ACTE DEUXIÈME - Scène première


(Saltabadil)
(Le recoin le plus désert du cul-de-sac Bussy. À droite, une petite maison de discrète apparence, avec une petite cour entourée d'un mur qui occupe une partie du théâtre. Dans cette cour, quelques arbres, un banc de pierre. Dans le mur, une porte qui donne sur la rue ; sur le mur, une terrasse étroite couverte d'un toit supporté par des arcades dans le goût de la renaissance. – La porte du premier étage de la maison donne sur une terrasse, qui communique avec la cour par un degré. – À gauche, les murs très-hauts des jardins de l'hôtel de Cossé. – Au fond, des maisons éloignées ; le clocher de Saint-Séverin.)


(TRIBOULET, SALTABADIL. – PENDANT UNE PARTIE DE LA SCÈNE, MONSIEUR DE PIENNE ET MONSIEUR DE GORDES AU FOND DU THÉÂTRE.Triboulet, enveloppé d'un manteau et sans aucun de ses attributs de bouffon, paraît dans la rue et se dirige vers la porte pratiquée dans le mur. Un homme vêtu de noir et également couvert d'une cape, dont le bas est relevé par une épée, le suit.)

TRIBOULET(rêveur.)
Ce vieillard m'a maudit !

L'HOMME(le saluant.)
Monsieur…

TRIBOULET(se détournant avec humeur.)
Ah !(Cherchant dans sa poche.)
Je n'ai rien.

L'HOMME
Je ne demande rien, monsieur ! fi donc !

TRIBOULET(lui faisant signe de le laisser tranquille et de s'éloigner.)
C'est bien !
(Entrent Monsieur de Pienne et Monsieur de Gordes, qui s'arrêtent en observation au fond du théâtre.)

L'HOMME(le saluant.)
Monsieur me juge mal. Je suis homme d'épée.

TRIBOULET(reculant.)
Est-ce un voleur ?

L'HOMME( s'approchant d'un air doucereux.)
Monsieur a la mine occupée. Je vous vois tous les soirs de ce côté rôder. Vous avez l'air d'avoir une femme à garder !

TRIBOULET(à part.)
Diable !(Haut.)
Je ne dis pas mes affaires aux autres.
(Il veut passer outre ; l'homme le retient.)

L'HOMME
Mais c'est pour votre bien qu'on se mêle des vôtres. Si vous me connaissiez, vous me traiteriez mieux.(S'approchant.)
Peut-être à votre femme un fat fait les doux yeux, Et vous êtes jaloux ?…

TRIBOULET(impatienté.)
Que voulez-vous, en somme ?

L'HOMME(avec un sourire aimable, bas et vite.)
Pour quelque paraguante on vous tuera votre homme.

TRIBOULET(respirant.)
Ah ! c'est fort bien !

L'HOMME
Monsieur, vous voyez que je suis Un honnête homme

TRIBOULET
Peste !

L'HOMME
Et que si je vous suis C'est pour de bons desseins.

TRIBOULET
Oui, certe, un homme utile !

L'HOMME(modestement.)
Le gardien de l'honneur des dames de la ville.

TRIBOULET
Et combien prenez-vous pour tuer un galant ?

L'HOMME
C'est selon le galant qu'on tue, – et le talent Qu'on a.

TRIBOULET
Pour dépêcher un grand seigneur ?

L'HOMME
Ah ! diantre ! On court plus d'un péril de coups d'épée au ventre. Ces gens-là sont armés. On y risque sa chair. Le grand seigneur est cher.

TRIBOULET
Le grand seigneur est cher ! Est-ce que les bourgeois, par hasard, se permettent De se faire tuer entre eux ?

L'HOMME(souriant.)
Mais ils s'y mettent ! – C'est un luxe pourtant, – luxe, vous comprenez, Qui reste en général parmi les gens bien nés. Il est quelques faquins qui, pour de grosses sommes, Tiennent à se donner des airs de gentilhommes, Et me font travailler. – Mais ils me font pitié. – On me donne moitié d'avance, et la moitié Après. –

TRIBOULET(hochant la tête.)
Oui, vous risquez le gibet, le supplice…

L'HOMME(souriant.)
Non, non, nous redevons un droit à la police.

TRIBOULET
Tant pour un homme ?

L'HOMME(avec un signe affirmatif.)
À moins… que vous dirai-je, moi ?… Qu'on n'ait tué, mon Dieu… qu'on n'ait tué… le roi !

TRIBOULET
Et comment t'y prends-tu ?

L'HOMME
Monsieur, je tue en ville Ou chez moi, comme on veut.

TRIBOULET
Ta manière est civile.

L'HOMME
J'ai pour aller en ville un estoc bien pointu. J'attends l'homme le soir…

TRIBOULET
Chez toi, comment fais-tu ?

L'HOMME
J'ai ma sœur Maguelonne, une fort belle fille Qui danse dans la rue et qu'on trouve gentille. Elle attire chez nous le galant une nuit…

TRIBOULET
Je comprends.

L'HOMME
Vous voyez, cela se fait sans bruit, C'est décent. – Donnez-moi, monsieur, votre pratique. Vous en serez content. Je ne tiens pas boutique, Je ne fais pas d'éclats. Surtout je ne suis point De ces gens à poignard, serrés dans leur pourpoint, Qui vont se mettre dix pour la moindre équipée, Bandits dont le courage est court comme l'épée.(Il tire de dessous sa cape une épée démesurément longue.)
Voici mon instrument. –(Triboulet recule d'effroi.)
Pour vous servir.

TRIBOULET(considérant l'épée avec surprise.)
Vraiment ! – Merci, je n'ai besoin de rien pour le moment. L'

L'HOMME(remettant l'épée au fourreau.)
Tant pis. – Quand vous voudrez me voir, je me promène Tous les jours à midi devant l'hôtel du Maine. Mon nom, Saltabadil.

TRIBOULET
Bohême ?

L'HOMME(saluant.)
Et bourguignon.

MONSIEUR DE GORDES(écrivant sur ses tablettes au fond du théâtre.Bas, à Monsieur de Pienne)
Un homme précieux, et dont je prends le nom.

L'HOMME(à Triboulet.)
Monsieur, ne pensez pas mal de moi, je vous prie.

TRIBOULET
Non. Que diable ! il faut bien avoir une industrie !

L'HOMME
À moins de mendier et d'être un fainéant, Un gueux. – J'ai quatre enfants…

TRIBOULET
Qu'il serait malséant De ne plus élever… –(Le congédiant.)
Le ciel vous tienne en joie !

MONSIEUR DE PIENNE(à Monsieur de Gordes, au fond, montrant Triboulet.)
Il fait grand jour encor, je crains qu'il ne vous voie.
(Tous deux sortent.)

TRIBOULET(à l'homme.)
Bonsoir !

L'HOMME(le saluant.)
Adiusias. Tout votre serviteur.
(Il sort.)

TRIBOULET(le regardant s'éloigner.)
Nous sommes tous les deux à la même hauteur. Une langue acérée, une lame pointue. Je suis l'homme qui rit, il est l'homme qui tue.

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