE
Vous me faites oublier ce que j'avais à vous dire : je suis
venue tout exprès, et vous m'amusez toujours. Revenons ;
vous m'aimez, voilà qui va fort bien, mais comment
ferons-nous ? Lélio est jaloux de vous.

LE CHEVALIER
Moi, je le suis de lui ; nous voilà quittes.

LA COMTESSE
Il a peur que vous ne m'aimiez.

LE CHEVALIER
C'est un nigaud d'en avoir peur ; il devrait en être sûr.

LA COMTESSE
Il craint que je ne vous aime.

LE CHEVALIER
Hé pourquoi ne m'aimeriez-vous pas ? Je le trouve
plaisant. Il fallait lui dire que vous m'aimiez, pour le
guérir de sa crainte.

LA COMTESSE
Mais, Chevalier, il faut le penser pour le dire.

LE CHEVALIER
Comment ! Ne m'avez-vous pas dit tout à l'heure que
vous me ferez grâce ?

LA COMTESSE
Je vous ai dit : Peut-être.

LE CHEVALIER
Ne savais-je pas bien que le maudit peut-être me jouerait
un mauvais tour ? Hé que faites-vous donc de mieux, si
vous ne m'aimez pas ? Est-ce encore Lélio qui triomphe ?

LA COMTESSE
Lélio commence bien à me déplaire.

LE CHEVALIER
Qu'il achève donc, et nous laisse en repos.

LA COMTESSE
C'est le caractère le plus singulier.

LE CHEVALIER
L'homme le plus ennuyant.

LA COMTESSE
Et brusque avec cela, toujours inquiet. Je ne sais quel
parti prendre avec lui.

LE CHEVALIER
Le parti de la raison.

LA COMTESSE
La raison ne plaide plus pour lui, non plus que mon
coeur.

LE CHEVALIER
Il faut qu'il perde son procès.

LA COMTESSE
Me le conseillez-vous ? Je crois qu'effectivement il en
faut venir là.

LE CHEVALIER
Oui ; mais de votre coeur, qu'en ferez-vous après ?

LA COMTESSE
De quoi vous mêlez-vous ?

LE CHEVALIER
Parbleu ! De mes affaires.

LA COMTESSE
Vous le saurez trop tôt.

LE CHEVALIER
Morbleu !

LA COMTESSE
Qu'avez-vous ?

LE CHEVALIER
C'est que vous avez des longueurs qui me désespèrent.

LA COMTESSE
Mais vous êtes bien impatient, Chevalier ! Personne n'est
comme vous.

LE CHEVALIER
Ma foi ! Madame, on est ce que l'on peut quand on vous
aime.

LA COMTESSE
Attendez ; je veux vous connaître mieux.

LE CHEVALIER
Je suis vif, et je vous adore, me voilà tout entier ; mais
trouvons un expédient qui vous mette à votre aise : si je
vous déplais, dites-moi de partir, et je pars, il n'en sera
plus parlé ; si je puis espérer quelque chose, ne me dites
rien, je vous dispense de me répondre ; votre silence fera
ma joie, et il ne vous en coûtera pas une syllabe. Vous ne
sauriez prononcer à moins de frais.

LA COMTESSE
Ah !

LE CHEVALIER
Je suis content.

LA COMTESSE
J'étais pourtant venue pour vous dire de nous quitter ;
Lélio m'en avait prié.

LE CHEVALIER
Laissons là Lélio ; sa cause ne vaut rien.

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