ACTE DEUXIÈME - Scène première



(LA COMTESSE, COLOMBINE.)

COLOMBINE(regardant sa montre.)
Cela est singulier !

LA COMTESSE
Quoi ?

COLOMBINE
Je trouve qu'il y a un quart d'heure que nous nous promenons sans rien dire ; entre deux femmes, cela ne laisse pas d'être fort. Sommes-nous bien dans notre état naturel ?

LA COMTESSE
Je ne sache rien d'extraordinaire en moi.

COLOMBINE
Vous voilà pourtant bien rêveuse.

LA COMTESSE
C'est que je songe à une chose.

COLOMBINE
Voyons ce que c'est. Suivant l'espèce de la chose, je ferai l'estime de votre silence.

LA COMTESSE
C'est que je songe qu'il n'est pas nécessaire que je voie si souvent Lélio.

COLOMBINE
Hum ! il y a du Lélio ? Votre taciturnité n'est pas si belle que je le pensais. La mienne, à dire vrai, n'est pas plus méritoire. Je me taisais à peu près dans le même goût ; je ne rêve pas à Lélio ; mais je suis autour de cela, je rêve au valet.

LA COMTESSE
Mais que veux-tu dire ? Quel mal y a-t-il à penser à ce que je pense ?

COLOMBINE
Oh ! pour du mal, il n'y en a pas ; mais je croyais que vous ne disiez mot par pure paresse de langue, et je trouvais cela beau dans une femme ; car on prétend que cela est rare. Mais pourquoi jugez-vous qu'il n'est pas nécessaire que vous voyiez si souvent Lélio ?

LA COMTESSE
Je n'ai d'autres raisons pour lui parler que le mariage de ces jeunes gens. Il ne m'a point dit ce qu'il veut donner à la fille ; je suis bien aise que le neveu de mon fermier trouve quelque avantage ; mais sans nous parler, Lélio peut me faire savoir ses intentions, et je puis le faire informer des miennes.

COLOMBINE
L'imagination de cela est tout à fait plaisante.

LA COMTESSE
Ne vas-tu pas faire un commentaire là-dessus ?

COLOMBINE
Comment ! il n'y a pas de commentaire à cela. Malepeste ! c'est un joli trait d'esprit que cette invention-là. Le chemin de tout le monde, quand on a affaire aux gens, c'est d'aller leur parler ; mais cela n'est pas commode. Le plus court est de s'entretenir de loin ; vraiment on s'entend bien mieux. Lui parlerez-vous avec une sarbacane, ou par procureur ?

LA COMTESSE
Mademoiselle Colombine, vos fades railleries ne me plaisent point du tout ; je vois bien les petites idées que vous avez dans l'esprit.

COLOMBINE
Je me doute, moi, que vous ne vous doutez pas des vôtres ; mais cela viendra.

LA COMTESSE
Taisez-vous.

COLOMBINE
Mais aussi de quoi vous avisez-vous, de prendre un si grand tour pour parler à un homme ? "Monsieur, soyons amis tant que nous resterons ici ; nous nous amuserons, vous à médire des femmes, moi à mépriser les hommes." Voilà ce que vous lui avez dit tantôt. Est-ce que l'amusement que vous avez choisi ne vous plaît plus ?

LA COMTESSE
Il me plaira toujours ; mais j'ai songé que je mettrai Lélio plus à son aise en ne le voyant plus. D'ailleurs la conversation que nous avons eue tantôt ensemble, jointe aux plaisanteries que le baron a continué de faire chez moi, pourraient donner matière à de nouvelles scènes que je suis bien aise d'éviter. Tiens, prends ce billet.

COLOMBINE
Pour qui ?

LA COMTESSE
Pour Lélio. C'est de cette paysanne qu'il s'agit ; je lui demande réponse.

COLOMBINE
Un billet à M. Lélio, exprès pour ne point donner matière à la plaisanterie ! Mais voilà des précautions d'un jugement !…

LA COMTESSE
Fais ce que je te dis.

COLOMBINE
Madame, c'est une maladie qui commence ; votre cœur en est à son premier accès de fièvre. Tenez, le billet n'est plus nécessaire ; je vois Lélio qui s'approche.

LA COMTESSE
Je me retire ; faites votre commission.

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