ACTE V - Scène IX



(ANNIBAL, FLAMINIUS)

FLAMINIUS
Seigneur, puis-je espérer qu'oubliant l'un et l'autre
Tout ce qui peut aigrir mon esprit et le vôtre,
Et que nous confiant, en hommes généreux,
L'estime qu'après tout nous méritons tous deux,
Vous voudrez bien ici que je vous entretienne
D'un projet que pour vous vient de former la mienne ?

ANNIBAL
Seigneur, si votre estime a conçu ce projet,
Fût-il vain, je le tiens déjà pour un bienfait.

FLAMINIUS
Ce que Rome en ces lieux m'a commandé de faire,
Pour Annibal peut-être est encore un mystère.
Seigneur, je viens ici vous demander au roi ;
Vous n'en devez pas être irrité contre moi.
Tel était mon devoir ; je l'ai fait avec zèle,
Et vous m'approuverez d'avoir été fidèle.
Prusias, retenu par son engagement,
A cru qu'il suffirait de votre éloignement.
Il a pensé que Rome en serait satisfaite,
Et n'exigerait rien après votre retraite.
Je pouvais l'accepter, et vous ne doutez pas
Qu'il ne me fût aisé d'envoyer sur vos pas ;
D'autant plus qu'Hiéron aux Romains de ma suite
Promet de révéler le jour de votre fuite.
Mais, Seigneur, le Sénat veut bien moins vous avoir
Qu'il ne veut que le roi fasse ici son devoir :
Et l'univers jaloux, de qui l'œil nous contemple,
De sa soumission aurait perdu l'exemple.
J'ai donc refusé tout, et Prusias, alors,
Après avoir tenté d'inutiles efforts,
Pour me donner enfin sa réponse précise,
Ne m'a plus demandé qu'une heure de remise.
Seigneur, je suis certain du parti qu'il prendra,
Et ce prince, en un mot, vous abandonnera.
S'il demande du temps, ce n'est pas qu'il hésite ;
Mais de son embarras il se fait un mérite.
Il croit que vous serez content de sa vertu,
Quand vous saurez combien il aura combattu.
Et vous, que jusque-là le destin persécute,
Tombez, mais d'un héros ménagez-vous la chute.
Vous l'êtes, Annibal, et l'aveu m'en est doux.
Pratiquez les vertus que ce nom veut de vous.
Voudriez-vous attendre ici la violence ?
Non, non ; qu'une superbe et pleine confiance,
Digne de l'ennemi que vous vous êtes fait,
Que vous honorerez par ce généreux trait,
Vous invitant à fuir des retraites peu sûres,
Où vous deviez, Seigneur, présager vos injures,
Vous guide jusqu'à Rome, et vous jette en des bras
Plus fidèles pour vous que ceux de Prusias.
Voilà, Seigneur, voilà la chute la plus fière
Que puisse se choisir votre audace guerrière.
À votre place enfin, voilà le seul écueil
Où, même en se brisant, se maintient votre orgueil.
N'hésitez point, venez ; achevez de connaître
Ces vainqueurs que déjà vous estimez peut-être.
Puisque autrefois, Seigneur, vous les avez vaincus,
C'est pour vous honorer une raison de plus.
Montrez-leur Annibal ; qu'il vienne les convaincre
Qu'un si noble vaincu mérita de les vaincre.
Partons sans différer ; venez les rendre tous
D'une action si noble admirateurs jaloux.

ANNIBAL
Oui, le parti sans doute est glorieux à prendre,
Et c'est avec plaisir que je viens de l'entendre.
Il m'oblige. Annibal porte en effet un cœur
Capable de donner ces marques de grandeur,
Et je crois vos Romains, même après ma défaite,
Dignes que de leurs murs je fisse ma retraite.
Il ne me restait plus, persécuté du sort,
D'autre asile à choisir que Rome ou que la mort.
Mais enfin c'en est fait, j'ai cru que la dernière
Avec assez d'honneur finissait ma carrière.
Le secours du poison…

FLAMINIUS
Je l'avais pressenti :
Du héros désarmé c'est le dernier parti.
Ah ! souffrez qu'un Romain, dont l'estime est sincère,
Regrette ici l'honneur que vous pouviez nous faire.
Le roi s'avance ; ô ciel ! sa fille en pleurs le suit.

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