ACTE PREMIER - Scène IV



(ANNIBAL, AMILCAR)

AMILCAR
Seigneur, nous sommes seuls : oserais-je vous dire
Ce que le ciel peut-être en ce moment m'inspire ?
Je connais peu le roi ; mais sa timidité
Semble vous présager quelque infidélité.
Non qu'à présent son cœur manque pour vous de zèle ;
Sans doute il a dessein de vous être fidèle :
Mais un prince à qui Rome imprime du respect,
De peu de fermeté doit vous être suspect.
Ces timides égards vous annoncent un homme
Assez faible, Seigneur, pour vous livrer à Rome.
Qui sait si l'envoyé qu'on attend aujourd'hui
Ne vient pas, de sa part, vous demander à lui ?
Pendant que de ces lieux la retraite est facile,
M'en croirez-vous ? fuyez un dangereux asile ;
Et sans attendre ici…

ANNIBAL
Nomme-moi des États
Plus sûrs pour Annibal que ceux de Prusias.
Enseigne-moi des rois qui ne soient point timides ;
Je les ai trouvés tous ou lâches ou perfides.

AMILCAR
Il en serait peut-être encor de généreux :
Mais une autre raison fait vos dégoûts pour eux :
Et si vous n'espériez d'épouser Laodice,
Peut-être à quelqu'un d'eux rendriez-vous justice.
Vous voudrez bien, Seigneur, excuser un discours
Que me dicte mon zèle et le soin de vos jours.

ANNIBAL
Crois-tu que l'intérêt d'une amoureuse flamme
Dans cet égarement pût entraîner mon âme ?
Penses-tu que ce soit seulement de ce jour
Que mon cœur ait appris à surmonter l'amour ?
De ses emportements j'ai sauvé ma jeunesse ;
J'en pourrai bien encor défendre ma vieillesse.
Nous tenterions en vain d'empêcher que nos cœurs
D'un amour imprévu ne sentent les douceurs.
Ce sont là des hasards à qui l'âme est soumise,
Et dont on peut sans honte éprouver la surprise :
Mais, quel qu'en soit l'attrait, ces douceurs ne sont rien,
Et ne font de progrès qu'autant qu'on le veut bien.
Ce feu, dont on nous dit la violence extrême,
Ne brûle que le cœur qui l'allume lui-même.
Laodice est aimable, et je ne pense pas
Qu'avec indifférence on pût voir ses appas.
L'hymen doit me donner une épouse si belle ;
Mais la gloire, Amilcar, est plus aimable qu'elle :
Et jamais Annibal ne pourra s'égarer
Jusqu'au trouble honteux d'oser les comparer.
Mais je suis las d'aller mendier un asile,
D'affliger mon orgueil d'un opprobre stérile.
Où conduire mes pas ? Va, crois-moi, mon destin
Doit changer dans ces lieux ou doit y prendre fin.
Prusias ne peut plus m'abandonner sans crime :
Il est faible, il est vrai ; mais il veut qu'on l'estime.
Je feins qu'il le mérite ; et malgré sa frayeur,
Sa vanité du moins lui tiendra lieu d'honneur.
S'il en croit les Romains, si le Ciel veut qu'il cède,
Des crimes de son cœur le mien sait le remède.
Soit tranquille, Amilcar, et ne crains rien pour moi.
Mais sortons. Hâtons-nous de rejoindre le roi ;
Ne l'abandonnons point ; il faut même sans cesse,
Par de nouveaux efforts, combattre sa faiblesse,
L'irriter contre Rome ; et mon unique soin
Est de me rendre ici son assidu témoin.

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