ACTE IV - Scène III



(LAODICE, FLAMINIUS)

LAODICE
J'ai cru trouver en vous une âme bienfaisante ;
De mon estime ici remplirez-vous l'attente ?

FLAMINIUS
Oui, commandez, Madame. Oserais-je douter
De l'équité des lois que vous m'allez dicter ?

LAODICE
On vous a dit à qui ma main fut destinée ?

FLAMINIUS
Ah ! de ce triste coup ma tendresse étonnée…

LAODICE
Eh bien ! le roi, jaloux de ramener la paix
Dont trop longtemps la guerre a privé ses sujets,
En faveur de son peuple a bien voulu se rendre
Aux désirs que par vous Rome lui fait entendre.
Notre hymen est rompu.

FLAMINIUS
Ah ! je rends grâce aux dieux,
Qui détournent le roi d'un dessein odieux.
Annibal me suivra sans doute ? Mais, Madame,
Le roi ne fait-il rien en faveur de ma flamme ?

LAODICE
Oui, Seigneur, vous serez content à votre tour,
Si vous ne trahissez vous-même votre amour.

FLAMINIUS
Moi, le trahir ! ô ciel !

LAODICE
Écoutez ce qui reste.
Votre emploi dans ces lieux à ma gloire est funeste.
Ce héros qu'aujourd'hui vous demandez au roi,
Songez, Flaminius, songez qu'il eut ma foi ;
Que de sa sûreté cette foi fut le gage ;
Que vous m'insulteriez en lui faisant outrage.
Les droits qu'il eut sur moi sont transportés à vous ;
Mais enfin ce guerrier dut être mon époux.
Il porte un caractère à mes yeux respectable,
Dont je lui vois toujours la marque ineffaçable.
Sauvez donc ce héros : ma main est à ce prix.

FLAMINIUS
Mais, songez-vous, Madame, à l'emploi que j'ai pris ?
Pourquoi proposez-vous un crime à ma tendresse ?
Est-ce de votre haine une fatale adresse ?
Cherchez-vous un refus, et votre cruauté
Veut-elle ici m'en faire une nécessité ?
Votre main est pour moi d'un prix inestimable,
Et vous me la donnez si je deviens coupable !
Ah ! vous ne m'offrez rien.

LAODICE
Vous vous trompez, Seigneur ;
Et j'en ai cru le don plus cher à votre cœur.
Mais à me refuser quel motif vous engage ?

FLAMINIUS
Mon devoir.

LAODICE
Suivez-vous un devoir si sauvage
Qui vous inspire ici des sentiments outrés,
Qu'un tyrannique orgueil ose rendre sacrés ?
Annibal, chargé d'ans, va terminer sa vie.
S'il ne meurt outragé, Rome est-elle trahie ?
Quel devoir !

FLAMINIUS
Vous savez la grandeur des Romains,
Et jusqu'où sont portés leurs augustes destins.
De l'univers entier et la crainte et l'hommage
Sont moins de leur valeur le formidable ouvrage
Qu'un effet glorieux de l'amour du devoir,
Qui sur Flaminius borne votre pouvoir.
Je pourrais tromper Rome ; un rapport peu sincère
En surprendrait sans doute un ordre moins sévère :
Mais je lui ravirais, si j'osais la trahir,
L'avantage important de se faire obéir.
Lui déguiser des rois et l'audace et l'offense,
C'est conjurer sa perte et saper sa puissance.
Rome doit sa durée aux châtiments vengeurs
Des crimes révélés par ses ambassadeurs ;
Et par là nos avis sont la source féconde
De l'effroi que sa foudre entretient dans le monde ;
Et lorsqu'elle poursuit sur un roi révolté
Le mépris imprudent de son autorité,
La valeur seulement achève la victoire
Dont un rapport fidèle a ménagé la gloire.
Nos austères vertus ont mérité des dieux…

LAODICE
Ah ! les consultez-vous, Romains ambitieux ?
Ces dieux, Flaminius, auraient cessé de l'être
S'ils voulaient ce que veut le Sénat, votre maître.
Son orgueil, ses succès sur de malheureux rois,
Voilà les dieux dont Rome emprunte tous ses droits ;
Voilà les dieux cruels à qui ce cœur austère
Immole son amour, un héros et mon père,
Et pour qui l'on répond que l'offre de ma main
N'est pas un bien que puisse accepter un Romain.
Cependant cet hymen que votre cœur rejette,
Méritez-vous, ingrat, que le mien le regrette ?
Vous ne répondez rien ?

FLAMINIUS
C'est avec désespoir
Que je vais m'acquitter de mon triste devoir.
Né Romain, je gémis de ce noble avantage,
Qui force à des vertus d'un si cruel usage.
Voyez l'égarement où m'emportent mes feux ;
Je gémis d'être né pour être vertueux.
Je n'en suis point confus : ce que je sacrifie
Excuse mes regrets, ou plutôt les expie ;
Et ce serait peut-être une férocité
Que d'oser aspirer à plus de fermeté.
Mais enfin, pardonnez à ce cœur qui vous aime
Des refus dont il est si déchiré lui-même.
Ne rougiriez-vous pas de régner sur un cœur
Qui vous aimerait plus que sa foi, son honneur ?

LAODICE
Ah ! Seigneur, oubliez cet honneur chimérique,
Crime que d'un beau nom couvre la politique.
Songez qu'un sentiment et plus juste et plus doux
D'un lien éternel va m'attacher à vous.
Ce n'est pas tout encor : songez que votre amante
Va trouver avec vous cette union charmante,
Et que je souhaitais de vous avoir donné
Cet amour dont le mien vous avait soupçonné.
Vous devez aujourd'hui l'aveu de ma tendresse
Aux périls du héros pour qui je m'intéresse :
Mais, Seigneur, qu'avec vous mon cœur s'est écarté
Des bornes de l'aveu qu'il avait projeté !
N'importe ; plus je cède à l'amour qui m'inspire,
Et plus sur vous peut-être obtiendrai-je d'empire.
Me trompé-je, Seigneur ? Ai-je trop présumé ?
Et vous aurais-je en vain si tendrement aimé ?
Vous soupirez ! Grands dieux ! c'est vous qui dans nos âmes
Voulûtes allumer de mutuelles flammes ;
Contre mon propre amour en vain j'ai combattu ;
Justes dieux ! dans mon cœur vous l'avez défendu.
Qu'il soit donc un bienfait et non pas un supplice.
Oui, Seigneur, qu'avec soin votre âme y réfléchisse.
Vous ne prévoyez pas, si vous me refusez,
Jusqu'où vont les tourments où vous vous exposez.
Vous ne sentez encor que la perte éternelle
Du bonheur où l'amour aujourd'hui nous appelle ;
Mais l'état douloureux où vous laissez mon cœur,
Vous n'en connaissez pas le souvenir vengeur.

FLAMINIUS
Quelle épreuve !

LAODICE
Ah ! Seigneur, ma tendresse l'emporte !

FLAMINIUS
Dieux ! que ne peut-elle être aujourd'hui la plus forte !
Mais Rome…

LAODICE
Ingrat ! cessez d'excuser vos refus :
Mon cœur vous garde un prix digne de vos vertus.

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