ACTE III - Scène II



(LAODICE, FLAMINIUS, ÉGINE)

FLAMINIUS
(, à part.)
Quelle grâce nouvelle
À mes regards surpris la rend encor plus belle !
Madame, le Sénat, en m'envoyant au roi,
N'a point à lui parler limité mon emploi.
Rome, à qui la vertu fut toujours respectable,
Envers vous aujourd'hui croit la sienne comptable
D'un témoignage ardent dont l'éclat mette au jour
Ce qu'elle a pour la vôtre et d'estime et d'amour.
Je n'ose ici mêler mes respects ni mon zèle
Avec les sentiments que j'explique pour elle.
Non, c'est Rome qui parle, et malgré la grandeur
Que me prête le nom de son ambassadeur,
Quoique enfin le Sénat n'ait consacré ce titre
Qu'à s'annoncer des rois et le juge et l'arbitre,
Il a cru que le soin d'honorer la vertu
Ornait la dignité dont il m'a revêtu.
Madame, en sa faveur, que votre âme indulgente
Fasse grâce à l'époux que sa main vous présente.
Celui qu'il a choisi…

LAODICE
Non, n'allez pas plus loin ;
Ne dites pas son nom : il n'en est pas besoin.
Je dois beaucoup aux soins où le Sénat s'engage ;
Mais je n'ai pas, Seigneur, dessein d'en faire usage.
Cependant vous dirai-je ici mon sentiment
Sur l'estime de Rome et son empressement ?
Par où, s'il ne s'y mêle un peu de politique,
Ai-je l'honneur de plaire à votre république ?
Mes paisibles vertus ne valent pas, Seigneur,
Que le Sénat s'emporte à cet excès d'honneur.
Je n'aurais jamais cru qu'il vît comme un prodige
Des vertus où mon rang, où mon sexe m'oblige.
Quoi ! le ciel, de ses dons prodigue aux seuls Romains,
En prive-t-il le cœur du reste des humains ?
Et nous a-t-il fait naître avec tant d'infortune,
Qu'il faille nous louer d'une vertu commune ?
Si tel est notre sort, du moins épargnez-nous
L'honneur humiliant d'être admirés de vous.
Quoi qu'il en soit enfin, dans la peur d'être ingrate,
Je rends grâce au Sénat, et son zèle me flatte !
Bien plus, Seigneur, je vois d'un œil reconnaissant
Le choix de cet époux dont il me fait présent.
C'est en dire beaucoup : une telle entreprise
De trop de liberté pourrait être reprise ;
Mais je me rends justice, et ne puis soupçonner
Qu'il ait de mon destin cru pouvoir ordonner.
Non, son zèle a tout fait, et ce zèle l'excuse ;
Mais, Seigneur, il en prend un espoir qui l'abuse ;
Et c'est trop, entre nous, présumer des effets
Que produiront sur moi ses soins et ses bienfaits,
S'il pense que mon cœur, par un excès de joie,
Va se sacrifier aux honneurs qu'il m'envoie.
Non, aux droits de mon rang ce cœur accoutumé
Est trop fait aux honneurs pour en être charmé.
D'ailleurs, je deviendrais le partage d'un homme
Qui va, pour m'obtenir, me demander à Rome ;
Ou qui, choisi par elle, a le cœur assez bas
Pour n'oser déclarer qu'il ne me choisit pas ;
Qui n'a ni mon aveu ni celui de mon père !
Non : il est, quel qu'il soit, indigne de me plaire.

FLAMINIUS
Qui n'a point votre aveu, Madame ! Ah ! cet époux
Vous aime, et ne veut être agréé que de vous.
Quand les dieux, le Sénat, et le roi votre père,
Hâteraient en ce jour une union si chère,
Si vous ne confirmiez leurs favorables vœux,
Il vous aimerait trop pour vouloir être heureux.
Un feu moins généreux serait-il votre ouvrage ?
Pensez-vous qu'un amant que Laodice engage
Pût à tant de révolte encourager son cœur,
Qu'il voulût malgré vous usurper son bonheur ?
Ah ! dans celui que Rome aujourd'hui vous présente,
Ne voyez qu'une ardeur timide, obéissante,
Fidèle, et qui, bravant l'injure des refus,
Durera, mais, s'il faut, ne se produira plus.
Perdez donc les soupçons qui vous avaient aigrie.
Arbitre de l'amant dont vous êtes chérie,
Que le courroux du moins n'ait, dans ce même instant,
Nulle part dangereuse à l'arrêt qu'il attend.
Je vous ai tu son nom ; mais mon récit peut-être,
Et le vif intérêt que j'ai laissé paraître,
Sans en expliquer plus, vous instruisent assez.

LAODICE
Quoi ! Seigneur, vous seriez… Mais que dis-je ? cessez,
Et n'éclaircissez point ce que j'ignore encore.
J'entends qu'on me recherche, et que Rome m'honore.
Le reste est un secret où je ne dois rien voir.

FLAMINIUS
Vous m'entendez assez pour m'ôter tout espoir ;
Il faut vous l'avouer : je vous ai trop aimée,
Et pour dire encore plus, toujours trop estimée,
Pour me laisser surprendre à la crédule erreur
De supposer quelqu'un digne de votre cœur.
Il est vrai qu'à nos vœux le ciel souvent propice
Pouvait en ma faveur disposer Laodice :
Mais après vos refus, qui ne m'ont point surpris,
Je ne m'attendais pas encor à des mépris,
Ni que vous feignissiez de ne point reconnaître
L'infortuné penchant que vous avez vu naître.

LAODICE
Un pareil entretien a duré trop longtemps,
Seigneur ; je plains des feux si tendres, si constants ;
Je voudrais que pour eux le sort plus favorable
Eût destiné mon cœur à leur être équitable.
Mais je ne puis, Seigneur ; et des liens si doux,
Quand je les aimerais, ne sont point faits pour nous.
Oubliez-vous quel rang nous tenons l'un et l'autre ?
Vous rougiriez du mien, je rougirais du vôtre.

FLAMINIUS
Qu'entends-je ! moi, Madame, oser m'estimer plus !
N'êtes-vous pas romaine avec tant de vertus ?
Ah ! pourvu que ce cœur partageât ma tendresse…

LAODICE
Non, Seigneur ; c'est en vain que le vôtre m'en presse ;
Et quand même l'amour nous unirait tous deux…

FLAMINIUS
Achevez ; qui pourrait m'empêcher d'être heureux ?
Vous aurait-on promise ? et le roi votre père
Aurait-il ?…

LAODICE
N'accusez nulle cause étrangère.
Je ne puis vous aimer, Seigneur, et vos soupçons
Ne doivent point ailleurs en chercher des raisons.

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