ACTE IV - Scène V


Tite
Avez-vous regagné le cœur de votre ingrate,
Mon frère ?

Domitian
Sa fierté de plus en plus éclate.
Voyez s'il fut jamais orgueil pareil au sien :
Il veut que je la serve et ne prétende rien,
Que j'appuie en l'aimant toute son injustice,
Que je fasse de Rome exiler Bérénice.
Mais, seigneur, à mon tour puis-je vous demander
Ce qu'à vos plus doux vœux il vous plaît d'accorder ?

Tite
J'aurai peine à bannir la reine de ma vue.
Par quels ordres, grands dieux, est-elle revenue ?
Je souffrais, mais enfin je vivais sans la voir ;
J'allais…

Domitian
N'avez-vous pas un absolu pouvoir,
Seigneur ?

Tite
Oui ; mais j'en suis comptable à tout le monde :
Comme dépositaire, il faut que j'en réponde.
Un monarque a souvent des lois à s'imposer ;
Et qui veut pouvoir tout ne doit pas tout oser.

Domitian
Que refuserez-vous aux désirs de votre âme,
Si le sénat approuve une si belle flamme ?

Tite
Qu'il parle du Vésuve, et ne se mêle pas
De jeter dans mon âme un nouvel embarras.
Est-ce à lui d'abuser de mon inquiétude
Jusqu'à mettre une borne à son incertitude ?
Et s'il ose en mon choix prendre quelque intérêt,
Me croit-il en état d'en croire son arrêt ?
S'il exile la reine, y pourrai-je souscrire ?

Domitian
S'il parle en sa faveur, pourrez-vous l'en dédire ?
Ah ! Que je vous plaindrais d'avoir si peu d'amour !

Tite
J'en ai trop, et le mets peut-être trop au jour.

Domitian
Si vous en aviez tant, vous auriez peu de peine
À rendre Domitie à sa première chaîne.

Tite
Ah ! S'il ne s'agissait que de vous la céder,
Vous auriez peu de peine à me persuader ;
Et pour vous rendre heureux, me rendre à Bérénice
Ne serait pas vous faire un fort grand sacrifice.
Il y va de bien plus.

Domitian
De quoi, seigneur ?

Tite
De tout.
Il y va d'épouser sa haine jusqu'au bout,
D'en suivre la furie, et d'être le ministre
De ce qu'un noir dépit conçoit de plus sinistre ;
Et peut-être l'aigreur de ces inimitiés
Voudra que je vous perde ou que vous me perdiez :
Voilà ce qui peut suivre un si doux hyménée.
Vous voyez dans l'orgueil Domitie obstinée ;
Quand pour moi cet orgueil ose vous dédaigner,
Elle ne m'aime pas : elle cherche à régner,
Avec vous, avec moi, n'importe la manière.
Tout plairait, à ce prix, à son humeur altière ;
Tout serait digne d'elle ; et le nom d'empereur
À mon assassin même attacherait son cœur.

Domitian
Pouvez-vous mieux choisir un frein à sa colère,
Seigneur, que de la mettre entre les mains d'un frère ?

Tite
Non : je ne puis la mettre en de plus sûres mains ;
Mais plus vous m'êtes cher, prince, et plus je vous crains :
De ceux qu'unit le sang plus douces sont les chaînes,
Plus leur désunion met d'aigreur dans leurs haines ;
L'offense en est plus rude, et le courroux plus grand,
La suite plus barbare, et l'effet plus sanglant.
La nature en fureur s'abandonne à tout faire,
Et cinquante ennemis sont moins haïs qu'un frère.
Je ne réveille point des soupçons assoupis,
Et veux bien oublier le temps de Civilis :
Vous étiez encor jeune, et sans vous bien connaître,
Vous pensiez n'être né que pour vivre sans maître ;
Mais les occasions renaissent aisément :
Une femme est flatteuse, un empire est charmant,
Et comme avec plaisir on s'en laisse surprendre,
On néglige bientôt les soins de s'en défendre.
Croyez-moi, séparez vos intérêts des siens.

Domitian
Eh bien ! J'en briserai les dangereux liens.
Pour votre sûreté j'accepte ce supplice ;
Mais pour m'en consoler, donnez-moi Bérénice.
Dût le sénat, dût Rome en frémir de courroux,
Vous n'osez l'épouser, j'oserai plus que vous ;
Je l'aime, et l'aimerai si votre âme y renonce.
Quoi ? N'osez-vous, seigneur, me faire de réponse ?

Tite
Se donne-t-elle à vous, et ne tient-il qu'à moi ?

Domitian
Elle a droit d'imiter qui lui manque de foi.

Tite
Elle n'en a que trop ; et toutefois je doute
Que son amour trahi prenne la même route.

Domitian
Mais si pour se venger elle répond au mien ?

Tite
Épousez-la, mon frère, et ne m'en dites rien.

Domitian
Et si je regagnais l'esprit de Domitie ?
Si pour moi sa fierté se montrait adoucie ?
Si mes vœux, si mes soins en étaient mieux reçus,
Seigneur ?

Tite
Épousez-la sans m'en parler non plus.

Domitian
Allons, et malgré lui rendons-lui Bérénice.
Albin, de nos projets son amour est complice ;
Et puisqu'il l'aime assez pour en être jaloux,
Malgré l'ambition Domitie est à nous.

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