ACTE II - Scène première



(FLAVIUS, FLAMINIUS)

FLAVIUS
Le roi ne paraît point, et j'ai peine à comprendre,
Seigneur, comment ce prince ose se faire attendre.
Et depuis quand les rois font-ils si peu d'état
Des ministres chargés des ordres du Sénat ?
Malgré la dignité dont Rome vous honore,
Prusias à vos yeux ne s'offre point encore ?

FLAMINIUS
N'accuse point le roi de ce superbe accueil ;
Un roi n'en peut avoir imaginé l'orgueil.
J'y reconnais l'audace et les conseils d'un homme
Ennemi déclaré des respects dus à Rome.
Le roi de son devoir ne serait point sorti ;
C'est du seul Annibal que ce trait est parti.
Prusias, sur la foi des leçons qu'on lui donne,
Ne croit plus le respect d'usage sur le trône.
Annibal, de son rang exagérant l'honneur,
Sème avec la fierté la révolte en son cœur.
Quel que soit le succès qu'Annibal en attende,
Les rois résistent peu quand le Sénat commande.
Déjà ce fugitif a dû s'apercevoir.
Combien ses volontés ont sur eux de pouvoir.

FLAVIUS
Seigneur, à ce discours souffrez que je comprenne.
Que vous ne venez pas pour le seul Artamène,
Et que la guerre enfin que lui fait Prusias
Est le moindre intérêt qui guide ici vos pas.
En vous suivant, j'en ai soupçonné le mystère ;
Mais, Seigneur, jusqu'ici j'ai cru devoir me taire.

FLAMINIUS
Déjà mon amitié te l'eût développé,
Sans les soins inquiets dont je suis occupé.
Je t'apprends donc qu'à Rome Annibal doit me suivre,
Et qu'en mes mains il faut que Prusias le livre.
Voilà quel est ici mon véritable emploi,
Sans d'autres intérêts qui ne touchent que moi.

FLAVIUS
Quoi ! vous ?

FLAMINIUS
Nous sommes seuls, nous pouvons ne rien feindre.
Annibal n'a que trop montré qu'il est à craindre.
Il fuit, il est vaincu, mais vaincu par des coups
Que nous devons encor plus au hasard qu'à nous.
Et s'il n'eût, autrefois, ralenti son courage,
Rome était en danger d'obéir à Carthage.
Quoique vaincu, les rois dont il cherche l'appui
Pourraient bien essayer de se servir de lui ;
Et sur ce qu'il a fait fondant leur espérance
Avec moins de frayeur tenter l'indépendance :
Et Rome à les punir aurait un embarras
Qu'il serait imprudent de ne s'épargner pas.
Nos aigles, en un mot, trop fréquemment défaites
Par ce même ennemi qui trouve des retraites,
Qui n'a jamais craint Rome, et qui même la voit
Seulement ce qu'elle est et non ce qu'on la croit ;
Son audace, son nom et sa haine implacable,
Tout, jusqu'à sa défaite, est en lui formidable,
Et depuis quelque temps un bruit court parmi nous
Qu'il va de Laodice être bientôt l'époux.
Ce coup est important : Rome en est alarmée.
Pour le rompre elle a fait avancer son armée ;
Elle exige Annibal, et malgré le mépris
Que pour les rois tu sais que le Sénat a pris,
Son orgueil inquiet en fait un sacrifice,
Et livre à mon espoir la main de Laodice.
Le roi, flatté par là, peut en oublier mieux
La valeur d'un dépôt trop suspect en ces lieux.
Pour effacer l'affront d'un pareil hyménée,
Si contraire à la loi que Rome s'est donnée,
Et je te l'avouerai, d'un hymen dont mon cœur
N'aurait peut-être pu sentir le déshonneur,
Cette Rome facile accorde à la princesse
Le titre qui pouvait excuser ma tendresse,
La fait romaine enfin. Cependant ne crois pas
Qu'en faveur de mes feux j'épargne Prusias.
Rome emprunte ma voix, et m'ordonne elle-même
D'user ici pour lui d'une rigueur extrême.
Il le faut en effet.

FLAVIUS
Mais depuis quand, Seigneur,
Brûlez-vous en secret d'une si tendre ardeur ?
L'aimable Laodice a-t-elle fait connaître
Qu'elle-même à son tour…

FLAMINIUS
Prusias va paraître ;
Cessons ; mais souviens-toi que l'on doit ignorer
Ce que ma confiance ose te déclarer.

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