ACTE PREMIER - Scène VIII



(LE BARON, LA COMTESSE, LÉLIO.)

LE BARON
Ne me trompé-je point ? Est-ce vous que je vois, madame la comtesse ?

LA COMTESSE
Oui, monsieur, c'est moi-même.

LE BARON
Quoi ! avec notre ami Lélio ! Cela se peut-il ?

LA COMTESSE
Que trouvez-vous donc là de si étrange ?

LÉLIO
Je n'ai l'honneur de connaître madame que depuis un instant. Et d'où vient ta surprise ?

LE BARON
Comment, ma surprise ! voici peut-être le coup de hasard le plus bizarre qui soit arrivé.

LÉLIO
En quoi ?

LE BARON
En quoi ? morbleu ! Je n'en saurais revenir ; c'est le fait le plus curieux qu'on puisse imaginer. Dès que je serai à Paris, où je vais, je le ferai mettre dans la gazette.

LÉLIO
Mais que veux-tu dire ?

LE BARON
Songez-vous à tous les millions de femmes qu'il y a dans le monde, au couchant, au levant, au septentrion, au midi, Européennes, Asiatiques, Africaines, Américaines, blanches, noires, basanées, de toutes les couleurs ? Nos propres expériences, et les relations de nos voyageurs, nous apprennent que partout la femme est amie de l'homme, que la nature l'a pourvue de bonne volonté pour lui ; la nature n'a manqué que madame. Le soleil n'éclaire qu'elle chez qui notre espèce n'ait point rencontré grâce, et cette seule exception de la loi générale se rencontre avec un personnage unique ; je te le dis en ami, avec un homme qui nous a donné l'exemple d'un fanatisme tout neuf ; qui seul de tous les hommes n'a pu s'accoutumer aux coquettes qui fourmillent sur la terre, et qui sont aussi anciennes que le monde ; enfin, qui s'est condamné à venir ici languir de chagrin de ne plus voir de femmes, en expiation du crime qu'il a fait quand il en a vu. Oh ! je ne sache point d'aventure qui aille de pair avec la vôtre.

LÉLIO(riant.)
Ah ! ah ! je te pardonne toutes tes injures en faveur de ces coquettes qui fourmillent sur la terre, et qui sont aussi anciennes que le monde.

LA COMTESSE(riant.)
Pour moi, je me sais bon gré que la nature m'ait manquée, et je me passerai bien de la façon qu'elle aurait pu me donner de plus ; c'est autant de sauvé, c'est un ridicule de moins.

LE BARON(sérieusement.)
Madame, n'appelez point cette faiblesse-là ridicule ; ménageons les termes. Il peut venir un jour où vous serez bien aise de lui trouver une épithète plus honnête.

LA COMTESSE
Oui, si l'esprit me tourne.

LE BARON
Eh bien ! il vous tournera ; c'est si peu de chose que l'esprit ! Après tout, il n'est pas encore sûr que la nature vous ait absolument manquée. Hélas ! peut-être jouez-vous de votre reste aujourd'hui. Combien voyons-nous de choses qui sont d'abord merveilleuses, et qui finissent par faire rire ! Je suis un homme à pronostic ; voulez-vous que je vous dise ? tenez, je crois que votre merveilleux est à fin de terme.

LÉLIO
Cela se peut bien, madame, cela se peut bien ; les fous sont quelquefois inspirés.

LA COMTESSE
Vous vous trompez, monsieur, vous vous trompez.

LE BARON(à Lélio.)
Mais, toi qui raisonnes, as-tu lu l'histoire romaine ?

LÉLIO
Oui ; qu'en veux-tu faire de ton histoire romaine ?

LE BARON
Te souviens-tu qu'un ambassadeur romain enferma Antiochus dans un cercle qu'il traça autour de lui, et lui déclara la guerre s'il en sortait avant qu'il eût répondu à sa demande ?

LÉLIO
Oui, je m'en ressouviens.

LE BARON
Tiens, mon enfant, moi indigne, je te fais un cercle à l'imitation de ce Romain ; et, sous peine des vengeances de l'Amour, qui vaut bien la république de Rome, je t'ordonne de n'en sortir que soupirant pour les beautés de madame ; voyons si tu oseras broncher.

LÉLIO(passant le cercle.)
Tiens, je suis hors du cercle ; voilà ma réponse ; va-t'en la porter à ton benêt d'Amour.

LA COMTESSE
Monsieur le baron, je vous prie, badinez tant qu'il vous plaira, mais ne me mettez point en jeu.

LE BARON
Je ne badine point, madame ; je vous le cautionne garrotté à votre char ; il vous aime de ce moment-ci, il a obéi. La peste ! vous ne le verriez pas hors du cercle ; il avait plus de peur qu'Antiochus.

LÉLIO(riant.)
Madame, vous pouvez me donner des rivaux tant qu'il vous plaira ; mon amour n'est point jaloux.

LA COMTESSE(embarrassée.)
Messieurs, j'entends volontiers raillerie ; mais cessons pourtant.

LE BARON
Vous montrez là certaine impatience qui pourra venir à bien ; faisons-la profiter par un petit tour de cercle.
(Il l'enferme aussi.)

LA COMTESSE(sortant du cercle.)
Laissez-moi ; qu'est-ce que cela signifie, baron ? Ne lisez jamais l'histoire, puisqu'elle ne vous apprend que des polissonneries.

LE BARON
Je vous demande pardon ; mais vous aimerez, s'il vous plaît, madame. Lélio est mon ami, et je ne veux point lui donner de maîtresse insensible.

LA COMTESSE(sérieusement.)
Cherchez-lui donc une maîtresse ailleurs ; car il trouverait fort mal son compte ici.

LÉLIO
Madame, je sais le peu que je vaux ; on peut se dispenser de me l'apprendre. Après tout, votre antipathie ne me fait point trembler.

LE BARON
Bon ! voilà de l'amour qui prélude par du dépit.

LA COMTESSE(à Lélio.)
Vous seriez fort à plaindre, monsieur, si mes sentiments ne vous étaient indifférents.

LE BARON
Ah ! le beau duo ! Vous ne savez pas encore combien il est tendre.

LA COMTESSE(s'en allant doucement.)
En vérité, vos folies me poussent à bout, Baron.

LE BARON
Oh ! madame, nous aurons l'honneur, Lélio et moi, de vous reconduire jusque chez vous.

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