TROISIÈME PARTIE - Scène II



(JOB, GUANHUMARA.)

GUANHUMARA(voilée.)
Qu'as-tu fait de ton frère ?

JOB(avec terreur.)
Qu'est-ce que cette femme ?

GUANHUMARA
Une esclave là-haut, Mais une reine ici. Comte, à chacun son lot. Tu sais, ce burg est double, et ses tours colossales Ont plus d'une caverne au-dessous de leurs salles. Tout ce que le soleil éclaire est sous ta loi ; Tout ce que remplit l'ombre, ô burgrave, est à moi!(Elle marche lentement à lui.)
Je te tiens, tu ne peux m'échapper.

JOB
Qu'es-tu, femme ?

GUANHUMARA
Je vais te raconter une action infâme. C'était… — voilà longtemps ! beaucoup depuis sont morts. Ceux qui comptent cent ans avaient trente ans alors.(Elle montre un coin du caveau.)
Deux amants étaient là. Regarde cette chambre. C'était, comme à présent, une nuit de septembre. Un froid rayon de lune, entrant au bouge obscur, Découpait un linceul sur la blancheur du mur.(Elle se retourne et lui montre le mur éclairé par la lune.)
Comme là. — Tout à coup, l'épée à la main.

JOB
Grâce ! Assez !

GUANHUMARA
Tu sais l'histoire ? Eh bien, Fosco ! la place Où Donato tomba poignardé.(Elle montre le banc de pierre.)
La voici. — Le bras qui poignarda…(Elle saisit le bras droit de Job.)
Le voilà.

JOB
Frappe aussi. Mais tais-toi !

GUANHUMARA
L'on jeta…(Elle l'entraîne rudement vers la fenêtre.)
— Viens ! — par cette fenêtre, Sfrondati, l'écuyer, et Donato, son maître ; Et pour faire passer leurs corps,(Elle lui montre les trois barreaux rompus.)
L'un des bourreaux Avec sa main d'acier brisa ces trois barreaux.(Elle lui saisit la main de nouveau.)
Cette main, aujourd'hui roseau, la voilà, comte!

JOB
Grâce!

GUANHUMARA
Quelqu'un aussi demandait grâce. Ô honte ! Une femme tordant ses bras, criant merci ! L'assassin en riant la fit lier…(Désignant du pied une dalle.)
Ici ! Puis lui-même il lui mit au pied l'anneau d'esclave. Le voici.
(Elle soulève sa robe et lui montre l'anneau rivé à son pied nu.)

JOB
Ginevra !

GUANHUMARA
Front mort, main froide, œil cave. Oui, mon nom est charmant en Corse, Ginevra! Ces durs pays du nord en font Guanhumara. L'âge, cet autre nord, qui nous glace et nous ride, De la fille aux doux yeux fait un spectre livide.(Elle lève son voile et montre à Job son visage décharné et lugubre.)
Tu vas mourir.

JOB
Merci !

GUANHUMARA
Vieillard, attends avant De me remercier. — Ton fils George est vivant.

JOB
Ciel ! que dis-tu ?

GUANHUMARA
C'est moi qui te l'ai pris.

JOB
Par grâce !

GUANHUMARA
Il avait ce collier au cou.
(Elle tire de sa poitrine et lui jette un petit collier d'enfant, en or et en perles, qu'il ramasse et couvre de baisers. Puis il tombe à ses genoux.)

JOB
Pitié ! j'embrasse Tes pieds ! Fais-le-moi voir !

GUANHUMARA
Tu vas le voir aussi. C'est lui qui va venir te poignarder ici.

JOB(se relevant avec horreur.)
Dieu ! — Mais en as-tu fait un monstre en ta colère, Pour croire qu'un enfant voudra tuer son père?

GUANHUMARA
C'est Otbert!

JOB(joignant les mains vers le ciel.)
Sois béni, mon Dieu ! Je le rêvais. Mais en lui tout est noble, il n'a rien de mauvais ; Tu comptes follement sur mon Otbert…

GUANHUMARA
Ecoute. Tu marchais au soleil, j'ai fait la nuit ma route. Tu ne m'as pas senti m'avancer en rampant. Éveille-toi, Fosco, dans les plis du serpent! — Tandis que l'empereur t'occupait tout à l'heure, J'étais chez Régina, j'étais dans ta demeure ; Elle a bu, grâce à moi, d'un philtre tout-puissant ; J'étais seule avec elle… — et regarde à présent !
(Entrent par le fond de la galerie à droite deux hommes masqués, vêtus de noir et portant un cercueil couvert d'un drap noir, qui traversent lentement le fond du théâtre. Job court vers eux. Ils s'arrêtent.)

JOB
Un cercueil !(Job écarte lé drap noir avec épouvante. Les hommes masqués le laissent faire. Le comte lève le suaire et voit une figure pâle. C'est Régina.)
Régina !(À Guanhumara.)
Monstre ! tu l'as tuée.

GUANHUMARA
Pas encore. À ces jeux je suis habituée. Elle est morte pour tous ; pour moi, comte, elle dort. Si je veux…
(Elle fait le geste de la résurrection.)

JOB
Que veux-lu pour l'éveiller ?

GUANHUMARA
Ta mort. Otbert le sait. C'est lui qui choisira.(Elle étend sa main droite sur le cercueil.)
Je jure, Par l'éternel ennui que nous laisse l'injure, Par la Corse au ciel d'or, au soleil dévorant, Par le squelette froid qui dort dans le torrent, Par ce mur qui du sang but la trace livide, Que ce cercueil d'ici ne sortira pas vide !(Les deux hommes porteurs du cercueil se remettent en marche et disparaissent du côté opposé à celui par lequel ils sont entrés. — À Job.)
Qu'il choisisse, elle ou toi ! — Si tu veux fuir loin d'eux, Fuis ! Otbert, Régina, mourront alors tous deux. Ils sont en mon pouvoir.

JOB(se cachant le visage de ses mains.)
Horreur !

GUANHUMARA
Laisse-toi faire, Meurs ! Régina vivra !

JOB
Voyons ! une prière ! Mourir n'est rien. Prends-moi, prends mes jours, prends mon sang, Mais ne fais pas commettre un crime à l'innocent. Femme, contente-toi d'une seule victime. Un monde étrange à moi se révèle. Mon crime A fait germer ici dans l'ombre, sous ces monts, Un enfer dont je vois remuer les démons, Hideux nid de serpents, né des gouttes fatales Qui de mon poignard nu tombèrent sur ces dalles ! Le meurtre est un semeur qui récolte le mal ; Je le sais.— Tu m'as pris dans un cercle infernal. Que te faut-il de plus ? Ne suis-je pas ta proie ? C'est juste, tu fais bien, je t'accueille avec joie, Moi, maudit dans mes fils, maudit dans mes neveux ! Mais épargne l'enfant, le dernier ! — Quoi ! tu veux Qu'il entre ici pur, noble et sans tache, et qu'il sorte Marqué du signe affreux que moi, Caïn, je porte! — Ginevra, puisqu'enfin vous avez cru devoir Me le prendre, à moi vieux dont il était l'espoir, À moi qui du tombeau sentais déjà l'approche, Je ne veux point ici vous faire de reproche, — Enfin, vous l'avez pris et gardé près de vous, Sans le faire souffrir, ce pauvre enfant si doux, N'est-ce pas ? Vous avez, ô bonheur que j'envie ! Vu s'ouvrir son œil d'aigle interrogeant la vie, Et son beau front chercher votre sein réchauffant, Et naître sa jeune âme !… — Eh bien ! c'est votre enfant, Votre enfant comme à moi ! Vraiment, je vous le jure! — Oh ! j'ai déjà souffert beaucoup, je vous assure. Je suis puni ! — Le jour où l'on vint m'annoncer Que George était perdu, qu'on avait vu passer Quelqu'un qui l'emportait, je me crus en délire. — Je n'exagère pas : on a pu vous le dire. — J'ai crié ce seul mot : Mon enfant enlevé ! Figurez-vous, je suis tombé sur le pavé ! Pauvre enfant ! Quand j'y pense il courait dans les roses, Il jouait ! — N'est-ce pas, ce sont là de ces choses Qui torturent ? jugez si j'ai souffert! — Eh bien! Ne fais pas un forfait plus affreux que le mien! Ne souille pas cette âme encor pure et divine ! Oh! si tu sens un cœur battre dans ta poitrine !…

GUANHUMARA
Un cœur ? Je n'en ai plus. Tu me l'as arraché.

JOB
Oui, je veux bien mourir, dans ce tombeau couché, — Pas de sa main ! —

GUANHUMARA
Le frère ici tua le frère. Le fils ici tuera le père.

JOB(à genoux, les mains jointes, se traînant aux pieds de Guanhumara.)
À ma misère Accorde une autre mort. Je t'en prie !

GUANHUMARA
Ah! Maudit! Je te priais aussi, je te l'ai déjà dit, À genoux, le sein nu, folle et désespérée. Te souviens-tu qu'enfin, me levant égarée, Je criai : — Je suis Corse! — et je te menaçai ? Alors, tout en jetant ta victime au fossé, Me repoussant du pied avec un rire étrange, Tu me dis ! Venge-toi si tu peux! Je me venge!

JOB(toujours à genoux.)
Mon fils ne t'a rien fait ! Grâce ! Je pleure ! Voi ! Songe que je t'aimais ! J'étais jaloux !

GUANHUMARA
Tais-toi !(Levant les yeux au ciel.)
C'est une chose impie entre tant d'autres crimes Que le couple effrayant, perdu dans les abîmes, Qui parle en ce tombeau d'épouvante entouré, Ose encor prononcer, amour, ton nom sacré !(À Job. )
Eh bien! j'aimais aussi, moi, dont le cœur est vide ! Rends-moi mon Donato ! Tends-le-moi, fratricide !

JOB(se levant avec une résignation sombre.)
Otbert sait-il qu'il doit tuer son père?

GUANHUMARA
Non. Pour sauver Régina, sans savoir ton vrai nom, Il frappera dans l'ombre.

JOB
Otbert ! nuit lamentable !

GUANHUMARA
Il sait, comme un bourreau, qu'il punit un coupable. Rien de plus. — Meurs voilé, tais-toi, ne parle pas, Si tu veux, j'y consens.
(Elle détache son voile et le lui jette.)

JOB(saisissant le voile.)
Merci !

GUANHUMARA
J'entends un pas. Recommande ton âme à Dieu. — C'est lui. — Je rentre. J'entendrai tout. Je tiens Régina dans mon antre. Hâtez-vous d'en finir tous les deux.
(Elle sort par le fond à gauche, du côté où ont disparu les porteurs du cercueil.)

JOB(tombant à genoux près du banc de pierre.)
Juste Dieu !
(Il se couvre la tête du voile noir et demeure agenouille, immobile dans l'attitude de la prière. Entrepar la galerie à droite un homme vêtu de noir et masqué comme les deux précédents, portant une torche. Il fait signe d'entrer à quelqu'un qui le suit. C'est Otbert, Otbert, pâle, égaré, éperdu. Au moment où Otbert entre, et pendant qu'il parle, Job ne fait pas un mouvement. Dès qu'Otbert est entré, l'homme masqué disparaît.)

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