ACTE PREMIER - Scène II



(LÉLIO, ARLEQUIN, TOUS DEUX D'UN AIR TRISTE.)

LÉLIO
Le temps est sombre aujourd'hui.

ARLEQUIN
Ma foi, oui, il est aussi mélancolique que nous.

LÉLIO
Oh ! on n'est pas toujours dans la même disposition ; l'esprit, aussi bien que le temps, est sujet à des nuages.

ARLEQUIN
Pour moi, quand mon esprit va bien, je ne m'embarrasse guère du brouillard.

LÉLIO
Tout le monde est assez de même.

ARLEQUIN
Mais je trouve toujours le temps vilain, quand je suis triste.

LÉLIO
C'est que tu as quelque chose qui te chagrine.

ARLEQUIN
Non.

LÉLIO
Tu n'as donc point de tristesse ?

ARLEQUIN
Si fait.

LÉLIO
Dis donc pourquoi ?

ARLEQUIN
Pourquoi ? En vérité, je n'en sais rien ; c'est peut-être que je suis triste de ce que je ne suis pas gai.

LÉLIO
Va, tu ne sais ce que tu dis.

ARLEQUIN
Avec cela, il me semble que je ne me porte pas bien.

LÉLIO
Ah ! si tu es malade, c'est une autre affaire.

ARLEQUIN
Je ne suis pas malade non plus.

LÉLIO
Es-tu fou ? Si tu n'es pas malade, comment trouves-tu donc que tu ne te portes pas bien ?

ARLEQUIN
Tenez, monsieur, je bois à merveille, je mange de même, je dors comme une marmotte ; voilà ma santé.

LÉLIO
C'est une santé de crocheteur ; un honnête homme serait heureux de l'avoir.

ARLEQUIN
Cependant je me sens pesant et lourd ; j'ai une fainéantise dans les membres ; je bâille sans sujet ; je n'ai du courage qu'à mes repas ; tout me déplaît. Je ne vis pas, je traîne ; quand le jour est venu, je voudrais qu'il fût nuit ; quand il est nuit, je voudrais qu'il fût jour ; voilà ma maladie ; voilà comment je me porte bien et mal.

LÉLIO
Je t'entends, c'est un peu d'ennui qui t'a pris ; cela se passera. As-tu sur toi ce livre qu'on m'a envoyé de Paris… ? Réponds donc !

ARLEQUIN
Monsieur, avec votre permission, que je passe de l'autre côté.

LÉLIO
Que veux-tu donc ? Qu'est-ce que cette cérémonie ?

ARLEQUIN
C'est pour ne pas voir sur cet arbre deux petits oiseaux qui sont amoureux ; cela me tracasse. J'ai juré de ne plus faire l'amour ; mais quand je le vois faire, j'ai presque envie de manquer de parole à mon serment, cela me raccommode avec ces pestes de femmes ; et puis c'est le diable de me refâcher contre elles.

LÉLIO
Eh ! mon cher Arlequin, me crois-tu plus exempt que toi de ces petites inquiétudes-là ? Je me ressouviens qu'il y a des femmes au monde, qu'elles sont aimables, et ce ressouvenir ne va pas sans quelques émotions de cœur ; mais ce sont ces émotions-là qui me rendent inébranlable dans la résolution de ne plus voir de femmes.

ARLEQUIN
Pardi ! cela me fait tout le contraire, à moi ; quand ces émotions-là me prennent, c'est alors que ma résolution branle. Enseignez-moi donc à en faire mon profit comme vous.

LÉLIO
Oui-da, mon ami, je t'aime ; tu as du bon sens, quoique un peu grossier. L'infidélité de ta maîtresse t'a rebuté de l'amour ; la trahison de la mienne m'en a rebuté de même ; tu m'as suivi avec courage dans ma retraite, et tu m'es devenu cher par la conformité de ton génie avec le mien et par la ressemblance de nos aventures.

ARLEQUIN
Et moi, monsieur, je vous assure que je vous aime cent fois plus aussi que de coutume, à cause que vous avez la bonté de m'aimer tant. Je ne veux plus voir de femmes, non plus que vous ; cela n'a point de conscience ; j'ai pensé crever de l'infidélité de Margot. Les passe-temps de la campagne, votre conversation et la bonne nourriture m'ont un peu remis. Je n'aime plus cette Margot ; seulement quelquefois son petit nez me trotte encore dans la tête ; mais quand je ne songe point à elle, je n'y gagne rien ; car je pense à toutes les femmes en gros, et alors les émotions de cœur que vous dites viennent me tourmenter. Je cours, je saute, je chante, je danse ; je n'ai point d'autre secret pour me chasser cela, mais ce secret-là n'est que de l'onguent miton-mitaine. Je suis dans un grand danger ; et, puisque vous m'aimez tant, ayez la charité de me dire comment je ferai pour devenir fort, quand je suis faible.

LÉLIO
Ce pauvre garçon me fait pitié. Ah ! sexe trompeur, tourmente ceux qui t'approchent, mais laisse en repos ceux qui te fuient !

ARLEQUIN
Cela est tout raisonnable ; pourquoi faire du mal à ceux qui ne te font rien ?

LÉLIO
Quand quelqu'un me vante une femme aimable et l'amour qu'il a pour elle, je crois voir un frénétique qui me fait l'éloge d'une vipère, qui me dit qu'elle est charmante, et qu'il a le bonheur d'en être mordu.

ARLEQUIN
Fi donc ! cela fait mourir.

LÉLIO
Eh ! mon cher enfant, la vipère n'ôte que la vie. Femmes, vous nous ravissez notre raison, notre liberté, notre repos ; vous nous ravissez à nous-mêmes, et vous nous laissez vivre ! Ne voilà-t-il pas des hommes en bel état après ? Des pauvres fous, des hommes troublés, ivres de douleur ou de joie, toujours en convulsion, des esclaves ! Et à qui appartiennent ces esclaves ? À des femmes. Et qu'est-ce que c'est qu'une femme ? Pour la définir il faudrait la connaître ; nous pouvons aujourd'hui en commencer la définition, mais je soutiens qu'on n'en verra le bout qu'à la fin du monde.

ARLEQUIN
En vérité, c'est pourtant un joli petit animal que cette femme, un joli petit chat ; c'est dommage qu'il ait tant de griffes.

LÉLIO
Tu as raison, c'est dommage ; car enfin, est-il dans l'univers de figure plus charmante ? Que de grâces, et que de variété dans ces grâces !

ARLEQUIN
C'est une créature à manger.

LÉLIO
Voyez ces ajustements : jupes étroites, jupes en lanterne, coiffure en clocher, coiffure sur le nez, capuchon sur la tête, et toutes les modes les plus extravagantes, mettez-les sur une femme ; dès qu'elles auront touché sa figure enchanteresse, c'est l'Amour et les Grâces qui l'ont habillée ; c'est de l'esprit qui lui vient jusques au bout des doigts. Cela n'est-il pas bien singulier ?

ARLEQUIN
Oh ! cela est vrai ! il n'y a, mardi ! pas de livre qui ait tant d'esprit qu'une femme, quand elle est en corset et en petites pantoufles.

LÉLIO
Quel aimable désordre d'idées dans la tête ! que de vivacité ! quelles expressions ! que de naïveté ! L'homme a le bon sens en partage ; mais, ma foi, l'esprit n'appartient qu'à la femme. À l'égard de son cœur, ah ! si les plaisirs qu'il nous donne étaient durables, ce serait un séjour délicieux que la terre. Nous autres hommes, pour la plupart, nous sommes jolis en amour ; nous nous répandons en petits sentiments doucereux ; nous avons la marotte d'être délicats, parce que cela donne un air plus tendre ; nous faisons l'amour réglément, tout comme on fait une charge. Nous nous faisons des méthodes de tendresse ; nous allons chez une femme, pourquoi ? Pour l'aimer, parce que c'est le devoir de notre emploi. Quelle pitoyable façon de faire ! Une femme ne veut être ni tendre, ni délicate, ni fâchée, ni bien aise ; elle est tout cela sans le savoir, et cela est charmant. Regardez-la quand elle aime, et qu'elle ne veut pas le dire ; morbleu ! nos tendresses les plus babillardes approchent-elles de l'amour qui passe à travers son silence ?

ARLEQUIN
Ah ! monsieur, je m'en souviens, Margot avait si bonne grâce à faire comme cela la nigaude !

LÉLIO
Sans l'aiguillon de la jalousie et du plaisir, notre cœur, à nous autres, est un vrai paralytique ; nous restons là comme des eaux dormantes, qui attendent qu'on les remue pour se remuer. Le cœur d'une femme se donne sa secousse à lui-même ; il part sur un mot qu'on dit, sur un mot qu'on ne dit pas, sur une contenance. Elle a beau vous avoir dit qu'elle aime ; le répète-t-elle ? vous l'apprenez toujours, vous ne le saviez pas encore : ici par une impatience, par une froideur, par une imprudence, par une distraction, en baissant les yeux, en les relevant, en sortant de sa place, en y restant ; enfin c'est de la jalousie, du calme, de l'inquiétude, de la joie, du babil, et du silence de toutes couleurs. Et le moyen de ne pas s'enivrer du plaisir que cela donne ! Le moyen de se voir adorer sans que la tête vous tourne ! Pour moi, j'étais tout aussi sot que les autres amants ; je me croyais un petit prodige, mon mérite m'étonnait ; ah ! qu'il est mortifiant d'en rabattre ! C'est aujourd'hui ma bêtise qui m'étonne ; l'homme prodigieux a disparu, et je n'ai trouvé qu'une dupe à la place.

ARLEQUIN
Eh bien ! monsieur, queussi, queumi ; voilà mon histoire, j'étais tout aussi sot que vous. Vous faites pourtant un portrait qui fait venir l'envie de l'original.

LÉLIO
Butor que tu es ! Ne t'ai-je pas dit que la femme était aimable, qu'elle avait le cœur tendre, et beaucoup d'esprit ?

ARLEQUIN
Oui. Est-ce que tout cela n'est pas bien joli ?

LÉLIO
Non ; tout cela c'est affreux.

ARLEQUIN
Bon ! bon ! c'est que vous voulez m'attraper peut-être.

LÉLIO
Non, ce sont là les instruments de notre supplice. Dis-moi, mon pauvre garçon, si tu trouvais sur ton chemin de l'argent d'abord, un peu plus loin de l'or, un peu plus loin des perles, et que cela te conduisît à la caverne d'un monstre, d'un tigre, si tu veux, est-ce que tu ne haïrais pas cet argent, cet or et ces perles ?

ARLEQUIN
Je ne suis pas si dégoûté, je trouverais cela fort bon : il n'y aurait que le vilain tigre dont je ne voudrais pas ; mais je prendrais vitement quelques milliers d'écus dans mes poches, je laisserais là le reste, et je décamperais bravement après.

LÉLIO
Oui ; mais tu ne saurais point qu'il y a un tigre au bout, et tu n'auras pas plutôt ramassé un écu que tu ne pourras t'empêcher de vouloir le reste.

ARLEQUIN
Fi ! par la morbleu ! c'est bien dommage ; voilà un sot trésor, de se trouver sur ce chemin-là. Pardi ! qu'il aille au diable, et l'animal avec.

LÉLIO
Mon enfant, cet argent que tu trouves d'abord sur ton chemin, c'est la beauté, ce sont les agréments d'une femme qui t'arrêtent ; cet or que tu rencontres encore, ce sont les espérances qu'elle te donne ; enfin ces perles, c'est son cœur qu'elle t'abandonne avec tous ses transports.

ARLEQUIN
Aïe ! aïe ! gare l'animal !

LÉLIO
Le tigre enfin paraît après les perles, et ce tigre, c'est un caractère perfide retranché dans l'âme de ta maîtresse ; il se montre, il t'arrache son cœur, il déchire le tien ; adieu tes plaisirs ; il te laisse aussi misérable que tu croyais être heureux.

ARLEQUIN
Ah ! c'est justement la bête que Margot a lâchée sur moi, pour avoir aimé son argent, son or et ses perles.

LÉLIO
Les aimeras-tu encore ?

ARLEQUIN
Hélas ! monsieur, je ne songeais pas à ce diable qui m'attendait au bout. Quand on n'a pas étudié, on ne voit pas plus loin que son nez.

LÉLIO
Quand tu seras tenté de revoir des femmes, souviens-toi toujours du tigre, et regarde tes émotions de cœur comme une envie fatale d'aller sur sa route et de te perdre.

ARLEQUIN
Oh ! voilà qui est fait ! je renonce à toutes les femmes et à tous les trésors du monde, et je m'en vais boire un petit coup pour me fortifier dans cette bonne pensée.

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