ACTE PREMIER - Scène III



(PRUSIAS, ANNIBAL, AMILCAR)

PRUSIAS
Enfin, Flaminius va bientôt nous instruire
Des motifs importants qui peuvent le conduire.
Avant la fin du jour, Seigneur, nous l'allons voir,
Et déjà je m'apprête à l'aller recevoir.

ANNIBAL
Qu'entends-je ? vous, Seigneur !

PRUSIAS
D'où vient cette surprise ?
Je lui fais un honneur que l'usage autorise :
J'imite mes pareils.

ANNIBAL
Et n'êtes-vous pas roi ?

PRUSIAS
Seigneur, ceux dont je parle ont même rang que moi.

ANNIBAL
Eh quoi ! pour vos pareils voulez-vous reconnaître
Des hommes, par abus appelés rois sans l'être ;
Des esclaves de Rome, et dont la dignité
Est l'ouvrage insolent de son autorité ;
Qui, du trône héritiers, n'osent y prendre place,
Si Rome auparavant n'en a permis l'audace ;
Qui, sur ce trône assis, et le sceptre à la main,
S'abaissent à l'aspect d'un citoyen romain ;
Des rois qui, soupçonnés de désobéissance,
Prouvent à force d'or leur honteuse innocence,
Et que d'un fier Sénat l'ordre souvent fatal
Expose en criminels devant son tribunal ;
Méprisés des Romains autant que méprisables?
Voilà ceux qu'un monarque appelle ses semblables !
Ces rois dont le Sénat, sans armer de soldats,
À de vils concurrents adjuge les États ;
Ces clients, en un mot, qu'il punit et protège,
Peuvent de ses agents augmenter le cortège.
Mais vous, examinez, en voyant ce qu'ils sont,
Si vous devez encor imiter ce qu'ils font.

PRUSIAS
Si ceux dont nous parlons vivent dans l'infamie,
S'ils livrent aux Romains et leur sceptre et leur vie,
Ce lâche oubli du rang qu'ils ont reçu des dieux,
Autant qu'à vous, Seigneur, me paraît odieux :
Mais donner au Sénat quelque marque d'estime,
Rendre à ses envoyés un honneur légitime,
Je l'avouerai, Seigneur, j'aurais peine à penser
Qu'à de honteux égards ce fût se rabaisser ;
Je crois pouvoir enfin les imiter moi-même,
Et n'en garder pas moins les droits du rang suprême.

ANNIBAL
Quoi ! Seigneur, votre rang n'est pas sacrifié,
En courant au-devant des pas d'un envoyé !
C'est montrer votre estime, en produire des marques
Que vous ne croyez pas indignes des monarques !
L'ai-je bien entendu ? De quel œil, dites-moi,
Voyez-vous le Sénat ? et qu'est-ce donc qu'un roi ?
Quel discours ! juste ciel ! de quelle fantaisie
L'âme aujourd'hui des rois est-elle donc saisie ?
Et quel est donc enfin le charme ou le poison
Dont Rome semble avoir altéré leur raison ?
Cet orgueil, que leur cœur respire sur le trône,
Au seul nom de Romain, fuit et les abandonne ;
Et d'un commun accord, ces maîtres des humains,
Sans s'en apercevoir, respectent les Romains !
Ô rois ! et ce respect, vous l'appelez estime !
Je ne m'étonne plus si Rome vous opprime.
Seigneur, connaissez-vous ; rompez l'enchantement
Qui vous fait un devoir de votre abaissement.
Vous régnez, et ce n'est qu'un agent qui s'avance.
Au trône, votre place, attendez sa présence.
Sans vous embarrasser s'il est Scythe ou Romain,
Laissez-le jusqu'à vous poursuivre son chemin.
De quel droit le Sénat pourrait-il donc prétendre
Des respects qu'à vous-même il ne voudrait pas rendre ?
Mais que vous dis-je ? à Rome, à peine un sénateur
Daignerait d'un regard vous accorder l'honneur,
Et vous apercevant dans une foule obscure,
Vous ferait un accueil plus choquant qu'une injure.
De combien cependant êtes-vous au-dessus
De chaque sénateur !…

PRUSIAS
Seigneur, n'en parlons plus.
J'avais cru faire un pas d'une moindre importance :
Mais pendant qu'en ces lieux l'ambassadeur s'avance,
Souffrez que je vous quitte, et qu'au moins aujourd'hui
Des soins moins éclatants m'excusent envers lui.

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